DES ÊTRES VIVANTS
Il s’est trouvé que la destruction était beaucoup moins avancée que dans l’expérience de 1868 ; ce qui tient évidemment à la différence de la température du climat de Lille comparée à celle de Montpellier: Mais soit dans les parties du carbonate de chaux avoisinant les restes du petit cadavre ou des viscères, il y a des microzymas en foule et encore quelques bactéries très bien conformées. Le calcaire est imprégné d’une matière organique qui le colore en brun jaunâtre, mais le tout est sans odeur.
Nous avons donc dans ces nouvelles expériences la contreépreuve et la vérification de la première : nous sommes assurés que, dans ces conditions, les microzymas propres des tissus ont réellement évolué et donné des bactéries ; nous les retrouvons dans l’expérience qui a été terminée à Lille, tandis qu’elles avaient régressé, pour redevenir microzymas dans la première qui s’est terminée à Montpellier. Gela nous explique comment il se fait que l’on peut retrouver des bactéries dans certains terrains où l’on a enfoui des cadavres, comme dans tous les sols cultivés et dans le terreau.
Vous voyez aussi par là que si l’on peut invoquer les germes de l’air pour expliquer la totale destruction du petit 1 chat entier, on ne le peut pas quand il s’agit des viscères.
Enfin, les bactéries et microzymas mêlés au carbonate de chaux, après un lavage à l’eau créosotée (1), mis dans l’empois, l’ont fluidifié et fait fermenter, etc. J’ajoute que les microzymas des viscères, aussi bien que ceux du petit chat entier, évoluent en produisant des microzymas associés, des chaînettes de microzymas et enfin de belles bactéries, parmi lesquelles peut apparaître le Bacterium capitatum que l’on ‘voit se développer au centre de gros morceaux de viande, imais un peu plus petit. En résumé :
Conformément à la théorie générale qui estdéveloppée dans ces Conférences et des faits confirmés que je viens de vous faire connaître, on ne peut donc plus penser avec Cuvier, et
(1) Les eaux de lavage sont brunes ; elles ont été mises à concentrer à une douce chaleur (35— 45 degrés), et précipitées par l’alcool absolu: Le précipité bien essoré se- dissout dans l’eau; cette solution contient |une zymase qui liquéfie l’empois de fécule ; mais même après quatre jours, il ne s’y forme que des traces de dextrine , le mélange continuant à bleuir par l’iode.
LA TOTALE DESTRUCTION
avec M. Pasteur, après l’illustre naturaliste, qu’une partie quelconque étant séparée de la masse d’un animal est, par le fait même, reportée dans l’ordre des substances mortes et que c’est en changer complètement l’essence. L’erreur de Cuvier se conçoit : de son temps l’histologie était dans l’enfance, l’histoire des fermentations peu avancée ! Dans le cadavre même d’un animal ou d’un homme morts de mort naturelle, tout n’est donc pas mort! ce qui était vivant vit toujours.
Concluons donc de tous ces faits si bien liés :
1° Que les seuls éléments anatomiques non transitoires de l’organisme qui persistent après la mort et qui évoluent pour former des bactéries sont les microzvmas.
2° Qu’il se produit dans l’organisme de tous les êtres vivants, à un moment donné, dans quelque partie, même do l’homme : de l’alcool, de l’acide acétique et d’autres composés qui sont les produits normaux de l’activité de ce que l’on appelle les ferments organisés, et qu’à cette production il n’y a d’autre cause naturelle que les microzymas normaux de cet organisme. Et cette présent de l’alcool, de l’acide acétique*, etc., dans les tissus, nous révèle une des causes», indépendante du phénomène d’oxydation, de la disparition i du sucre dans l’organisme, des matières glucogènes- et de ce que M. Dumas a si justement appelé les aliments respiratoires.
3° Que , spontanément , c’est-à-dire sans le concours' d’aucune influence extérieure qu’un degré de chaleur con vcnable, une partie soustraite à un animal : œufs, lait, foie, muscle, urine ; ou à un végétal : une graine qui germe , un fruit qui mûrit étant détaché de l’arbre, etc., fermententJ La matière fermentescible qui disparaît la première dans ut organe après la mort, c’est le glucose, la matière glucogènc ou quelque autre composé appelé hydrate de carbone , c’est à-dire un aliment respiratoire ! Et les composés nouveaux qu apparaissent, sont les mêmes qui se produisent dans les fer mentations alcoolique, lactique, butyrique, de laboratoire, oi pendant la vie : alcool, acide acétique, acide lactique ou sai colactique, etc. — J’ai démontré que la levûrc de bière, peu j dant qu’elle se détruit par autophagie, produit de la leucine
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de la tyrosine, etc. Or, MM. Gautier et Etard ont prouvé que des produits analogues se forment pendant la putréfaction.spontanée de la viande, ce qui démontre l’analogie fonctionnelle, à un moment donné, des microzymas de la levûre et des microzymas animaux évolués en bactéries, etc.
4° Qu’il est ainsi démontré une fois, de plus que la cause de la décomposition après la mort est, dans l’organisme, la même qui agit dans d’autres conditions pendant la vie : Savoir : les microzymas capables de devenir bactéries par évolution.
5° Que les microzymas , avant ou après leur évolution bactérienne , ne s’attaquent aux matières albuminoïdes ou gélatinigènes qu’après la destruction des* matières dites hydrates de carbone.
6° Que les microzymas et les bactéries ayant opéré les transformations dont nous avons parlé , dans des appareils clos, en l’absence de l’oxvgène, ne meurent pas; ils rentrent dans le repos, comme la levûre de bière dans les produits de la décomposition du sucre qu’elle a opérée.
7° Que ce n’est que dans certaines conditions , et grâce à l’intervention de l’oxygène, comme dans les expériences du petit chat enterré dans le carbonate de chaux ou dans d’autres conditions , à la suite de nouvelles fermentations , que les mêmes microzymas ou bactéries opèrent la définitive destruction de la matière végétale ou animale, la réduisant en acide carbonique, eau, azote ou composés azotés très simples, ou même en acide nitrique, c’est-à-dire en nitrates !
8° Que c’est ainsi que la nécessaire destruction de la matière organique d’un organisme n’est pas livrée aux hasards de causes étrangères à cet organisme et que , lorsque tout a disparu , les bactéries et finalement les microzymas résultant de leur régression , restent comme témoins qu’il n’y avait de primitivement vivant qu’eux dans l’organisme détruit. Et ces microzymas qui nous apparaissent comme résidus de ce qui a vécu, possèdent certainement encore quelque chose de l’activité, de la sorte de spécificité, qu’ils possédaient pendant la vie de l’être détruit: c’est ainsi que les microzymas et bactéries résidus du cadavre
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du petit chat, n’étaient pas absolument identiques à ceux* du foie ou du cœur, du poumon ou du rein.
Et pour que cette théorie ne prenne pas à vos yeux l’apparence d’un système préconçu, laissez-moi vous assurer que je ne veux pas dire par là que, dans les destructions opérées à l’air libre, à la surface du sol, d’autres causes ne concourent pas à la hâter. Je n’ai jamais nié que ce que l’on appelle germes de l’air ou d’autres causes ne soient agissantes; je dis seulement que ces germes et ces causes n’ont pas été faits exprès pour cela; ce que l’on appelle germes dans les poussières atmosphériques ne sont autre chose que les microzymas issus d’organismes détruits par le mécanisme que je viens d’exposer et dont l’influence destructive s’ajoute à celle des microzymas propres de l’être en voie de disparition ! Mais il n’y a pas que les microzymas dans les poussières atmosphériques ; les spores de toute la flore microscopique peuvent intervenir, ainsi que toutes les moisissures qui peuvent naître de ces spores ; et ce n’est pas tout : M. Dumas a tracé le tableau saisissant que voici des mille causes qui dispersent et détruisent la matière organique :
« Lorsque le cadavre d’un animal de grande taille est abandonné à lui-même dans la campagne, quelques mouches attirées par l’odeur de la viande viennent déposer leurs œufs dans ses flancs. Bientôt ceux-ci donnent naissance à des myriades de larves qui dévorent la chair de 1 animal, et qui, à leur tour, transformées en mouches, s’en vont au loin par milliers et dispersent ainsi la matière azotée du cadavre qui les a nourries. Et, si l’on voit plus tard ces mêmes mouches périr, saisies par les toiles des innombrables araignées qui tendent leurs fils à raz du sol , au milieu des herbages, on est frappé d’admiration en reconnaissant par quels procédés simples et sûrs les racines des plantes dont les feuilles supportent ces toiles ont reçu leur part de la matière azotée, qui menaçait de se concentrer en grand excès sur un seul point du sol. Les insectes qui vivent aux dépens des cadavres sont donc les distributeurs de la matière azotée; ils ont été créés pour donner des ailes à la viande et pour la diviser en parcelles infinies qui vont tomber sur
» DE LA MATIÈRE ORGANIQUE
le sol comme une rosée fécondante. Sous une forme pins cachée, la putréfaction reproduit les mêmes circonstances. Elle crée ou nourrit de même des myriades d’animalcules dont la vie détermine la combustion de la matière organique où la putréfaction s’est établie, et qui servent d’intermédiaires pour sa conversion en acide carbonique, en eau, en azote , ou en ammoniaque. Ce qu’on appelle un cadavre tombé en pourriture se compose souvent d’une masse innombrable d’acarus qui ont vécu à ses dépens, et dont les cadavres attendent à leur tour qu’une génération d’êtres plus infimes vienne les faire disparaître et en prendre la place; mais non sans que, pendant leur via, comme pendant celle des acarus eux-mêmes, il se soit dissipé une portion du carbone, une portion de l’hydrogène et une portion de l’azote primitivement réunis (1). »
Et, en i 8 6 7 , traitant la même question du retour de la matière organique à l’état minéral, je disais : « La thèse que je soutiens depuis dix ans , c’est que la circulation physiologique du carbone est le résultat d’une série d’actes chimiques qui s’accomplissent dans des appareils vivants , c’està-dire dans des appareils formés de matière carbonée organisable, et doués d’une activité indépendante, que ne possédait pas cette matière , qui lui est surajoutée et tirée d’un organisme préexistant. Il suit de cet énoncé que si la présence d’êtres organisés est nécessaire, pour qu’il y ait fermentation, ces êtres sont la cause physiologique du phénomène, et les produits de la fermentation le résultat de leur nutrition (2).
Et, laissez-moi vous redire ce que dans mon enthousiasme je disais alors :
« On dit quelquefois , dans un langage plus poétique que scientifique : « devenir la proie de la mort. » Rien de plus faux, je viens de vous le montrer, et nous n’en avons pas fini : dans la réalité vraie, rien dans tes fermentations n’est la proie de la mort , tout est la proie de la vie : oui ,
(1) Dumas , Traité de chimie appliquée aux arts.
(2) A. Béchamp , De la circulation du carbone dans la nature , etc., p. 60 (1867).
LA TOTALE DESTRUCTION
répétons-le , la circulation du carbone est avant tout un fait physiologique admirable qui me pousse à m’écrier :
» Dieu fait très simples les choses nécessaires !
» I/infini nous étreint de toutes parts. Si nous vouons justement notre admiration aux grands et splendides phénomènes de l’astronomie, au monde de la grandeur qui nous paraît sans limites, devons-nous la refuser à cet autre monde de la grandeur infiniment petite, dans lequel la Puissance divine se révèle peut-être avec plus de splendeur, puisqu’elle obtient de si grands résultats avec ce qui n’a presque pas d’étendue ?
» Mais cette admiration qui me transporte d’enthousiasme, je voudrais pouvoir vous la communiquer. J’y parviendrai peut-être en vous révélant que ces petits êtres, que le microscope seul dévoile, qui n’apparaissent que comme un point sans étendue appréciable, alors même qu’ils ont été grossis S00 fois en diamètre, nous sont immédiatement utiles à nous-mêmes , et que peut-être sans eux nous ne pourrions pas digérer nos aliments (1) ! »
A l’époque où je m'exprimais ainsi . je n’avais encore aperçu qu’une partie de la vérité. J’étais encore un peu dominé par le système de la panspermie et par la théorie cellulaire. J’avais bien distingué les microzvmas atmosphériques, les microzymas de la craie, les microzvmas des tissus organisés, mais je n’avais pas encore reconnu le lien de dépendance qui les unit !
Après ce que je viens de vous dire , vous devez comprendre que je ne renie pas les enthousiasmes d’une époque où j’étais plus jeune !
Vous ne l’ignorez pas : tout le monde n’est pas de mon avis. Selon M. Pasteur, les germes de l’air sont la seule cause de la totale destruction d'un organisme : sans leur intervention une matière organisée se conserverait indéfiniment inaltérée! Je vous ai déjà parlé du système de M. Pasteur et de son expérience sur le sang, en vertu de laquelle il croit avoir démontré « que le corps des animaux^ dans les cas ordinaires, est fermé à l’introduction des germes des organismes inférieurs. » Vous savez que l’habile chimiste (i) Circulation du carbone..., p. 79.
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croit sérieusement qu’une masse de viande no produit pas de bactérie dans sa profondeur, et que si quelque altération s’y manifeste , c’est grâce « à la' réaction des solides sur les liquides et à des actions de diastase 1 » Par conséquent, dit-il , « la putréfaction d’une telle masse s’établira d’abord à la surface, puis elle gagnera peu à peu l’intérieur de la masse solide. » En effet, l’auteur enveloppe le morceau de viande d’un linge imbibé d’alcool et le met dans un vase fermé, avec ou sans air, et trouve qu’ « il n'y aura pas de putréfaction, soit à l’intérieur parce que les germes des vibrions sont absents, soit à l’extérieur parce que les vapeurs.de l’alcool s’opposent au développement des germes de la surface (1). » Les choses seront-elles autres s’il s’agit d’un cadavre entier? Ecoutez!
Théorie cle M. Pasteur, concernant la 'putréfaction d’un animal entier. L’auteur s’exprime comme ceci : « Un animal entier, soit au contact, soit à l’abri de l’air, toute la surface de son corps est couverte des poussières que l’air charrie, c’est-à-dire des germes d’organismes inférieurs. Son canal intestinal, là surtout où se forment les matières fécales, est rempli, non plus seulement de germes, mais de vibrions tout développés que Leuwenhœk avait déjà aperçus. Ces vibrions ont une grande avance sur les germes de la surface du corps. Ils sont à l’état d’individus adultes, privés d’air, baignés de liquides, en voie de multiplication et de fonctionnement. C’est par eux que commence la putréfaction du corps, qui n’a été préservé jusque-là que par la vie et la nutrition des organes (2)! »
On voit bien que M. Pasteur n’a p^s fait d’études médicales et pas d’autopsies , autrement il n’aurait pas écrit quelque chose d’aussi manifestement inexact. Il y alongtemps que , répondant à des critiques de M. Balard, dont je vous ai parlé, j’ai réfuté ces assertions! M. Ch. Robin n’a pas de peine non plus à montrer l’erreur de M. Pasteur : il s’exprime comme ceci :
« Ces données sont applicables, dans de certaines limites, aux individus morts de maladies; mais ce sujet demande
(1) Comptes-rendus, t. LVI , p. 1194.
(2) Ibid. t. LVI, p. 11,93.