‹ Les microzymasChapitre 153 sur 389 · CAUSE UE L’ACIDITÉ DU SUC GASTRIQUE NORMAL · texte numérisé non relu

CAUSE UE L’ACIDITÉ DU SUC GASTRIQUE NORMAL

mis en liberté, et l’empois prend une belle coloration bleue.

Or, M. Rabuteau a fait voir que « le suc gastrique bleuit un mélange d’amidon, d’iodure et d’iodate de potasse. » Et l’auteur du livre qui rapporte cette expérience (1) ajoute qu’elle constitue la plus concluante de toutes les démonstrations au sujet de la question tant controversée de l’acidité du suc gastrique.

Assurément, le fait est exact ; mais il a été mal interprété et ne prouve pas ce qu’on voudrait lui faire prouver. Il n’est pas nécessaire qu’un acide soit libre pour que le phénomène se manifeste, puisque l’addition de certains sels, réputés neutres par la théorie, ajoutés au mélange d’iodure, d’iodate et d’empois, peut déterminer le dégagement de l’iode et la coloration bleue corrélative de la matière amylacée.

En effet, voici qu’au mélange d’iodale, d’iodure et d’empois, j’ajoute une solution aqueuse de chlorure d’aluminium anhydre, récemment faite, et à froid : vous le voyez, la coloration bleue apparaît immédiatement. Et ne croyez pas que c’est parce que le chlorure d’aluminium a décomposé l’eau et que le phénomène a été provoqué par l’acide chlorhydrique dégagé; car, si à la solution du chlorure d’aluminium j’ajoute d’abord de la potasse jusqu’au moment où l’alumine commence à se précipiter, la nouvelle liqueur, malgré la présence de l’excès d’alumine, mais rougissant encore le papier de tournesol, détermine aussitôt le bleuissement du mélange d’iodure, d’iodate et d’amidon. Il y a plus, si au même mélange on ajoute un peu d’alun, de crème de tartre ou de phosphate acide de chaux, la coloration bleue, intense, se développe aussitôt. Le sulfate de cuivre lui-même, bien pur, recristallisé, ne contenant aucune trace d acide libre, détermine aussi, bien que plus lentement, la coloration bleue du mélange; et il est probable que d’autres sels neutres, à réaction acide ou des bisels très stables comme l’est la crème de tartre, agiraient de même.

Donc, l’expérience de M. Rabuteau ne prouve pas que 1 acide chlorhydrique soit libre dans le suc gastrique; j’ajoute

(1) Hoppe-Seyler : Traité d'analyse chimique appliquée à la physiologie et d la pathologie , elc. Traduction F. Sohlaydenhauffen (1877).

316 l’acidité du suc gastrique

que cet acide ne peut pas y exister dans cet état. Quelle est donc la cause de l’acidité et dans quel état se trouve l’acide chlorhydrique du suc gastrique ? Le voici :

Dans un Mémoire sur les matières albuminoïdes , j’ai démontré que ces matières sont des amides complexes et que, comme beaucoup d’amides et de composés amidés, elles peuvent contracter combinaison avec les acides. MM. Millon et Commaille avaient déjà étudié quelques chlorhydrates d'albuminoïdes; mais j’ai démontré que certaines de ces substances pouvaient contenir jusqu’à 11 pour cent d’acide chlorhydrique qui ne se dégage pas par la dessication dans le vide sec par la chaux vive; et ces combinaisons résistent même à la température de 100 degrés et au delà. Voici une de ces combinaisons, du chlorhydrate de musculine ; vous le voyez, il est absolument sec; j’en introduis quelques fragments dans le mélange d’empois, d’iodure et d’iodate : la coloration bleue se manifeste bientôt vive , intense , comme lorsque j’y verse quelques gouttes d’acide chlorhydriqué étendu : un chlorhydrate de matière albuminoïde se comporte donc comme le chlorure d’aluminium.

ou-, r analyse du suc gastrique physiologique m’a permis d’y reconnaître, outre la pepsine, c’est-à-dire la zymase de ce suc, des matières albuminoïdes spéciales qui sont pareillement capables de se combiner avec l’acide chlorhydrique ; et ces combinaisons peuvent être desséchées dans le vide sec, sur la chaux vive sans que l’acide fixé se dégage. Je me suis assuré que la quantité d’acide chlorhydrique fixé par ces matières pouvait s’élever jusqu’à 13 à 18 pour cent. Or, ces combinaisons chlorhydriques, comme celles des autres matières albuminoïdes, ajoutées au mélange d’iodure et d’iodate dans l’empois , déterminent le bleuissement de la fécule.

Donc le suc gastrique ne contient pas l’acide chlorhydrique libre, puisque cet acide ne peut pas se trouver en présence des albuminoïdes sans s’y combiner; et si le suc gastrique est acide , c’est parce que les chlorhydrates albuminoïdes solubles rougissent le tournesol comme beaucoup de sels. J’ajoute qu’il n’est pas démontré que le suc gas-

LES MICUOZYMAS GASTRIQUES

trique normal contienne quelque autre acide libre , l’acide lactique par exemple.

Mon intention n’est pas de vous faire l’histoire de la digestion, ni de vous entretenir longuement de mes recherches sur le suc gastrique : qu’il me suffise de vous dire que la zymase qu’il contient, la pepsine ou gastérase, y est accompagnée de quelques autres matières albuminoïdes ; que cette zymase et les autres matières sont incapables d’intervertir le sucre de canne ou de saccharifier l’empois ; que la pepsine isolée est également impuissante, toute seule , à digérer les substances animales, c’est-à-dire à dissoudre et transformer celles qui sont naturellement insolubles, à modifier celles qui sont naturellement solubles. Pour que la gastérase agisse sur les matières albuminoïdes, il faut nécessairement la présence de certains acides. Cette condition se trouve physiologiquement ' remplie dans le suc gastrique , lequel contient l’acide chlorhydrique combiné soit à la gastérase , soit aux autres matières albuminoïdes, soit aux unes et aux autres.

Maintenant nous pouvons utilement commencer l’exposition des expériences concernant les microzymas qui accompagnent le suc gastrique et ceux que j’ai enfin appris à isoler des glandes propres de l’estomac, nous reconnaîtrons qu’ils résument les propriétés de la pepsine de la même manière que les microzymas du pancréas résument celles du suc pancréatique et de la pancréazymase.

Des propriétés des microzymas gastriques. — Dans ma manière de voir, conforme à la théorie, le suc gastrique qui se ramasse dans l’estomac à jeun , après l’administration d’un fragment d’os, devait contenir en suspension les microzymas qui s’échappent des glandes dites pepsigônes , et ces microzymas devaient posséder les propriétés de la pepsine , de même que la levûre de bière possède celles de la zythozymase, etc. Je les ai donc étudiés du même point de vue que la pepsine elle-même.

Action sur l’empois. — Les microzymas isolés du suc gastrique, privés de l’acide adhérent par un lavage soigné, fluidifient l’empois sans le saccharifier ; mais l’action est lente à se manifester: c’est ainsi que six décigrammes , à

LES MICROZYMAS GASTRIQUES

l’état de pâte humide, n’opèrent la fluidification que dans l’espace de vingt-quatre heures à la température de 40 degrés. Il ne se produit point de glucose ni de dextrine ; la fécule soluble seule apparaît, colorable en bleu pur par l’iode avec son pouvoir rQtatoire normal. Si la réaction est prolongée , le mélange devient acide et les microzymas évoluent, produisant des chapelets de microzymas et des bactéries grêles.

Action sur une solution de sucre de canne. — Six décigr arrime s des mêmes microzymas en pâte ajoutés à 20cc d’eau sucrée au lp et créosotée, n’v agissent pas, dans les mêmes conditions de température : après quarante-huit heures, le réactif cupropotassique n’est pas réduit, et le sucre de canne se retrouve avec son pouvoir rotatoire : les microzymas n’avaient pas changé de forme , â peine en voit-on quelques-uns d’accouplés en 8 de chiffre.

Action sur les matières albuminoïdes. — La pepsine, dans l’eau pure, ne digère pas les. matières albuminoïdes; celles qui sont insolubles, par conséquent, ne se dissolvent pas. Il en est de même des microzymas gastriques : dans l’eau pure , leur action sur la fibrine est nulle; celle-ci reste indissoute. Leur activité se manifeste, au contraire , énergiquement quand on les fait agir sur la fibrine dans l’eau acidulée par l’acide chlorhydrique.

Pour l’essai de la pepsine , c’est de la fibrine dont on se sert habituellement. Je me suis d’abord servi de la même substance. Gros comme une forte noix dé fibrine de sang veineux et artériel de bœuf, très blanche, est mis avec 0sr6 de microzymas en pâte dans 40 cent, cubes d’eau acidulée par 0gr'02 d’acide chlorhydrique. Après dix minutes, le mélange était pâteux , liquide une heure après, et complètement liquifié trois heures plus tard. On a laissé réagir pendant vingt-quatre heures à la température de 33 à 40 degrés; les microzymas étaient complètement déposés ; au microscope , on ne découvre dans le dépôt aucune bactérie , c’est-à-dire que ni ceux de la fibrine ni les autres n’avaient évolué.

Je me suis assuré que la caséine et la primovalbumine étaient pareillement digérées dans les mêmes circonstances,

LES MICROZYMAS GASTRIQUES

et nous allons voir qu’il en est de même de la musculine , etc.

Pour que la conclusion qui va découler de ces expériences se présente à vos esprits dans toute son évidence , il est nécessaire que je vous fasse observer que l’acide chlorhydrique tout seul, dans les mêmes conditions de concentration , de température et de durée , ne produit rien de semblable. Et j’ajoute que les produits digérés d’une même matière albuminoïde sous l’influence des microzymas gastriques en présence de l’acide chlorhydrique, sont les mêmes que fournit le suc gastrique avec la même matière.

Des microzymas des glandes stomacales. — Dans la dernière Conférence, je vous ai promis de vous parler des microzymas des glandes pepsigènes. Si je ne vous en ai encore rien dit , c’est que leur extraction ne peut pas se faire par le procédé qui a réussi pour ceux du foie ou du pancréas ; cela tient à l’état muqueux du tissu de ces glandes, qui empêche les cellules glandulaires et leurs microzymas de. s’en séparer. Mais en réfléchissant aux deux faits suivants , que maintenant vous connaissez, savoir :

1° Les microzymas de la fibrine sont insolubles dans l’acide chlorhydrique étendu ;

2° Les microzymas gastriques ne sont pas dissous par le suc gastrique, et tandis qu’ils digèrent les matières albuminoïdes insolubles, ils ne se digèrent pas eux-mêmes.

J’ai pensé, conformément à ces faits , que si ces microzymas se retrouvent dans le suc gastrique , c’est que , sans doute, la substance chimique qui compose la trame de leur tissu est inattaquable par l’acide chlorhydrique à un degré de concentration convenable , de même que la matière constitutive des microzymas de la fibrine.

Cette remarque était fondée, et j’ai réussi à isoler, enfin, les microzymas des glandes stomacales elles-mêmes, et je les ai trouvés doués de la même puissance digestive que ceux que j’avais d’abord isolés du suc gastrique.

J’ai isolé, par le procédé suivant, les microzymas delà muqueuse stomacale de veaux n’ayant encore été nourris que de lait, de veaux ayant mangé, de porcs et de chiens adultes.

320 MICUOZYMAS DES GLANDES PEPSIGÈNES

La caillette du veau, l’estomac du porc ou du chien, ouverts , sont lavés à grande eau , pour en débarrasser très exactement les parois et les anfractuosités de toute espèce de détritus d’aliments. Alors, à l’aide d’une brosse de chiendent, neuve, bien lavée à l’eau phéniquée , à 2 gouttes pour 1 0 0OC et imbibée de cette eau, on détache la muqueuse en intéressant le moins possible le tissu sous-jacent. On obtient ainsi, de six estomacs de porcs, par exemple, environ 1500 gr. d’un magma muqueux et fdant. Au microscope, on y découvre des tubes glandulaires non déformés avec leurs cellules incluses, des cellules libres plus ou moins déformées et des noyaux de ces cellules.

Le magma muqueux est acidulé par l’acide chlorhydrique étendu (à 2 pour cent d’acide chlorhydrique fumant) et abandonné à la température de 30° à -10° pendant douze heures ; on l*e jette sur un fdtre et on obtient ainsi une première solution et un nouveau magma moins visqueux que l’on délaye dans beaucoup d’éther. Le traitement éthéré a pour objet d’enlever les corps gras; en même temps, le plus souvent, l’éther se colore en rouge. Le lavage à l’éther doit être complet; il est nécessaire qu’il ne reste plus de graisse dans la masse. Après ce traitement, la matière est presque dépourvue de viscosité; on la délaye dans environ son volume d’acide chlorhydrique étendu (0,5 à 1,0 pour cent) et on l’abandonne à l’étuve pendant seize à vingtquatre heures. Le mélange, étant jeté sur des fdtres, fournit une nouvelle solution et un produit insoluble, très divisé, presque pulvérulent; si ce résultat n’est pas obtenu, un second traitement semblable est nécessaire, en employant moitié moins d’acide étendu. Le produit très divisé est alors lavé à l’eau , passé au tamis de soie et séparé ensuite par lévigation des parties les plus grossières (1). Parvenue à cet état, la matière se résout au microscope en fines granulations moléculaires et en noyaux granuleux de cellules gastriques ; toute trace de la structure glandulaire a disparu :

(1) Il va sans dire que tous le3 vases, ustensiles, filtres, sont lavés à l’eau créosotée ou phéniquée, et que l’on prend les plus grands soins de propreté. Pendant les traitements à l’acide , on ajoute également un peu d’acide phénique au mélange.

MICRO'ZYMAS DES GRANDES PEPSIGÈNES

on n’v découvre aucune autre forme organisée que les microzymas et les amas granuleux de microzymas qui sont représentés par les noyaux des cellules glandulaires. Egouttée et réduite en pâte humide, la masse de ces micro zymas est gris-jaunâtre ; un estomac de chien fournit environ 4 grammes de cette pâte ; une caillette de veau de 4 à 6 grammes.

A cause des discussions auxquelles la découverte des microzymas gastriques et de leur fonction a donné lieu , soit à l’Académie des sciences, soit à l’Académie de médecine, je vais vous parler avec quelque détail de la nature chimique et de quelques propriétés des microzymas gastriques.

De la nature de la matière des microzymas des glandes pepsigènes. — Ils sont insolubles dans l’eau et même dans l’acide chlorhydrique au centième, quelque prolongé que soit le contact. Ils ne se dissolvent pas même dans l’acide au vingtième, bouillant ; mais les amas granuleux des noyaux se résolvent de plus en plus en microzymas libres. L’acide chlorhydrique fumant étendu de son volume d’eau, ne les dissout pas non plus, même à chaud.

La potasse caustique au dixième les déforme en les gonflant. A chaud, la potasse concentrée les dissout en dégorgeant de l’ammoniaque , ou du moins, un gaz alcalin.

Traités, à chaud, par le réactif de Millon, ils se colorent en rose.

L’acide nitrique les dissout en les colorant faiblement en jaune.

Pendant qu’on les incinère , ils répandent une odeur qui n’est pas précisément celle de la corne brûlée.

La matière qui les compose est donc albuminoïde , mais spéciale.

Al’état frais, bien égouttés, ils contiennent, en centièmes : Matière organique fixe. . 13

Eau 87

Secs, ils ne laissent, étant brûlés, que 1,02 pour cent de cendres.

322 MICROZYMAS DES GLANDES PEPS1GÊNES

Toile est la nature de la substance de ces microzymas ; bien qu’insolubles, nous allons le reconnaître, ils possèdent, eux aussi, la propriété de digérer les matières albuminoïdes et les autres propriétés des microzymas qui accompagnent le suc stomacal.

Action sur l’empois de fécule. — Lorsque les microzymas des glandes stomacales ont été bien lavés à l’eau, ils sont privés de toute acidité. Dans cet état, ils opèrent lentement et péniblement la fluidification de l’empois en ne produisant que de la fécule soluble. Si l’on abandonne le mélange liquéfié à lui-même, les microzymas évoluent, et des microzymas associés et de petites et grêles bactéries apparaissent.

Si on les fait agir sur l’empois en présence de l’acide chlorhydrique étendu , la fluidification est retardée ; ils ne produisent plus de bactéries , à peine apparaît-il des microzymas associés en 8 de chiffre.

Action sur le sucre de canne. — Elle est nulle, comme celle des microzymas du suc gastrique.

Action sur les matières albuminoïdes. — Elle est nulle dans les liqueurs neutres. L’activité ne se manifeste qu’en présence de l’acide chlorhydrique, comme celle des microzymas du suc gastrique ou de la pepsine. Les matières albuminoïdes insolubles ou coagulées : la fibrine, la musculine, la caséine, sont digérées par eux de la même manière que par le suc gastrique lui-même. Il convient de vous donner la preuve de tout cela.

Relativement à l’inactivité dans 'un milieu neutre, voici comment je l’ai démontrée :

a. D’abord en ce que, mis avec la fibrine et l’eau, tout reste insoluble ; mais si pour 12 grammes de fibrine fraîche on ajoute à 60cc d’eau 0gr'5 d’acide chlorhydrique fumant, en moins d’une heure la fibrine est dissoute, la température étant de 35 à -40 degrés.

Au même moment la même quantité de fibrine est introduite dans la même quantité d’acide d’égale acidité et l’appareil placé à côté de celui-là. Vingt-quatre heures après, la fibrine n’était pas dissoute, elle était seulement gonflée. Alors on ajoute à la masse gonflée autant de microzymas en pâte (gros comme une noisette) que dans la première

MICROZYMAS des glandes pepsigènes

expérience : la dissolution de la fibrine n’a pas tardé à être complète. La transformation et la dissolution de la fibrine est donc le résultat de l’action des microzymas.

b. Ensuite , parce que , si on met une solution de prirnovalbumine dont le pouvoir rotatoire est connu, avec une quantité considérable de microzymas (pour 2 gr. de cette albumine on avait employé lsr'5 de microzymas en pâte), on retrouve, après vingt-quatre heures d’action, la primov albumine douée de toutes ses propriétés et de son pouvoir rotatoire. Ce fait étant constaté , si l’on acidulé le mélange par l’acide chlorhydrique , au titre du suc gastrique , la digestion s’opère, la primovalbumine est transformée, et le pouvoir rotatoire du produit digéré devient le même que celui des digestions de la même primovalbumine par le suc gastrique physiologique.

c. Quant à l’identité d’action avec celle du suc gastrique luimême, elle résulte des propriétés et des pouvoirs rotatoires des produits digérés. L’identité résulte en outre du fait suivant : quand on traite la caséine, pure par le suc gastrique physiologique, elle n’est jamais dissoute tout entière ; il reste toujours de la matière inattaquée, que le suc gastrique ne parvient pas à digérer. Eh bien, cette substance, qui est un produit de dédoublement de la caséine, se forme aussi dans les digestions par les microzymas gastriques ou les microzymas des glandes pepsigènes. Et ce n’est pas tout. Chaque matière albuminoïde donne des produits de digestion qui lui sont propres, et chacune d’elles en donne de plusieurs sortes qui diffèrent par leur solubilité et surtout par leur pouvoir rotatoire. Bref, il y a, par exemple, plusieurs fîbrinoses, albuminoses, caséinoses , onusculmoses, formées par le suc gastrique physiologique : il en est encore de même des produits des digestions des mêmes substances par les microzymas gastriques du suc ou des glandes gastriques.

Il est très remarquable que, pendant leur séjour, souvent prolongé au delà de 21 heures, dans le liquide résultant de la digestion d’une matière albuminoïde donnée, les microzymas gastriques ou ceux des glandes pepsigènes conservent leur forme sans évoluer en bactéries.

Et ces microzymas n’épuisent pas leur activité par une

324 MICROZYMAS STOMACAUX COMPARÉS A D’AUTRES MICROZYMAS

première digestion ; ils peuvent servir encore une fois, et davantage, soit pour digérer la même matière albuminoïde ou pour en digérer une autre: ainsi, ceux qui ont transformé la fibrine peuvent encore agir sur la caséine et réciproquement.

Tels sont les faits ; ils sont importants en eux-mêmes, autant qu’à cause des comparaisons qui établissent la spécificité fonctionnelle des microzymas stomacaux.

En premier lieu, ils prouvent que ces microzymas n’agissent pas sur les matières albuminoïdes dans un milieu neutre : on sait qu’il en est de même de la pepsine ; ceci nous porte à regarder celle-ci comme produite par ceuxlà, de même que la pancréazymase est formée par les microzymas pancréatiques et la zythozymase par la levûre.

En second lieu, la propriété des microzymas gastriques et des glandes stomacales d’agir sur les matières albuminoïdes seulement dans un milieu acide, porte à les considérer comme ayant même origine.

En troisième lieu, cette même propriété les distingue des microzymas pancréatiques. En effet, ces derniers n’agissent bien, ne manifestent toute leur activité que dans les milieux neutres ou très légèrement alcalins ; cependant ils peuvent opérer la digestion de la fibrine dans un milieu faiblement acidulé par l’acide chlorhydrique, mais leur activité est suspendue dans une liqueur un peu plus acide que le suc gastrique. Toutefois, ce qui distingue surtout les microzymas pancréatiques, qu’ils agissent dans des liqueurs neutres ou très légèrement acides, c’est la production d’ albuminoses d’un pouvoir rotatoire plus petit que celui des albuminoses gastriques et la formation de composés de dédoublement cristallisables (leucine, tyrosine, acide aspartique, etc.), lesquels n’accompagnent jamais les digestions par le suc ou les microzymas gastriques.

En quatrième lieu, les microzymas gastriques se rapprochent des microzymas pancréatiques en ce qu’ils n’opèrent pas l’interversion du sucre de canne ; mais ils en diffèrent en ce qu’ils se bornent à fluidifier l’empois pour former de la fécule soluble, tandis que les autres en opèrent aisément la saccharification.

MICROZYMAS DIVERS

En cinquième lieu , vous comprenez combien il était important de s’assurer que les microzymas du foie ne possèdent en aucune façon les aptitudes des microzymas pancréatiques ou gastriques à l’égard des matières albuminoïdes. En effet, les microzymas hépatiques, dans les conditions où ceux-là agissent, soit dans un milieu neutre ou acide, sont absolument incapables de dissoudre la fibrine.

Il en est exactement de même des microzymas du thymus de veau. Ils n’ont aucune action sur la fibrine, dans un milieu neutre ou acide. Ils agissent même très difficilement sur l’empois; après 24 heures, dans les conditions où ceux du pancréas opèrent la saccharification de la fécule, l’empois était même incomplètement fluidifié.

Il me semble que les expériences sont démonstratives. N’est-il pas évident que toutes les propriétés connues du pancréas et du suc pancréatique sont vraiment concentrées dans les microzymas pancréatiques? que les microzymas stomacaux possèdent toutes les propriétés de la pepsine ? Et ces microzymas qui sont insolubles, qui dissolvent, chacun à sa manière, des matières insolubles, ■ont une activité qui, malgré ce que je connais de leur histoire, me frappe toujours d’étonnement ( L ) !

(1) Les faits concernant les microzymas gastriques , je les ai communiqués à mes auditeurs en juillet 1881. Je ne les ai publiés qu’en 1882 , dans deux lettres à M. Dumas, la première du 27 février sous le titre : Des microzymas gastriques et de leur pouvoir digestif. La seconde du 27 mars . sous le titre : Les microzymas des glandes stomacales , et leur pouvoir digestif, lléponse à celle question : l’estomac se digère-t-il? ( Comptes-rendus , t. XCIV, p. 582 et 879 ) Le 6 mars, M. Armand Gautier publia une Note intitulée : « Sur les modifications solubles et insolubles du ferment de la digestion gastrique. » (Ibid., p. 652.) M. Gautier débute comme ceci : « L’Académie me permettra, sans doute, de lui faire part d’expériences encore incomplètes, mais que je crois devoir faire immédiatement connaître, obligé que j’y suis par la Note de M. Béchamp, insérée au dernier numéro des Comptesrendus, Note ayant pour titre : Dus microzymas gastriques et de leur pouvoir digestif. M. Gautier s’est posé sérieusement la question de savoir si la pepsine est soluble : « Le ferment du suc gastrique passe pour être soluble,)) dit-il ; mais « une démonstration satisfaisante de cette propriété ne parait pas toutefois avoir encore été donnée. » Et l’auteur sépara des pepsines commerciales des particules qui peuvent être considérées comme des microzymas échappés à une filtration imparfaite : ces particules souvent associées deux à deux en forme de 8, opéraient la digestion de la fibrine en présence de l’acide chlorhy-

MICROZYMAS DIVERS

Nous rechercherons, dans la prochaine Conférence et dans celle qui la suivra, comment les microzymas produisent les zymases ; quelle est par exemple la théorie de la pancrèatinogènie, c’est-à-dire de la production de la pancréazymase dans le pancréas et celle de la formation du suc gastrique. Nous examinerons alors la question de savoir pourquoi le pancréas et l’estomac ne se digèrent pas eux-mêmes, tandis qu’ils produisent les agents qui dissolvent les matières albuminoïdes.

Microzymas des amandes douces. — Les amandes douces fournissent une zymase que Robiquet a appelée synaptase. Cette substance a la propriété de dédoubler les solutions aqueuses d’amvgdaline en essence d’amandes amères, glucose et acide cyanhydrique. Les microzymas amygdaliques devaient théoriquement opérer la même transformation. Ils l’opèrent réellement et, après quelques heures d’action, à la température de 30 à 40 degrés, on peut constater, par l’odorat, la formation de l’hydrure de benzoylc et de l’acide cyanhydrique ; par la réduction du réactif cupropotassique,

drique à 3 millièmes. Mais M. Gautier pense. que ces particules « ne sont probablement que les granulations du protoplasma des cellules peptogènes , représentant une pepsine insoluble très active... » et il ajoute qu’il « a la preuve que cette pepsine insoluble se transforme lentement dans l’eau pure en pepsine soluble. » La communication de M. Gautier prouve que ce savant considère le problème d’un point de vue qui n’a rien à voir avec la théorie du microzyma, si ce n’est de l’attaquer dans ce qu’elle a d’essentiel , puisque les particules qu’il a vues ne sont, suivant lui, ni organisées ni vivantes , mais capables de se transformer spontanément en pepsine soluble. J’ai dû répondre àM. Gautier par une Note qui a été insérée dans les Comptes-rendus , t. XCIV, p. 970 , sous le titre :.Les Microzymas gastriques et la pepsine. Remarques sur la Note de M. Gautier du 6 mars dernier. La même communication a donné lieu, à l’Académie de médecine, à une discussion dont on trouvera les détails dans le Bulletin de l'Académie de médecine, seconde série, t. XI, p. 296, 347, 497, 579, 626. Les éléments de cette discussion, je les ai puisés dans ces Conférences, dont les principes m’ont servi de guide.

M. Duclaux, dans deux Notes, Sur la digestion gastrique, Comptesrendus, t. XCIV, p. 736 et Sur la digestion pancréatique. Ibid., p. 808, présentées par M. Pasteur, et publiées à l’occasion de ma lettre à M. Dumas sur les microzymas gastriques, s’efforce , conformément au système de M. Pasteur, de trouver « les ferments se montrant capables de remplacer les liquides normaux de l’organisme » dans les phénomènes de digestion. J’avais d’avance réfuté le système de M. Duclaux dans la septième Conférence.

Page 1