LES MICROBES DU CROUP ET DE LA COQUELUCHE
La nature parasitaire du croup et de la diphthérie, depuis longtemps soupçonnée, n'a été démontrée qu'en 1881 par les recherches de deux médecins américains, MM. Wood et Formad. Au printemps de cette même année une épidémie très grave de croup sévissait à Ludington, petite ville située sur les bords du lac Michigan (Etats-Unis), et dont la principale industrie consiste dans l'exploitation des forêts voisines dont les arbres sont débités en planches par de nombreuses scieries qui occupent presque toute la population ouvrière. La ville est construile sur une hauteur, sauf le troisième quartier, bâti sur un marais très, bas en partie comblé avec de la sciure de bois. Le sol est si humide que le moindre trou qu'on y creuse se remplit d'eau immédiatement, et les caves y sont presque inconnues. C'est dans ce quartier que l'épidémie sévissait : presque tous les enfants en étaient atteints et il en était déjà mort un tiers.
Le docteur Formad se rendit à Ludington, pour étudier l'épidémie et recueillir des matériaux d'expériences. Dans tous les cas, le sang des malades fut
trouvé rempli de microcoques appartenant au Micrncoccm diphthericits, les uns libres, les autres réunis sous forme de zoog/œa, c'est-à-dire agglutinés en petites masses, d'autres enfin dans les globules blancs du sang. Tous les organes et surtout le rein en étaient également farcis.
Avec les matériaux recueillis à Ludington, MM. Wood et Formad firent des expériences de culture et réussirent à inoculer le croup à des lapins. Ces inoculations faites sous la peau, dans les muscles et dans la trachée, furent suivies de la production de fausses membranes, et les animaux succombèrent avec tous les symptômes de la diphthérie. Le sang était rempli de microcoques. Sur les animaux vivants, on constata que le micrococcus attaque d'abord les globules blancs, dans l'intérieur desquels on le voit se mouvoir avec un mouvement vibratile : le globule change d'aspect, perd ses granulations, se remplit de microcoques qui sont alors si pressés qu'ils restent immobiles : ils s'accroissent, font éclater le globule et s'échappent sous forme d'une masse irrégulière qui constitue la zooglœa. On trouve de ces globules pleins de microcoques dans les fausses membranes, dans les petits vaisseaux qu'ils dilatent et oblitèrent complètement, et même dans la moelle des os.
Les cultures faites dans des ballons donnèrent des résultats importants. En comparant les semis faits avec les microcoques rapportés de Ludington à ceux provenantdel'angine diphthéri tique ordinaire, telle qu'on l'observe à Philadelphie, on constata une grande différence dans la vitalité et les propriétés virulentes des microbes provenant de ces deux sources. Les premiers s'accrurent avec rapidité et énergie et se succédèrent de génération en génération jusqu'à la dixième, tandis que ceux de
Philadelphie cessèrent de croître après la quatrième ou cinquième génération, et ceux pris sur la langue ne dépassèrent pas la troisième. Or l'angine diphthéritique de Philadelphie est bien plus rarement mortelle que le croup, et les premiers essais d'inoculation tentés par MM. Wood et Formad n'avaient pas donné de résultats bien nels, précisément parce qu'ils étaient faits avec ce microbe de l'angine diphthéritique qui représente une forme atténuée de celui du croup. C'est le même organisme, mais modifié par le milieu dans lequel il se développe, et la vitalité des cultures artificielles est en proportion directe avec le degré de malignité de l'affection d'où proviennent les germes qu'on y a semés.
D'après ces faits, on peut proposer la théorie suivante qui explique bien tous les cas de diphthérie. Un enfant contracte une angine catarrhale simple ou une laryngite : sous l'influence des produits de l'inflammation qui leur offrent à la fois un aliment et un terrain propice, les Micrococci, restés jusque-là inertes dans la bouche, commencent à croître et à se multiplier : la plante qui sommeillait prend un grande extension. Il peut y avoir, du resLe, une foule de degrés entre le croup à complications malignes et l'angine couenneuse la plus bénigne, et tous les médecins savent qu'il en est ainsi dans la pratique. Les germes des microcoques flottent dans l'air 1 en plus ou moins grand nombre et ils peuvent rencontrer, suivant les cas, des conditions plus ou moins favorables : s'ils tombent sur la gorge tendre des enfants, prédisposée par une légère inflammation, ils s'y développent avec une effrayante rapidité et produisent le croup, puis une
1. Ou, plus souvent encore, sont apportés par les eaux de boisson, comme c'était le cas, selon toute apparence, à Ludington.
diphthérie rapidement mortelle : Naegeli a calculé que leur nombre peut doubler en vingt minutes. La plante dont l'activité s'est accrue par la culture chez un premier malade peut être expulsée avec son haleine et aller infester une seconde personne, et de môme qu'il y a plusieurs degrés d'activité de la plante, il y aura également des spores plus ou moins contagieuses, celles de la diphthérie maligne étant plus redoutables que celles de l'angine couenneuse ordinaire.
Quels sont les moyens que l'on peut opposer aux ravages de cette cruelle maladie? Disons d'abord que l'opération de la trachéotomie (qui réussit à peine dans un tiers' des cas), n'agit qu'en permettant l'accès de l'air dans les poumons de l'enfant : il y a donc un premier effet curatif qui consiste à préserver' le petit malade de l'asphyxie imminente et à gagner du temps : mais lorsque cette opération seule suffit .à amener la guérison, il faut chercher une autre explication. M. Pasteur a montré que le contact prolongé de l'air produisait une véritable atténuation des microbes virulents. De leur côté, MM. Wood et Formad ont constaté des faits du même genre : des fausses membranes du croup provenant de Ludington furent exposées pendant plusieurs semaines à l'air jusqu'à ce qu'elles fussent complètement desséchées : au bout, de ce temps, de virulentes qu'elles étaient, elles devinrent complètement inertes. Cependant elles n'étaient pas mortes et possédaient encore le pouvoir de se reproduire, mais leur culture ne dépassa pas la 3e ou 4e génération. On doit donc admettre que dans la trachéotomie le libre accès de l'air produit une atténuation de la virulence du Micrococcus du croup.
On ne saurait trop s'élever contre l'abus des vomitifs
Trotjessart. — Microbes. 14
qui sont malheureusement passés dans nos mœurs et que les parents administrent trop facilement sans prendre l'avis du médecin. L'émétiquc surtout, dont l'action est beaucoup plus violente que celle de l'ipécacuanha, doit être complètement rejeté. Les Micrococci ne se trouvent que dans les couches les plus superficielles des fausses membranes, qui laissent à leur place une muqueuse irritée et sanglante que la fausse membrane protégeait précisément contre le contact immédiat des microbes; dès lors ceux-ci passent facilement dans le sang. On n'a donc fait que labourer, pour ainsi dire, le terrain, et le rendre plus favorable à la multiplication des microcoques qui s'y sèment de nouveau et s'y reproduisent avec une effrayante rapidité.
Le meilleur remède est celui qui a été préconisé par M. le D1' Fontaine (de Bar-sur-Seine). Jl consiste à administrer à l'intérieur les sulfureux, sous forme de sulfure de calcium, de manière à produire dans l'estomac un dégagement lent de gaz hydrogène sulfuré (ou acide sulfhydiïque) qui entrave le développement des microbes, ou produit l'atténuation de leur virulence. Il va sans dire qu'il faut instituer ce traitement dès le début, avant que les Micrococci n'aient pénétré dans le sang. On emploie en même temps un gargarisme au jus de citron (acide citrique), qui flétrit les fausses membranes sans les détacher violemment. L'action des acides s'explique facilement quand on sait que la plupart des microbes ne peuvent prospérer que dans un milieu alcalin. Grâce à ce traitement, le Dr Fontaine a pu sauver les neuf dixièmes de ses malades tandis que tous les autres traitements ne donnent (\\xun tiers do succès, et souvent beaucoup moins.
LES MICROBES DU CROUP. 2H
-Les premières recherches faites en Europe, sur le microbe de la diphlhérie, remontent à 1873, époque où Klebs en donna une description exacte sous le nom de Miçrosporon diphtericum. Dans la plupart des cas il rencontra deux formes : des microcoques et des bâtonnets ou bacilles. Impressionné, sans doute, parla grande différence d'intensité que la maladie présente suivant les épidémies, il admet dans ses derniers travaux deux formes de diphlhérie suivant la prédominance de l'une ou de l'autre de ces deux formes : la forme microsporine et la forme bacillaire. La première s'observerait dans l'est de l'Europe, notamment en Hongrie : la seconde serait plus commune en Suisse et dans l'ouest, par conséquent en France. La première siège surtout sur les amygdales et présente moins de gravité; au contraire, la forme bacillaire gagne bientôt le larynx et la trachée (croup) et donne lieu à des symptômes d'empoisonnement du sang rapidement mortels. Les bacilles, très petits, comme ceux de la tuberculose, siègent à la surface des fausses membranes, plus rarement dans leur épaisseur et à la surface de la muqueuse enflammée.
Lœffler a entrepris des expériences de culture et d'inoculation qui semblent confirmer l'opinion de Klebs. Il a pu isoler et cultiver séparément le Miçrosporon ou microcoque et le Bacillus, ce qui ferait croire que ce sont deux espèces différentes. Les microcoques en chapelets, cultivés isolément et inoculés aux animaux ne produisent pas la diphthérie : les bacilles au contraire provoquent la formation de fausses membranes, mais ne reproduisent pas exactement la diphthérie telle qu'on la connaît chez l'homme.
De leur côté, MM. Cornil et Babès ont étudié ces
feïà LES MICROBES DES MALADIES DE L'HO M M E,
'deux formes de microbes. Ils ont constaté que les bacilles se rencontraient le plus ordinairement dans lé'é fausses membranes de la peau, et les microcoques dans celles de la gorge et du larynx. Mais, dans presque tous les cas, ils ont trouvé à la fois dés bacilles, des zooglées et des microcoques on chapelets associés dans les fausses membranes, même dans celles de la peau, et des bacilles dans celles de la gorge.
MM. Cornil et Mégnin ont étudié la diphthérie spontanée des oiseaux de basse-cour et des mammifères domestiques. Les lésions anatomiques et la forme des microbes rapprochent cette maladie de la diphthérie hurnaine, et l'on a conslaté des cas de contagion du veau à l'homme. Cependant l'inoculation directe ne réussit pas, de sorte qu'il est encore impossible d'affirmer l'identité des deux maladies.
Quant à la dualité de la diphthérie de l'homme, telle qu'elle résulterait des recherches de Klebs et Lœffler, nous ne pensons pas qu'on puisse encore l'affirmer. Les symptômes et surtout les lésions histologiques constantes que l'on observe dans cette maladie sont en faveur de son unité et la gravité plus ou moins grande de l'affection doit tenir à d'autres causes.
Connaissant le polymorphisme des microbes, nous pensons que les bacilles représentent la forme adulte^ les microcoques (ou Microsporon) la forme jeune d'une même espèce, qui, dans tous les cas, est la cause de la diphthérie et de ses diverses manifestations : croup, diphthérie de la peau, etc. De nouvelles recherches sont nécessaires pour éclairer cette question.
Coqueluche et grippe. — Burger a trouvé récemment, dans les crachats de la coqueluche, des bâtonnets en 8.
qui existent en grand nombre clans les petits flocons blanchâtres,, visibles à l'œil nu qu'on y observe, et qui se colorent par le violet de méthyle comme beaucoup de bactéries. Ce microbe serait la cause de la coqueluche et ne ferait jamais défaut dans cette maladie et ses rechutes. On ne l'a pas encore cultivé.
La grippe, ou influenza, ressemble beaucoup, par sa marche, à la coqueluche, et l'on devait penser qu'elle était également causée par des microbes. Letzerich a trouvé en effet dans le sang des microcoques auxquels il attribue cette affection : mais ses recherches ont besoin d'être reprises avec plus de rigueur.
Certains faits observés dans la pratique médicale nous ont fait supposer depuis longtemps que la coqueluche pouvait être considérée comme une forme atténuée du croup, de même que la vaccine est une forme atténuée, de la variole. Le même traitement réussit pour l'une comme pour l'autre : le séjour dans les salles d'épuration des usines à gaz, où se dégagent continuellement des vapeurs acides (hydrogène sulfuré, hydrogène carboné, goudron, benzine, acide phénique, etc.), produit l'atténuation des microbes qui se sont implantés dans la gorge et dans le poumon. Le sulfure de calcium réussit très bien daus la coqueluche comme dans le croup.
Il est très rare que les enfants ayant eu la coqueluche, ou l'ayant encore, contractent le croup même en temps d'épidémie, malgré la prédisposition fâcheuse que le catarrbe et l'inflammation des bronches, les ulcérations de la bouche et l'affaiblissement général de l'économie constituent dans la première de ces affections. On peut donc se demander si la coqueluche ne constitue pas une sorte de vaccination préventive pouvant proléger contre;
le croup? Il y aurait lieu de faire de nouvelles observalions et de nouvelles recherches dans ce sens, si la généralité de ce fait, que nous ne faisons qu'indiquer ici, venait à être confirmée.