RÉGRESSION DES CELLULES
La conclusion qui découle naturellement de cette étude , aussi bien que des expériences avec la Mère de vinaigre , c’est qu’il y a des mierozymas, certaines conditions favorables étant données, qui sont facteurs de cellules et qui évoluent pour former des bactéries. Je rechercherai quel est le mécanisme de la formation des cellules par les microzymas : le fait est constaté , cela suffit pour le moment.
Ayant donc reconnu qu’il y a des circonstances où certains mierozymas sont capables de produire des cellules et d’autres où ils évoluent en bactéries, je me suis demandé si la réciproque ne serait pas vraie, c’est-à-dire si l’on ne pourrait pas trouver les conditions où, par une action physiologique inverse , une cellule ou une bactérie ne pourraient pas, par régression , en quelque sorte , reproduire les mierozymas , ainsi que cela a paru se réaliser dans les expériences avec la glairine.
Je vais vous démontrer que la chose estpossible. Vous savez que les histologistes prennent toutes sortes de précautions pour conserver aux tissus qu’ils veulent étudier leur intégrité; que sans ces précautions les cellules disparaissent et qu’à leur place ils ne découvrent plus que des mierozymas sous l’apparence de granulations moléculaires ou le résultat de leur évolution bactérienne. Quelle est l’explication de ce fait intéressant depuis longtemps constaté ? J’ai pensé qu’il fallait la chercher en étudiant, non les tissus des organismes supérieurs, mais les êtres qui possèdent la plénitude de la vie de nutrition et de reproduction, tout en conservant l’organisation cellulaire. Je me suis servi de la levûre de bière. Grâce aux résultats que nous allons obtenir, nous arriverons à comprendre que les choses ne se passent pas autrement dans les organismes plus élevés en organisation.
Vous avez là, sous les yeux, un appareil où la levûre de bière est soumise à un lavage méthodique , à l’abri des germes de l’air. Si le lavage est fait avec de l’eau fortement créosolée (trois à quatre gouttes d’acide phénique par cent centimètres cubes), la levûre s’épuise, c’est-à-dire que, n’étant pas nourrie, elle sécrète de plus en plus les matériaux que sa cavité contient, et il arrive un moment où elle
RÉGRESSION EN MICROZYMAS
semble réduite à son enveloppe , à sa membrane cellulaire , à son squelette extérieur si l’on peut ainsi parler, et alors on y distingue nettement , comme vous le voyez dans ces préparations , les granulations moléculaires qui n’étaient pas visibles d’abord. Naturellement son poids se trouve énormément réduit en valeur absolue. Le nombre des cellules semble n’avoir pas diminué. Notez ce fait, car il est important; nous y insisterons plus tard quand nous en serons aux applications médicales : oui , retenez que la présence de l’acide phénique ou de la créosote à dose suffisante , mais non coagulante , a pour effet d’empêcher la destruction de la cellule.
Mais si le lavage méthodique est fait avec de l’eau faiblement phéniquée et, à pltfs forte raison, avec de l’eau distillée pure, il arrivera un moment où toutes les cellules disparaîtront, et à leur place vous ne découvrirez que des microzymas plus ou moins évolués en bactéries.
Lorsque l’épuisement se fait sans destruction de l’enveloppe, et qu’il a atteint son extrême limite, la pâleur du globule de levûre est si grande , que la cellule est à peine visible au microscope ; elle ne s’aperçoit distinctement que grâce aux granulations moléculaires intérieures : on dirait des globules de mucus petits et ratatinés : on la croirait morte. Cependant, dans cet état, elle est encore capable d’intervertir le sucre de canne , c’est-à-dire de sécréter la zvmase; et si l’épuisement n’est pas poussé trop loin, elle .peut même former de l’alcool, de l’acide carbonique, quoique avec beaucoup de lenteur (1).
Mais si la destruction du globule de levûre est possible dans l’eau, les personnes qui n’y regardent pas de près pourront soutenir, et ont soutenu, que ce sont les germes de l’air qui en sont la cause , ne comprenant pas, ou n’admettant pas le fonctionnement des microzymas intérieurs de
(1) À. Béchamp, Sur l’épuisement physiologique et la vitalité' delà levûre de bière. Comptes-rendus, t. LXI, p. 689 (1865).
Sur la cause de la fermentation alcoolique par la levûre de bière , et sur la formation de la leucine et de la tyrosine dans cette fermentation. Comptes-rendus, t. LXXIV, p. 184 (1872).
Nouvelles recherches sur l’épuisement physiologique de la levûre de bière, etc. Comptes-rendus, t. LXXVIII, p. 645 (1874).
DES CELLULES DE LEVURE
la cellule. C’est pour cela que j’ai cherché à atteindre même but par d’autres moyens.
De la destruction physiologique du globule de le La fécule à l’état d’empois, pas plus que la dextrine c fécule soluble, ne subissent la fermentation alcoolique la levûre de bière. Cependant cette dernière n’est pas s; action sur l’empois : elle le fluidifie à la température de ; à 35 degrés en produisant de la fécule soluble et même a la dextrine, mais jamais de glucose. Et si on abandonne un pareil mélange à lui-même , on peut voir la levûre subir certaines modifications : apparaître des microzymas , des vibrions , des bactéries et la levûre s’évanouir. Et les mêmes choses arrivent, avec quelques différences dignes d’attention , lorsqu’en même temps on fait intervenir le carbonate de chaux pur. Examinons les choses de près, et souvenezvous que les expériences dont je vais vous parler ont été faites avec la préoccupation constante que les germes de l’air pourraient être invoqués pour expliquer les résultats ; elles ont été faites comme lorsqu’il s’agit d’expérimenter en vue d’écarter les objections des adversaires de la génération spontanée. En conséquence, la levûre était purifiée par lévigation à l’eau distillée créosotée; elle était recueillie sur des filtres lavés à l’eau créosotée et mise à égoutter dans une enceinte imprégnée de vapeur d’acide phénique ; le carbonate de chaux était préparé artificiellement dans des liqueurs bouillantes créosotées , et lavé de la même manière ; on s’assurait de plus , par l’examen microscopique , que rien d’étranger ne les souillait. L’empois était préparé avec de la fécule de pomme de terre choisie, très pure, et créosoté ou phéniqué.
Supposez un mélange de 10 à 20 grammes de levûre dans 300gr d’empois, à la température de 25 à 35 degrés. Voici ce que vous constaterez : l’empois se fluidifiera peu à peu , non pas tout à coup, comme lorsqu’on emploie la diastase ou la salive; et, de plus, la fluidification sera retardée en proportion des doses croissantes de créosote ou de phénol. Supposons que le mélange ait été créosoté à une goutte par 100 cent, cub.; la levûre subira des changements assez remarquables : au début, on dirait que la cellule se tumé-
448 RÉGRESSION EN MICROZYMAS
fie ; son noyau , ou ce que l’on considère comme tel, envahit ‘é presque tout entière; peu à peu on voit apparaître e noyau un ou plusieurs points brillants qui s’v ent en tous sens en ne dépassant pas le contour - cavité; pendant ce temps la cellule pâlit de plus en s, le noyau est comme résorbé et, à sa place, le plus îvent accumulées contre les parois de la cellule, un amas i granulations moléculaires devenues immobiles. En même oemps que ces phénomènes se manifestent, apparaissent des myriades de microzymas d’une extrême agilité : sous le microscope, le champ de la préparation en est recouvert. Les globules de levure pâlissent de plus en plus , et la moindre pression sur le porte-objet les déforme. Leur nombre diminue, des vibrions paraissent, se mouvant avec rapidité d’un mouvement ondulatoire, et en même temps que leur nombre s’accroît, celui des microzymas décroît. Et, chose très digne d’attention, les vibrions disparaissent à leur tour, et, à leur place, des légions de bactéries envahissent la préparation. Les globules de levûre disparaissent de plus en plus, comme par une résorption individuelle; et , à un moment donné, on n’en voit réellement plus aucun et presque plus de microzymas : on n’aperçoit que des bactéries de toute grandeur et mobilité; il y en a d’immobiles et d’articulées. Enfin, peu à peu, les bactéries elles-mêmes disparaissent, semblent se diviser, et la préparation ne présente plus, sous le microscope, que des microzymas simples, ou associés de la grandeur du Bacterium • termo.
Tel est le tableau de ce que devient successivement la levûre que l’on force à vivre dans l’empois faiblement créosoté. Les mêmes choses se voient dans l’empois non créosoté. Et ce tableau est l’expression de ce qui arrive toutes les fois que la levûre est placée dans les conditions de l’inanition ; il se reproduit quand on laisse séjourner les globules dans l’eau distillée , seulement alors des phénomènes de putréfaction se manifestent, et le passage des vibrions aux bactéries est plus lent ou plus difficile.
Je vous l’avoue, la première fois qu’il m’a été donné de voir se confirmer ainsi l’une des conséquences de la théorie,
DES CELLULES DE LEVURE
j’ai été émerveillé. Naturellement, je me suis fait à moimême l’objection que la fluidification de l’empois n’est pas le fruit de l’activité personnelle de la cellule dej levûre , mais bien celui de l’action des bactéries , vibrions, microzymas provenant peut-être des germes de l’air. Vous comprenez bien qu’il n’est pas possible de manier de la levûre de brasserie ou de la Mère de vinaigre qui n’ait pas eu le contact de l’air ; mais nous savons qu’on peut réduire à rien l’influence des germes atmosphériques. Or, dans les conditions où cette action a été réduite à zéro , la levûre n’en manifeste pas moins les mêmes phénomènes , mais avec des apparences différentes, très dignes d’attention, selon que l’on augmente la quantité de créosote.
Retenons que l’empois créosote à une goutte par 100 cent, cub., que l’eau sucrée dans les mêmes conditions et le bouillon de levûre sucré créosoté à la même dose , avec ou' sans addition de carbonate de chaux pur, se conservent inaltérés, malgré le contact de l’air, dans des appareils simplement fermés par un papier, comme dans les expériences de Redi pour empêcher la naissance des larves de mouches.
Pour s’assurer que la levûre fluidifie l’empois par ellemême, il suffit de forcer un peu la dose de créosote ou d’acide phénique. A deux gouttes pour 100 cent, cub., les mêmes phénomènes se reproduisent, mais évidemment avec moins de rapidité. Lorsque la dose atteint quatre à six gouttes par 100 cent. cub. du mélange, on retarde presque indéfiniment la destruction totale du globule de levûre ; mais l’empois ne se fluidifie pas moins , quoique plus lentement, et des myriades de microzymas envahissent la préparation; ils ne changent pas, ils n’évoluent pas, et, ni vibrions, ni bactéries n’apparaissent. Retenez ce fait, il nous servira à expliquer le rôle des agents antiseptiques en médecine et en chirurgie.
Et souvenez-vous que les bactéries apparaissent dans les mélanges de levûre et d’empois , malgré l’acidité naturelle du milieu et la présence d’une petite quantité de créosote, aits que nous avons déjà constatés pour le foie , la iande , etc.
430 BACTÉRIES, AMYLOBACTERS
Toutefois , l’acidité du milieu a eu une certaine part d’influence sur l’apparition des infusoires, produits de l’évolution des microzymas de la levûre : vous allez en juger par l’expérience suivante :
Tout étant d’ailleurs semblable — même quantité d’empois et de levûre, le mélange étant créosoté à une goutte pour cent centimètres cubes, — si l’on ajoute du carbonate de chaux pur, préparé comme je l’ai dit , les phénomènes d’ordre physiologique que je viens d’énumérer, sont notablement différents. La fluidification de l’empois s’accomplit de la même manière , mais un peu plus rapidement. Au début, la levûre de bière présente les apparences déjà décrites ; ensuite les vibrions succèdent aux microzymas , et les bactéries aux vibrions. Mais voici où les différences s accentuent : dans presque toutes les expériences, quand j’ai observé à temps , j’ai vu les vibrions précédés ou accompagnés d’une foule de productions dont je n’ai pas encore eu l’occasion de vous parler, savoir : des êtres de forme elliptique qui ressemblent étrangement aux amylobacters de M. Trécul; ils se meuvent lentement, on pourrait dire majestueusement, en s’avançant dans le sens de leur grand diamètre. Ils sont très brillants et paraissent homogènes dans toute leur masse ; il y en a qui semblent soudés bout à bout, l’un plus gros que l’autre , le plus gros entraînant le plus petit. Et ces formes sont quelquefois accompagnées d’une grosse bactérie cylindrique , également mobile, à l’une des extrémités de laquelle on voit un noyau brillant. La durée de l’existence de ces formes qui rappellent les amylobacters est médiocre ; elles disparaissent presque en même temps que les vibrions, et il ne reste pjus que des bactéries. Les globules de levûre s’évanouissent ensuite peu à peu , la préparation prenant enfin la même apparence que dans l’expérience avec l’empois sans addition de carbonate de chaux.
Je me suis assuré que les mêmes formes apparaissent également quand on remplace la fécule par la fécule soluble, qui est un produit artificiel. D’où il suit que ce n’est pas la fécule qui apporte le germe de ces amylobacters .
Et si , dans les expériences où l’on a fait intervenir le
DES CELLULES DE LEVURE
carbonate de chaux , on force un peu la quantité d’acide phénique ou de créosote, la résorption de la cellule est pareillement retardée ou empêchée , ainsi que l’apparition des vibrions, bactéries , etc.
Il est donc certain que la cellule si vivante , si résistante , qui constitue la levûre de bière, peut se détruire elle-même, soit qu’on l’oblige de vivre dans l’eau pure , soit dans un milieu qui ne peut pas la nourrir, tel que l’empois seul ou additionné de carbonate de chaux. Il est certain , aussi, que la créosote ou l’acide phénique , dans les mêmes milieux , empêche la totale destruction, la résorption de la cellule, c’est-à-dire la disparition de l’enveloppe. Et vous ne manquerez pas de rapprocher ce dernier fait de cet autre , si souvent répété dans ces Conférences, que les mêmes agents empêchent l’évolution des microzymas en bactéries. Enfin vous retiendrez le fait du passage des vibrions, amylobacters, à l’état de bactérie et enfin à l’état de granulation moléculaire ou microzyma.
En résumé , d’après ces faits, les choses se sont passées comme si la levûre , en se résorbant elle-même , se réduisait en microzymas , et ceux-ci évoluaient en vibrions , bactéries , etc. Et il est incontestable qu’il en est ainsi , car la fécule, ni l'empois, ni le carbonate de chaux ne possèdent la vertu de dissoudre la cellule de levûre, ni de produire des microzymas. Il faut donc conclure que les microzymas propres de la levûre se sont attaqués aux tissus de la cellule pour la détruire en se multipliant.
Il faut pourtant que je vous mette en garde contre une objection que l’on pourrait faire : c’est que les transformations ultérieures de l’empois, c’est-à-dire de la fécule, ont produit quelque substance capable de dissoudre le globule de levûre , ou bien que le globule de levûre se putréfie.
Cela est certain , à mesure que la quantité de microzymas augmente, qu’ils donnent des bactéries, le mélange devient plus acide. Cependant, l’action chimique qui succède à la fluidification de l’empois est peu intense ; il ne se dégage presque pas de gaz, et dans les produits on ne trouve que fort peu d’alcool, d’acide acétique, d’acide lactique, sans trace d’acide butyrique. Il n’v a donc pas de putréfaction de