‹ Les microzymasChapitre 16 sur 389 · M. CL. BERNARD · texte numérisé non relu

M. CL. BERNARD

le ballon avec l’air chauffé ; seulement le liquide s’était légèrement troublé.

» Après six mois (4 mars 1858) , les moisissures étaient restées stationnaires dans le ballon avec l’air ordinaire. Le liquide du ballon avec l’air chauffé avait toujours le môme aspect ; on n’y voyait aucune moisissure.

» A cette époque , on cassa l’extrémité des deux ballons sous le mercure. Dans celui à l’air chauffé , il y eut une absorption assez considérable de mercure qu’on ne remarqua pas dans le ballon à air ordinaire.

» L’air des ballons étant analysé, on ne constata pas d’oxygène d’une manière appréciable ni dans l’un ni dans l’autre. L’air renfermait en volume 13,48 pour 100 d’acide carbonique dans le ballon à air ordinaire où les moisissures s’étaient développées, et 12,43 pour 100 dans le ballon à air chauffé où il n’y avait pas de moisissures.

» Le liquide du ballon à air ordinaire avait une odeur putride très désagréable, ce qui n’avait pas lieu pour le liquide du ballon à air chauffé.

» Les deux liquides ont été examinés par M. Montagne. Notre confrère a constaté que les moisissures développées dans le ballon à air ordinaire étaient constituées par le Pemcillum glciucum qui y était en pleine fructification. Dans le liquide du ballon à air chauffé, M. Montagne n’a pu constater aucun végétal, ni aucun animalcule microscopique.

» On voit que cette expérience, comme celles qui ont été précédemment citées, n’est pas favorable à la théorie des générations spontanées (1). »

Telle est l’expérience de Cl. Bernard.

M. Pouchet ne se tint pas pour battu. Il riposta vigoureusement, et eut des partisans très convaincus et très sérieux. Je rapprocherai les expériences de M. Pouchet et des savants qui ont suivi ses traces , de celles de Needham , lorsque nous discuterons la doctrine des générations spontanées dans ses principes. Mais, pour que la question de méthode vous soit présentée dans son ensemble, nous allons voir en quoi M. Pasteur, l’un des adversaires deM. Pouchet,

(1) Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des Sciences, t. XLV1II , p. 23-21.

M. PAsTEUR

modifia la méthode de Spallanzani , de Schwann et de Helmholtz.

Expériences et méthode de M. Pastev/t'. — Il serait trop long de décrire les appareils dont M. Pasteur s’est servi ; on en trouvera tous les détails dans son Mémoire sur les générations spontanées (1). Le principe n’est autre que celui de l’appareil de Schwann, modifié successivement par M. Helmholtz et par Cl. Bernard. Il a remplacé le tube de porcelaine de Cl. Bernard par un tube de platine , et a pris des précautions plus minutieuses pendant la préparation des expériences, voilà tout. Bref, en prenant beaucoup soin , M. Pasteur, en somme, opère comme ses devanciers : il fait bouillir des infusions ou des liquides pendant quelques minutes , de façon que les vapeurs balaient et tuent les germes des portions du ballon qui communiquent au tube de platine incandescent, laisse refroidir et remplit le ballon d’air ordinaire, à la pression atmosphérique , mais qui a été porté au rouge dans toute sa masse.

M. Pasteur a construit des appareils très compliqués , et .aussi de très simples. À quels résultats est-il parvenu?

Le voici. Toutes les fois qu’il s’est servi d’infusions filtrées, bien limpides, dans lesquelles le microscope ne faisait découvrir aucune parcelle de la matière qui avait servi à les préparer, il n’a^rien vu apparaître d’organisé, ni infusoires, animalcules ou autres, ni moisissures. À cet égard il n’a fait que confirmer les expériences de Schwann , de Helmholtz, de Schrœder et Dusch. Il a échoué, notamment quand il a opéré sur le lait, toutes les fois qu’il s’est borné à le chauffer à 100 degrés pendant quelques minutes seulement. 11 n’a pas été plus heureux dans ses études sur la viande. Le lait s’est caillé et des bactéries y ont apparu, la viande s’est gâtée. Dans ses expériences sur le sang, il a été dupe d’une illusion. Mais nous reviendrons sur certaines expériences de M. Pasteur, car à leur manière elles servent les intérêts de la théorie générale que je me propose de déduire des faits.

J’aurai souvent l’occasion de vous parler des travaux de

(1) Avnales de chimie et de physique , t. LXIV, p. 5.

SYSTÈME DE NEEDHAM

M. Pasteur. Il est donc indispensable que j’exprime ma manière de voir sur ceux qui ont trait aux générations spontanées. Il a souvent prétendu avoir réduit ses contradicteurs à s’avouer vaincus ; ses élèves ont soutenu qu’il avait victorieusement démontré l’erreur de ses adversaires , les hétérogénistes. Vous venez de voir que sa méthode est la même au fond que celle de Spallanzani , perfectionnée par Schwann , par Hclmholtz, par Cl. Bernard.

Mais peut-être ce savant a-t-il introduit dans la Science quelque principe philosophique ou expérimental nouveau, qui en a changé la face et qui pour sa part a contribué à découvrir le côté faible des démonstrations des spontéparistes et de M. Pouchet en particulier ! Non , pas plus ses principes que sa méthode ne se distinguent en rien des principes et de la méthode de ses devanciers. M. Pasteur ne fait qu’imiter les autres en modifiant légèrement leur manière d’opérer et de penser : il n’ajoute pas une preuve à leurs preuves, et où ils hésitent, s’il n’est hésitant, il erre. En fait, M. Pasteur n’a pas dépassé Spallanzani; après lui, comme avant lui, il y a des hétérogénistes convaincus, et, je le dis hardiment, ils ont raison de l’être après ses preuves, car il n’a pas prouvé qu’ils eussent tort. Il a pu écraser ses contradicteurs, il n’a pas pu les convaincre, car il n’a pas pu démontrer pourquoi, dans les expériences anciennes comme dans les siennes propres, le lait, le sang, la viande se corrompent, malgré l’absence de germes de l’air.

Maintenant, que nous connaissons les méthodes et les expériences, essayons de donner une idée des principes sur lesquels se fondaient Needham et Buffon, Bonnet et Spallanzani, pour expliquer les résultats de leurs expériences et pour les guider. Nous verrons ensuite en quoi M. Pouchet se distinguait de Needham et de Buffon , et M. Pasteur de Spallanzani et de Bonnet.

Selon Needham, les choses se passent à peu près comme Lucrèce nous racontait que les choses, selon lui, se passaient autrefois. D’après le poète, la terre était douée d’une faculté génératrice en vertu de laquelle elle produisit d’abord tout ce qui était vivant et , dans l’êge où elle était

SYSTÈME DE NEEDHAM

encore assez jeune, l’homme lui-même; mais il reconnaît qu’elle ne conserva pas indéfiniment cette faculté de produire l’homme.. Sans doute le savant prêtre n’admet pas les choses dans le même sens que Lucrèce , il n’est pas matérialiste ; mais il suppose que les matières des infusions qu’il emploie sont douées d’une force végétative ou productrice en vertu de laquelle naissent les organismes qu’il voit apparaître. On trouve les opinions deNeedham exposées et réfutées dans les opuscules de physique animale et végétale , par M. l’abbé Spallanzani traduits par Jean Sennebier (1). « Il s’annonce (M. de Needham) , dit Spallanzani, comme étant persuadé qu’il y a dans la matière une force chargée de la formation et du gouvernement du monde organique; il appelle cette force végétatrice ; il imagine que c’est elle, qui, en mettant en mouvement toutes les parties de la matière , excite en chacune d’elles une espèce de vitalité, distincte de toute autre sensation, et produite par l’union de deux autres forces qu’il nomme résistante et expansive (2). »

(1) In Œuvres de M. l’abbé Spallanzani , t. I , p. 3 et suivantes (1 787).

Pavie et Paris, chez Pierre J. Duplain, cour du Commércet rue de l’Ancienne Comédie. «

(2) Spallanzani, dans une note delà page 3, fait, au sujet de ces opinions, une remarque : « La singularité des idées de l’auteur, ditil , me fait un devoir d’indiquer les pages de l’ouvrage (*) où on les trouve, afin que le lecteur puisse s’assurer que je les rapporte sans aucune altération. » Y’oici quelques autres exemples de la singularité des idées de Needham, exposés par Spallanzani.

« Le nombre des degrés qu’il doit y avoir dans l’action de cette force étant infiniment varié , il donne naissance à un nombre infini de combinaisons dans la vitalité, et par conséquent à une foule d’effets infiniment variés dans les machines animales. C’est cette force qui opère la nutrition et la transpiration par sa tendance constante du centre à la circonférence; c’est elle qui fait naître la variété des tempéraments, le3 passions bonnes ou mauvaises, les penchants du corps; c’est elle qui diminue la vigueur dans les hommes qui ont une

(*) L’ouvrage dont il est question est la dissertation de Spallanzani sur les animalcules des infusions : Saggio di osservazioni microscopiche concernanti il système délia generazione de signori Di Needham è Buffon, In Modena , 17 65 ; que Needham lit traduire en français : « Nouvelles recherches sur les découvertes microscopiques et la génération des corps organisés : ouvrage traduit de l’italien de M. l’abbé Spallanzani, avec des notes de M. de Needham , membre de la Société royale des Sciences, et de celle des antiquaires de Londres , et correspondant de l’ Académie des Sciencos de Paris. A Londres et à Paris , 1761.

SYSTÈME DE NEEDHAM - ''

Needham se servait de cette force pour expliquer même l’inexplicable : c’est la force végétatrice qui forma le corps d’Adam en métamorphosant la matière inerte et informe en une matière organisée et vitale ; c’ést elle qui , par une végétation subite, fit sortir Eve du corps d’Adam et's’en détacha comme un jeune polype se détache du polype mère !

Retenez de ceci, Messieurs, que Needham a pu faire d’excellentes observations en étudiant les productions organisées des infusions; que ses expériences ont été très bien conçues, mais que les principes qu’il professait, ne découlaient pas de ces expériences , étaient le fruit de son imagination , un système préconçu. L’expérience n’égare pas quand on la consulte sans parti pris. C’est l’imagination et l’esprit de système qui égarent et en font sortir ce qu’elle ne contient pas.

Buffon était spontépariste en partant d’un tout autre point de vue. C’est prodigieux ce que Buffon a fait d’efforts d’esprit et d’imagination, et accompli de travaux, pour s’expliquer le mystère de la génération. Son système est celui des molécules organiques dont je vous ai déjà parlé : elles lui servent à expliquer précisément ce que la force végétatrice expliquait à Needham.

Avec les molécules organiques ci ce qu’il appelle le moule intérieur , la génération en général, et la génération spontanée en particulier, ne lui offrait plus aucune difficulté. Et puisque M. Pasteur, qui sans doute n’a pas lu Buffon, a

grande stature, et qui s’augmente dan3 ceux qui sont d’une taille moyenne; c’est elle qui détermine la hauteur de quatre pieds pour les Lapons, et celle de six pieds pour les hommes qui sont le plus éloignés du pôle Cette force est spécifiquement déterminée dans chaque

classe d’animaux; elle doit par conséquent produire toujours une forme déterminée : comme un boulet de canon qui décrit nécessairement un certain arc de parabole, et qui s’arrête à un point mathématiquement tixé , quand il a reçu un certain degré de mouvement

11 explique avec facilité (en s’appuyant sur les transformations d’un certain infusoire) comment la force végétatrice produit tantôt une grenouille et tantôt un chien, ou bien un moucheron, un éléphant, une araignée, une baleine , un boeuf et un homme La force végé-

tatrice est non seulement destinée à organiser la matière des êtres animés, elle peut encore la faire passer de l’état d’animal à celui de végétal, comme de l’état de végétal à celui d’animal. ...»

SYSTÈME PE BUFFON

prétendu faire dériver les microzymas des molécules organiques et, par suite, de moi un spontépariste , il est nécessaire de vous faire connaître, avec quelque détail, le système de l’illustre naturaliste. Il faut reprendre les choses de haut :

« Un grain de sel marin, dit Buffon , est un cube composé d’une infinité d’autres cubes que l’on peut reconnaître distinctement au microscope ; ces petits cubes sont eux-mêmes composés d’autres cubes qu’on aperçoit avec un meilleur microscope, et l’on ne peut guère douter que les' parties primitives et constitutives de ce sel ne soient aussi des cubes d’une petitesse qui échappera toujours à nos yeux et même à notre imagination. » Voilà l’idée mère des molécules organiques. C’est là un fait d’expérience qui fait la base du système cristallographique d’Haiiy. Et Buffon, rappelant qu’il y a des animaux et des plantes qui peuvent se multiplier et se reproduire par toutes leurs parties, suppose que ces animaux et ces plantes , qui sont organisés , sont composés d’autres corps organiques semblables , dont les parties primitives et constituantes sont aussi organiques et semblables. Sans doute, nous ne pouvons pas apercevoir ces parties primitives autrement que par le raisonnement et par l’analogie que l’on vient d’établir. Et, continuant de raisonner ainsi par analogie, Buffon est conduit à croire qu’il y a dans la nature une infinité de parties organiques actuellement existantes, vivantes, et dont la substance est la même que celle des êtres organisés... et que comme il faut peut-être des millions de petits cubes de sel accumulés pour faire l’individu sensible (tombant sous les sens) d’un grain de sel marin, il faut aussi des millions de parties organiques semblables au tout pour former un seul des germes que contient l’individu d’un orme ou d’un polype...; et l’illustre savant s’efforce de faire comprendre combien il a raison de raisonner ainsi. C’est là certainement une réminiscence de Yhomœomérie d’Anaxagore, ce système qui suppose l’univers formé d’éléments divers, aussi nombreux qu’il remarquait de substances différentes : l’or était supposé formés de particules d’or ; un muscle, un os, un cœur, formés de particules de muscle, d’os ou de cœur ! Et au fond , le système

SYSTÈME DE BUFFON

de Bufton , poussé par lui jusque dans ses dernières conséquences, aboutit, en effet, à l’homoeomérie ; il dit expressément : « de la même manière que nous voyons qu’un cube de sel marin est composé d’autres cubes , nous voyons - aussi qu’un orme n’est qu’un composé d’autres petits ormes (1).... »

N’oublions pas que Buffon est spontépariste; on ne comprendrait pas , sans cela, qu’un homme aussi supérieur se soit fait illusion jusqu’à méconnaître , au point que voici , l’axiome omne vivum ex ovo. Tl faut se défier , dit-il, de ces axiomes absolus, de ces proverbes de physique que tant de gens ont mal à propos employés comme principes: par exemple , il ne se fait point de fécondation hors du corps ( nulla fœcunclatio extra corpus ) ; tout vivant vient cl’un œuf; toute génération suppose des sexes , etc. Il ne faut jamais prendre ces maximes dans un sens absofu, et il faut penser qu’elles signifient seulement que cela est ordinairement de cette façon plutôt que d’une autre (2). » Et l’illustre écrivain cherchait une hypothèse qui n’eût aucun de ces défauts,.

Cette hypothèse repose sur cette imagination des parties organiques et sur une autre conception bizarre, qu’il nomme le moule intérieur.

Dans plusieurs chapitres des « Matières générales , » Buffon revient sur ces parties organiques qu’il nomme définitivement les molécules organiques. Nous nous ferions une idée fausse de ces molécules organiques , si nous prenions le mot organique dans le sens chimique moderne du mot, c est-à-dire comme signifiant : molécules de matière organique. -Non , ce n’est pas cela : les molécules organiques de Buffon sont les molécules vivantes de l’être organisé. Et ü ailleurs, la notion d’organisation, dans le sens histologique moderne du mot, Buffon ne l’avait pas, puisqu’il admet une organisation dans les minéraux , qui dépend de ces mêmes molécules organiques (3).

(1) Buffon, Histoire naturelle. — Matières générales, ch. II. — De la reproduction en général.

(2) Ibid., ch. II.

(3) Il faut donner le texte de cette opinion de Buffon. Le voici : « La

SYSTÈME DE BUFFON

Pour concevoir le rôle que Buffon fait jouer à ses molécules organiques à l’égard de la génération, il faut encore se figurer la signification qu’il donne à l’expression de moule intérieur.

Selon Buffon , la nature ne travaille que dans deux dimensions pour produire la figuration des minéraux par le moyen des molécules organiques (1). Ces molécules ne travaillent qu’à la surface et non l’intérieur des minéraux : « et c’est par cette raison que ces corps étant toujours bruts dans leur substance , ils ne peuvent croître par la nutrition comme les êtres organisés dont l’intérieur est actif dans tous les points de la masse (2).b>

« Pour former un moule d’animal ou de végétal capable de se reproduire, il faut que la nature travaille la matière dans les trois dimensions à la fois — La force pénétrante de l’attraction, jointe à celle de la chaleur, produisent les molécules organiques, et donnent le mouvement à la matière brute en la déterminant à telle ou telle forme , tant à Y intérieur qu’à Y extérieur, lorsqu’elle est travaillée dans les trois dimensions, et c’est de cette manière que se sont formés les germes des végétaux et des animaux... nos moules artificiels ne sont qu’extérieurs et ne peuvent que figurer les surfaces, opérer sur deux dimensions; mais l’existence du moule intérieur, ce travail de la nature dans les trois dimensions à la fois, sont démontrés par le développement de tous les germes dans les végétaux, de tous les embryons dans les animaux, puisque toutes leurs parties, soit extérieures, soit intérieures, croissent proportionnellement ; ce qui ne peut se faire que par l’augmentation du volume de

figuration dans chaque lame mince (d’un cristal) est un trait, un vrai linéament d’organisation, qui, dans les parties constituantes de chaque minéral, ne peut être tracé que par l’impression des éléments organiques.... Cette même matière active opère encore comme cause efficiente la figuration des minéraux; elle seule, par son activité différemment dirigée , suivant les résistances de la matière inerte, peut donner la 1 figure aux parties constituantes de chaque minéral, et il ne faut qu’un très petit nombre de molécules organiques pour imprimer cette trace superficielle d’organisation dans le minéral ... » Histoire naturelle. Matières générales. — De la figuration des minéraux.

(!) Loccit. De la figuration des minéraux.

(2) Ibid.

SYSTÈME DE BUFFON

leur corps dans les trois dimensions à la fois.... Grâce aux molécules organiques, la nature peut travailler l’intérieur des corps et brasser la matière dans les trois dimensions à la fois pour faire croître les êtres organisés, sans que leur forme s’altère en prenant trop ou trop peu d’extension dans chaque dimension. Un homme, un animal, un arbre, une plante... sont autant de moules intérieurs — C’est grâce à ces moules intérieurs « dont toutes les parties croissent proportionnellement , et par conséquent s’étendent dans les trois dimensions à la fois, » que l’adulte ressemble à l’enfant et que la forme de tous les êtres ne se corrompt pas dans leur accroissement ; car « en supposant que la nature manquât totalement d’agir dans l’une des trois dimensions , l’être organisé serait bientôt non seulement défiguré, mais détruit, puisque son corps cesserait de croître à l’intérieur par la nutrition, et dès lors le solide réduit à la surface ne pourrait augmenter que par l’application successive des surfaces les unes contre les autres, et par conséquent d’animal ou végétal il deviendrait minéral, dont effectivement la composition se fait par la superposition de petites lames presque infiniment minces, qui n’ont été travaillées que sur les deux dimensions de leur surface, en longueur et en largeur; au lieu que les germes des animaux et des végétaux ont été travaillés non seulement en longueur et en largeur, mais encore dans tous les points de l’épaisseur, qui fait la troisième dimension ; en sorte qu’il n’augmente pas

S par agrégation comme le minéral, mais par la nutrition, c’està-dire par la pénétration de la nourriture dans toutes les parties de son intérieur, et c’est par cette intussusception de la nourriture que l’animal et le végétal se développent et prennent leur accroissement sans changer de forme. » ( Histoire naturelle des minéraux — De la figuration des minéraux; In Matières générales). Tout cela nous paraît bien étrange! Cependant ce n’est là que le début d’un I système.

Je vais maintenant essayer de vous donner une idée de la manière dont Buffon s’y prend- pour expliquer , par les molécules organiques , la formation des êtres vivants, grâce à l’influence du moule intérieur. Ce que je vais vous

SYSTÈME DE BÜFFON

en dire est tiré de cette partie de son Histoire naturelle qu’il a intitulée « Matières générales. »

L’illustre auteur émet d’abord, touchant les relations des végétaux et des animaux, une opinion d’une grande profondeur , qui n’est devenue une réalité scientifique que depuis Lavoisier, grâce aux lumineuses démonstrations de M. Dumas, dont je vous ai parlé dans mon cours. Voici cette opinion :

« Tous les animaux se nourrissent de végétaux ou d’autres animaux, qui se nourrissent eux-mêmes de végétaux. » Il y a donc, continue Buffon, dans la nature une matière commune aux uns et aux autres qui sert à la nutrition et au développement de tout ce qui vit ou végète. Cette matière commune, ce sont les « molécules organiques, toujours actives, toujours subsistantes; » elle est universellement répandue. « Les molécules organiques pénètrent la matière brute, la travaillent, la remuent dans toutes les dimensions, et la font servir de base au tissu de l’organisation, de laquelle ces molécules vivantes sont les seuls principes et les seuls instruments. » Elles sont cependant soumises à une puissance : cette puissance, qui, quoique passive, dirige leur mouvement et fixe leur position , c’est le moule intérieur du cçrps organisé. Les molécules vivantes, l’animal les tire des alimênts, le végétal de la sève ; elles s’assimilent à toutes les parties du moule intérieur de leur corps , elles le pénètrent dans toutes les dimensions ; elles y portent la végétation et la vie, elles rendent ce moule vivant et croissant dans toutes ses parties ; la forme intérieure du moule détermine seulement leur mouvement et leur position pour la nutrition et le développement. »

Les molécules organiques , Buffon les appelle encore matière nutritive et matière productive , expression qui rappelle ses relations avec Needham; et cette matière productive est , comme les molécules organiques , composée de particules organiques toujours actives. Il emploie aussi une expression qui rappélle le système de Bonnet, dont je vais parler, par exemple, quand il s’exprime comme ceci: « Lorsque la matière nutritive et productive , qui est universellement répandue , a passé par le moule intérieur de

SYSTÈME DE BUFFON

l’animal ou du végétal, et qu’elle trouve une matrice convenable, elle produit un animal ou un végétal de même espèce; mais lorsqu’elle ne se trouve pas dans une matrice convenable, elle produit des êtres organisés différents dès animaux et des végétaux ; » et, remarquez ce rapprochement : ces êtres organisés sont « les corps mouvants et végétants que l’on voit dans les liqueurs séminales des animaux, dans les infusions des germes des plantes. »

Mais ce n’est pas tout: il peut y avoir excès de matière nutritive , lequel ne trouve de place dans aucune partie du corps! Que devient cet excès? Il sert à produire une foule de choses qui n’appartiennent point en propre à l’organisme! » Ces molécules surabondantes , qui ne peuvent pénétrer le moule intérieur de l’animal pour sa nutrition , cherchent à se réunir avec quelques particules de la matière brute des aliments, et forment, comme dans la putréfaction, des corps organisés: c’est là l’origine des tænias, des ascarides, des douves et tous les autres vers qui naissent dans le foie, dans l’estomac et jusque dans le sinus des veines de plusieurs animaux ; c’est aussi l’origine de tous les vers qui leur percent la peau ; c’est la même cause qui produit les maladies pédiculaires... ; et ces mêmes poux , qui n’ont nipèreni mère, ne laissent pas de se perpétuer, comme les autres , par une génération ordinaire et successive ! » Vous voyez, par ce que je viens de vous faire connaître, jusqu’où allaient, pour Buffon comme pour Needham, les conséquences de la doctrine.

\ oyons maintenant comment Buffon va faire servir les molécules organiques à l’explication de la génération spontanée dans le sens moderne. On ne trouve pas une exposition suivie de sa doctrine; elle est éparse dans les « matières générales. » Je vais essayer de l’en dégager.

Lorsque la mort est survenue, que les molécules organiques ne sont plus contraintes par la puissance du moule intérieur, la décomposition du corps suit; les molécules organiques survivent toutes , mais se trouvent mises en liberté dans la dissolution et la putréfaction des corps-. Si elles sont pompées par la puissance de quelque autre moule, elles peuvent passer de l’animal au végétal et du végétal à l’animal,

SYSTÈME DE BUFFON

sans altération, et avec la propriété permanente et constante de leur porter la nutrition et la vie : elles ne sont donc, par elles-mêmes, ni animales, ni végétales ; elles deviennent ce que le moule intérieur les fera.

Mais si elles ne sont pas prises par un moule intérieur , il arrive une infinité de générations spontanées dans l’intervalle où la puissance du moule est sans action , c’est-à-dire pendant qu’elles sont libres et abandonnées à elles-mêmes dans la matière des corps morts et décomposés. Toujours actives, ces molécules remuent la matière putréfiée, s’en approprient quelques particules brutes, et forment, par leur réunion, une multitude de petits corps organisés, dont les uns comme les vers de terre, les champignons, etc. paraissent être des animaux ou des végétaux assez grands, mais dont les autres, en nombre. presque infini, ne se voient qu’au microscope.

Ailleurs, Buffon soutient que la génération des animaux et des végétaux n’est pas univoque, et il y a, dit-il, peut-être autant d’êtres vivants, animaux et végétaux, qui se reproduisent par l’ assemblage fortuit des molécules organiques, qu’il y en a se reproduisant par une succession constante de générations. C’est à la production de ces espèces d’êtres que répondait l’adage des anciens :

Corruptio unius , gencratio alterius.

Ailleurs, Buffon indique certains corps organisés qui ne sont produits que par une génération spontanée , qui se nourrissent et ne se reproduisent pas.

Il serait fastidieux d’exposer devant vous tout ce que Buffon a tiré de sa conception; remarquons seulement que son système diffère beaucoup de celui de Needham, bien qu’ils aboutissent tous deux aux mêmes conséquences. Celui de Bufl’on paraît reposer, comme j’ai essayé de le faire voir, sur quelque chose de concret. Il est certain que ce grand homme avait, en partant des données de Leuwenhoeck, vu beaucoup plus loin que tous ses contemporains et peut-être plus exactement qu’eux. Quand un esprit aussi vaste ne donne pas son assentiment complet aux vues de Bonnet , de Harvey, de Haller, de Redi, c’est qu’il devait avoir de

SYSTÈME DE BONNET

bonnes raisons pour cela. Pour ma part, je crois qu’il y a, au milieu de beaucoup d’erreurs, une certaine dose de vérité dans ses vues. Nous y reviendrons en parlant des granulations moléculaires.

Le système de Bonnet repose-t-il sur une base plus stable que celui de Buffon ? C’est ce que nous allons examiner. Souvenez-vous seulement que Spallanzani a commencé ses expériences sans connaître la doctrine des germes de Bonnet ; il ne la connut qu’après la publication d’une première série d’expériences, où il sembla donner raison à Needham.

Bonnet admet, en principe, que depuis la création par Dieu, jusqu’aujourd’hui, une chaîne non interrompue d’êtres organisés doués de vie, et possesseurs de cette puissance, se la sont communiquée successivement; il admet, par conséquent, que la matière brute ne peut pas s’élever d’ellemême à l’état de matière organisée , pour constituer un animal ou une plante, à moins qu’elle ne subisse l’influence d’un être vivant ou d’un germe sorti d’une plante ou d’un animal.

Pour expliquer cette transmission , il imagina un premier système qui est connu sous le nom cV emboîtement ; puis un autre , connu sous le nom de germes préexistants.

Voici, en suivant pas à pas Bonnet lui-même, l’exposé de ces deux systèmes, fondés, tous les deux, sur la doctrine mathématique des différents ordres d’infiniment petits de Leibnitz.

« La Philosophie , dit-il , ayant compris l’impossibilité où elle était d’expliquer mécaniquement la formation des êtres organisés, a imaginé heureusement qu’ils existaient déjà en petit , sous la forme de germes ou de corpuscules organisés. Et cette idée a produit deux hypothèses, qui plaisent beaucoup à la raison.

» La première suppose que les germes de tous les corps organisés d’une même efcpèce étaient renfermés les uns dans les autres et se sont développés successivement. » C’est V emboîtement : un clés grands efforts de l’esprit sur les sens , nous dit Bonnet !

« Les différents ordres d’ infiniment petits abîmés les

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