DIXIÈME CONFÉRENCE
Sommaire. — Postulatum. — La théorie cellulaire et son insuffisance. — Signification philosophique de la théorie cellulaire. — Théorie du blastème. — Théorie du protoplasma. — Elles aboutissent à l’hétérogénie. — Matière vivante et organisation. — Il n’y a pas de matière vivante : il y a des appareils vivants. — Un tissu, une cellule, un être organisé quelconque ne sont vivants que par les microzymas qui les ont formés. — Résumé et conclusions.
Messieurs ,
Les considérations par lesquelles j’ai terminé la précédente Conférence étaient comme le résumé de la doctrine que j’expose depuis le commencement, pour ainsi dire, de nos réunions. Mais au moment d’aborder la partie, non pas la plus importante , mais la plus grave , à cause des conséquences , de cette doctrine , il faut insister davantage , afin de vous bien pénétrer de la vérité que tant de faits font ressortir, savoir : que le microzyma est le seul élément anatomique permanent de l’organisme , celui dans lequel est concentrée toute l’activité physiologique et chimique, et, pour tout dire en un mot, l’activité vitale de cet organisme. Et, si cela est, je peux poser 1 e postulatum suivant, que tant de théorèmes démontrés rendent légitime, savoir :
Les microzymas sont au commencement et à la fin de toute organisation. Ils sont ce par. quoi un organisme, une cellule, un tissu , sont vivants. Plus généralement encore : tout organisme est réductible au microzyma.
Pour faire admettre ce postulatum comme nécessaire et démontré, et pour pouvoir, ensuite, en déduire légitimement toutes les conséquences , non seulement celles qui ont trait à la physiologie générale et particulière, mais surtout à la pathologie, il faut d’abord combattre les préjugés qu’ont fait pénétrer dans les esprits deux fameuses théories : la
THÉORIE CELLULAIRE
théorie cellulaire et la théorie des blastèmes et protoplasmas , lesquelles sont actuellement en possession de répondre aux deux questions que voici :
u Qu’est-ce , pour un être vivant, qu’être organisé? »
« Qu’est-ce que la matière vivante? »
Le moment est venu de les faire connaître plus exactement, pour les critiquer et en faire ressortir l’insuffisan'ce. Il faut rechercher si elles ont répondu aux deux graves questions qu’elles prétendaient résoudre et, de plus, si l’une d’elles, admise par M. Pasteur lui-même , au moins implicitement, n’est pas le triomphe de la doctrine des générations spontanées dans ce qu’elle a de plus essentiel!
La théorie cellulaire et son insuffisance. Un auteur, célèbre par son talent et son savoir, autant que par- sa haine manifestée contre notre Nation, a considéré la Cellule d’un point de vue particulier qu’il faut mettre en lumière , afin de bien préciser la différence qui est entre la théorie cellulaire et la théorie du microzyma. M. Virchow, après Küss, toutefois , car le professeur de physiologie qui a été un de mes maîtres à la Faculté de Strasbourg a enseigné la même doctrine avant lui, n’a considéré comme vivante que la matière structurée , quelque chose de morphologiquement défini en quoi la vie est concentrée , qui est la cellule.
Selon Küss et M. Virchow, la cellule est « l’élément organique per se. » « L’action vitale émane de cet élément. » La cellule « est le dernier élément morphologique de tout phénomène vital; et l’action vitale ne doit pas, en dernière
analyse , être rejetée au delà de la cellule L’élément
vivant n’est actif qu’aussi longtemps qu’il se présente à nous comme un tout complet, jouissant d’une existence particulière^ (1). »
Et, dans son livre de La pathologie cellulaire , dont la traduction française , par M. Paul Picard, parut en 1861, M. \ irchow se pose nettement en négateur de la génération spontanée , tant il a foi dans la réalité de la théorie cellulaire. Ecoutez :
« En pathologie , dit-il, comme en physiologie, nous pou-
(1) R. Virchow, La pathologie cellulaire ; traduction de Paul Picard, p. 3 (1801).
INSUFFISANCE
vous poser cette grande loi : II n’y a pas de création nouvelle-'; elle n’ existe pas plus pour les organismes complets que pour les éléments particuliers . De même que le mucus saburral ne forme pas un tœnia, de même qu’un infusoire, une algue, un cryptogame ne sont pas produits par la décomposition des débris organiques végétaux ou animaux; de même en histologie physiologique et pathologique, nous nions la possibilité de la formation d'une cellule par une substance non cellulaire. La cellule présuppose l’existence d’une cellule (omnis cellula a cellula), de même que la plante ne peut provenir que d’une plante et l’animal d’un autre animal (1). »
Oui, affirmez avec M. Virchow que la génération spontanée est une chimère et que tout ce qui est organisé procède de ce qui l’est déjà. Seulement , nous allons rechercher si la cellule est bien réellement l’élément organisé primordial et si V action vitale n’ émane que de la cellule. En attendant, aux énoncés qui précèdent , M. Virchow ajoute les suivants qui les accentuent :
« La cellule animale répond à l’utricule primordial de la cellule végétale (2). »
« La cellule représente une forme élémentaire qui sert de base à tous les phénomènes vitaux (3). »
«Une seule forme élémentaire (la cellule) traverse tout le règne organique, restant toujours la même : on chercherait en vain à lui substituer autre chose , rien ne peut la remplacer (4). »
La cellule est donc l’unité vitale et
« L’animal comme le végétal représente une somme cl’unités vitales , qui portent chacune en elles-mêmes les caractères complets de la vie (5). »
« La constance de la cellule permet d’affirmer, de la manière la plus positive , qu’elle est l’élément caractérisant tout ce qui a vie, sans la préexistence duquel aucune forme vivante ne peut exister et auquel sont liées la marche et la conservation de la vie (6). »
En soutenant ainsi que la cellule est le dernier élément
(1) Virchow, loc. cit., p. 23. (2) Ibid., p. 7. (3) Ibid., p. 11. (4) Ibid., p. 11. (5) Ibid., p. 12. (6) Ibid., p. 7.
DE LA THÉORIE CELLULAIRE
morphologique Aa tout phénomène vital; que l’action vitale ne doit pas , en dernière analyse, être rejetée au delà de la cellule , laquelle est l’élément organisé per se, c’est-à-dire qui est ce qu’il est , le suppôt ô de la vie, il est évident que l’auteur énonce une opinion philosophique très respectable et profondément vraie que voici : la cellule est formée de matière, et il affirme que cette matière n’est pas le tout de la cellule ; que c’est par transcendance qu’elle y est vivante. Et c’est si bien sa pensée qu’il s’est élevé avec force contre les systèmes de la formation mécanique , chimique ou par cristallisation de la cellule ; certaines formes utriculaires, qui peuvent se former ainsi dans des expériences de laboratoire, ne sont que des pseudo-cellules : ces formations ne sont pas vivantes. Enfin M. Virchow nie que la cellule puisse naître par génération spontanée, et s’élève contre la théorie des blastèmes. Bref, en employant le langage des mathématiciens, on peut dire que, pour M. Virchow, la cellule est la différentielle de l’organisation, de même que le point est la différentielle de la ligne ou , comme s’exprime M. Grasset( i), elle est la limite de la divisibilité physiologique comme l’atome est la limite de la divisibilité chimique! Et s’il y a un fond quelconque de vérité dans la théorie cellulaire , c’est celui-là.
Ainsi une cellule ne peut provenir que d’une autre cellule , de même que la plante ne peut provenir que d’une plante et l’animal d’un autre animal; et M. Virchow ajoute excellemment : « Quand bien même on ne serait pas certain de la génération de certaines parties du corps , le principe n’en est pas moins démontré. Dans toute la série des êtres vivants, plantes, animaux ou parties constituantes de ces deux règnes , il est une loi éternelle , c’est celle du développement continu. Le développement ne peut discontinuer; une génération ne saurait de soi-même commencer une série de développements nouveaux (2). »
Par là vous voyez que Y. Virchow cherchait dans l’organisme un élément anatomique constant , irréductible , le plus
(1) Grasset , Des phénomènes histologiques de l'inflammation , etc. In Gazette médicale de Paris , (1873).
(2) Virchow, loc.eit., p. 2-i.
INSUFFISANCE
simple, possédant l’activité vitale, restant intact au milieu de la l'onction, ne se détruisant pas et conseVvant son autonomie (1).
Bref, la matière n’est vivante que sous la forme cellulaire. La cellule se nourrit, et elle communique la vie qui est en elle, à la matière qu’elle s’est assimilée. Et la matière cellulaire peut émaner de la cellule sous la forme d’une nouvelle cellule semblable , emportant avec elle , avec la forme , la vie et les propriétés dont la cellule mère était douée.
Cet élément important et nécessaire , M. Virchow l’a-t-il trouvé ? Et si la cellule n’est pas cet élément organisé constant et irréductible, quel est-il?
Cette recherche n’est pas sans un très grand intérêt philosophique. Vous vous souvenez que Buffon , ce génie encyclopédique élevé , n’avait pas dédaigné de s’appliquer à cette recherche. Ses observations microscopiques l’avaient porté à regarder ce qu’il appelait molécules organiques , comme étant primitivement vivantes ; ces molécules il les supposait animées, et capables de s’arranger suivant les exigences du moule intérieur pour constituer l’organisme ; quant à celles qui ne trouvaient pas d’emploi , il admettait qu’elles étaient tenues en réserve, dans l’organisme même , pour de nouveaux besoins. Selon Buffon , un organisme est vivant parce que toutes ses parties sont réductibles à des particules vivantes. Je ij’insiste pas , car je vous ai déjà montré les vices du système de Buffon qui , profondément philosophique, est ce qu’il pouvait être selon la science de son temps , avec les moyens d’investigation qu’il possédait. Oken, naturaliste allemand , longtemps après, a adopté le même point de vue. Et les germes préexistants de Bonnet, universellement répandus , comme les molécules organiques de Buffon, étaient une conception qui devait satisfaire au même besoin de quelque chose de vivant, d’indestructible , d’autonome , d’irréductible , qui fût le support de la vie. Malheureusement ces conceptions, philosophiquement vraies et nécessaires , au fond , ne reposaient sur aucune donnée expérimentale rigoureuse,
(1) Virchow, loc. cit., p. 9.
DE LA THÉORIE CELLULAIRE
M. Virchow est un savant de la même race; lui aussi a cherché le corps, la forme, l'être qui est le support de la vie, l’élément organisé primordial, et il a cru que c’était la cellule. Mais, bien que fondée sur des observations poursuivies avec infiniment de sagacité, la théorie cellulaire est insuffisante , et M. Virchow s’est trompé. Elle est si bien insuffisante qu’elle a été abandonnée par presque tous les histologistes comme ne rendant pas compte des faits. La théorie du protoplasma l’a remplacée, et l’on est revenu au point de départ, la formation spontanée de la cellule dans ce protoplasma que l’on suppose doué de vie bien que dénué de structure. Vous connaissez ma manière de voir : la théorie du protoplasma est erronée dans sa conception actuelle , autant qu’incomplète : il n’y a de vivant en lui que le microzyma, de même que dans un blastème. Mais vous savez aussi, d’après ce que je vous en ai dit, que la cellule est nécessaire ; sans la cellule qui le renferme, le microzymane pourrait pas manifester toutes ses activités. Bref, le microzyma est cet élément organisé, irréductible, sans lequel l’organisation , la vie ne se pourrait concevoir et qui satisfait à la fois l’esprit philosophique et les nécessités de la physiologie et de l’histologie. Et pour qu’il ne reste pas de doute dans vos esprits, il faut accumuler les preuves et vous montrer ce qu’est la cellule dans son essence, d’après M. Virchow lui-même, etvous prouver qu’elle ne possède pas la stabilité, l’autonomie que ce savant a cherchée avec tant de supériorité et de talent.
La notion de cellule , appliquée aux animaux , a été empruntée aux botanistes, dont les études sur le tissu utriculaire végétal y a fait découvrir des corpuscules plus ou moins réguliers de forme , ronds ou polyédriques , selon ♦ qu’ils sont plus ou moins pressés les uns contre les autres.
Schwann a cherché à démontrer l’identité de la cellule végétale et de la cellule animale ; mais, M. Virchow, s’appuyant sur ce que la cellule animale n’a pas deux membranes d’enveloppe dont une formée de cellulose , et sur ce qu’elle est azotée dans toutes ses parties , a conclu que la cellule animale est l’analogue de l’utricule primordial des
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végétaux , lequel contient comme elle une matière azotée (péotoplasma) (l).
Robert Brown avait, d’autre part, découvert un noyau dans certaines cellules végétales, et M. Virchow fit jouer un très grand rôle à ce noyau dans sa conception de la cellule.
Selon cet auteur, la cellule ; pour mériter ce nom , doit être composée de deux parties* la membrane d’enveloppe qui peut être arrondie, anguleuse, étoilée.... et un noyau qui, dès le principe, possède une composition différente de celle de la membrane (2). Le noyau {nucléus) , quelle que soit la forme de la cellule , varie peu ; sa forme est ronde ou ovale ; il est la partie de la cellule qui se retrouve avec la plus grande constance, sans modification remarquable de forme (3). Cependant le noyau peut être difficile à reconnaître; dans certaines cellules, il peut même disparaître complètement , tandis que la forme de la cellule se conserve. De son côté, le noyau, dans les cellules développées, renferme le nucléole ; mais on ne peut pas dire que celui-ci soit indispensable à la vie de la cellule (4), car il n’a pas été possible de le découvrir dans beaucoup de jeunes éléments.
Il est inutile, pour l’objet que j’ai en vue, d’insister sur les particularités de forme des cellules plus ou moins irrégulières que l’on observe dans certains tissus : ganglions lymphatiques , ganglions nerveux , cartilage , etc. ; toutes ces cellules contiennent invariablement le noyau. Mais voici quelques considérations par lesquelles M. Virchow initie son lecteur à sa manière de comprendre la fonction de la cellule et de ses diverses parties.
« Le noyau , dit-il , sert peu à la fonction de la cellule , à l’action spécifique de l’élément.... il contribue au maintien et à la multiplication de la cellule (5). »
« Le noyau, cependant, est le point de départ des altérations de la cellule : en voyant l’aspect du noyau, on pour- • rait dire ce que deviendra la cellule (6). »
« Les formations cellulaires qui perdefit leur noyau sont transite ires : elles se détruisent, disparaissent, se dis-
(1) Virchow, lo:. ci.., pp. 4, 5, 6, 7, 8 , etc. (I) Loc. cit., p. 10. (3) Ibid., p. 7. (4) Ibid., p. 8. (5) Ibid., p. 8. (6) Ibid., p. 10.
DE LA THÉORIE CELLULAIRE
solvent et meurent. Le corpuscule sanguin, par exemple, est une cellule sans noyau ; il possède une membrane et un contenu rouge', mais c’est tout ce que l’œil exercé peut y découvrir (1). »
Mais , en outre , la cellule est remplie , en plus ou moins grande abondance , d’une substance dont la composition est différente de celle du noyau (2). Pourtant , dans les divers tissus, deux choses représentent la cellule : la membrane et le noyau (3).
Il y a un échange moléculaire qui se fait à l’intérieur de la cellule et qui ne touche pas la totalité de l’élément (4). Et dans les tissus où exista une substance intercellulaire , la cellule régit , outre son propre contenu , une certaine partie de la substance qui l’entoure (5).
Et, je vous en prie, notez bien ceci :
Les propriétés spéciales que telles cellules possèdent dans certaines localités de l’organisme, et sous l’influence de diverses conditions, semblent liées aux ‘propriétés variables du contenu cellulaire (6) ; et ces propriétés, la cellule ne les doit point à la membrane d? enveloppe ou à son noyau, mais bien à son contenu et aux diverses substances intercellulaires qui sont situées en dehors de la cellule (7) ; et ce sont ces deux dernières parties qui régissent les différences fonctionnelles, physiologiques des tissus.
C’est là comme le résumé de la théorie cellulaire : d’une part, la cellule est représentée par la membrane et par le noyau ; mais ce noyau et cette membrane ne sont, d’après M. Virchow, doués d’aucune activité, et les propriétés de telles Cellules sont liées à celles du contenu qui est variable. D’autre part , on a de la peine à comprendre comment la cellule peut devoir quelqu’une de ses propriétés à la substance qui est située en dehors d’elle. Cependant ce noyau , qui est supposé dénué d’activité , n’en serait pas moins le point de départ des altérations qui se manifestent dans la cellule. En outre, M. Virchow reconnaît qu’il y a des cellules transitoires, celles qui peuvent perdre leur noyau ! On ne comprend guère qu’un élément autonome puisse être tran-
(1) Virchow, loc. cit., p. 9. (2) Loc. cit., p. 10. (3) Ibid., p. 11. (4) Ibid., p. 3. (5) Ibid., p. 13. (6) Ibid., p. 11. (7) Ibid., p. 11.