LES MICROZYJIAS SONT-ILS
l’ammoniaque caustique et même l’acide sulfurique concentré ne dissolvent pas les spores; mais tout ovule d’infusoire se dissout dans l’ammoniaque et dans l’acide sulfurique mono-hydraté aussi bien que le corps entier de l’animal (1). L’ammoniaque ne dissout pas les Spirillum, les Vibrio catenula, les bactéries ; mais elle dissout les Monas, les Amibes, comme les infusoires animaux bien détermines, ainsi que les spermatozoïdes (2). Le savant auteur croyait pouvoir ainsi distinguer ce qui est animal de ce qui est végétal.
Nous verrons que je m’étais servi de moyens analogues pour démontrer que le corpuscule vibrant delà pèbrine des vers à soie est un végétal, alors que M. Pasteur le croyait une production pathologique d’un tissu du ver. Mais j’ai bientôt reconnu que les réactions chimiques par dissolvants sont impuissantes ;'i résoudre ce grave problème.
M. Ch. Robin persiste avec raison à soutenir que « pour les biologistes, l’expression de germes, si souvent employée, est absolument sans signification, si l’on ne spécifie pas, comme il est possible de le faire aujourd’hui, s’il s’agit d’une spore, d’un mycélium, d’un ovule ou d’un enkystement animal^). » Et le savant auteur, ayant obligé M. Pasteur de se prononcer sur la nature de ce qu’il appelle germe, celui-ci a fait la triomphante réponse que voici :
« — Dans toutes les questions que j’ai eu à traiter, qu’il s’agisse de fermentation ou de générations spontanées, le mot germe voulait dire surtout origine de vie ! » Et M. Pasteur explique pourquoi « il a eu recours systématiquement aux dénominations les plus vagues.... (f) » Pourtant il donne les motifs qui lui font regarder les vibrions et les bactéries plutôt comme étant des animaux que des végétaux (5).
Vous voyez par là combien grande est la difficulté du problème qui est sous la question : les microzymas sont-ils animaux ou végétaux? puisque M. Pasteur, en voyant
(1) Ch. Robin , Traité du microscope , p. 821.
(2) Ibid., p. 308.
(3) Ch. Robin v Leçons sur les humeurs., p. 928 (1874).
(4) L. Pasteur, Eludes sur la bière, p. 302-303.
(5) Ibid., p, 302.
Gfi3
un vibrion ou une bactérie, vous répondrait, sans ambiguité, que selon lui ce sont plutôt des animaux! et M. Robin des végétaux !
Cependant une bactérie ou un vibrion, nés dans le parenchyme d’une feuille, sans communication avec les poussières atmosphériques, ne sauraient être réputés animaux ; et une bactérie née dans la profondeur d’un muscle ou d’un foie n’est certainement pas végétale ! Mais, grâce aux préjugés de l’Ecole et aux idées reçues, on n’est pas encore préparé à voir les choses comme elles sont. Il faut donc encore insister pour bien faire voir où est le nœud de la difficulté.
M. Ch. Robin, qui est un savant loyal et un esprit éclairé, a depuis longtemps accepté comme démontré que le mierozyma est ce qui, par évolution, devient bactérie (l) ; il accepte parfaitement que certaines granulations moléculaires sont des microzymas! Et, dans le Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales , M. Robin a donné un résumé à peu près exact de la théorie du microzyma dont je ne veux relever que quelques observations :
« Sans dire d’où il arrive dans l’œuf, d’après M. Béchamp, le microzyma procéderait de l’œuf; l’origine des microzymas se confondrait avec celle de l’être et de l’organe qui les contient : là il évoluerait parallèlement ci l’élément anatomique. Il y aurait évolution fonctionnelle qui aboutirait à la spécificité des usages de chaque organe, à autant de sortes de microzymas ou ferments organisés qu’il y a de propriétés spécifiques des produits de ces organes....
» Les physiologistes considèrent les actes biologiques comme reconnaissant pour condition d’existence l’arrivée â un certain degré de développement des organes, de leurs cellules constitutives, de la composition de la substance même des éléments : or, d’après M. Béchamp, il n’y aurait là qu’illusion ; c’est au microzyma qu’il faudrait reporter ce qu’on attribuait aux unités anatomiques de nos tissus ; c’est à un végétal et non à l’animal qu’il faudrait attribuer ce qui se passe en celui-ci (2). »
(t) Voir le Traité du microscope et les Leçons sur les humeurs.
(2) Ch. Robin, Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales , t» VIII , p. 599 , article Germes.
fi 6 4 LES WICROZYMAS SONT-ILS
Il serait trop long de ci-ter les autres passages de l’article de M. Robin qui mériteraient de^ explications détaillées, lesquelles sont contenues dans. cette Conférence et dans les précédentes. Mais par les deux passages que je viens de vous lire, il est visible que M. Robin n’a pas. bien compris que le microzyma n’arrive pas dans l’œuf; le microzyma fait l’œuf , comme il fait toute cellule; il n’évolue pas parallèlement à l’élément anatomique, il produit l’élément anatomique et se multiplie, sans autrement évoluer! Enfin le microzyma n’est pas un végétal dans l’animal, pas plus qu’il n’est un animal dans le végétal. Bref, le microzyma n’est pas comme un parasite végétal dans l’animal, ni un parasite animal dans le végétal, mais il est ce qui fait l’animal et le végétal vivant et structuré. Qu'est-ce à dire ?
Sans doute il y a une fonction végétale et il y a une fonction animale : les végétaux, en bloc, sont minéralivores ; ils constituent des appareils de réduction et, de synthèse de matière organique; les animaux sont, au contraire, herbivores, carnivores, omnivores ; ils constituent des appareils de combustion, d’oxydation. Voilà ce que l’on aperçoit d’abord, quand, avec M. Dumas, on jette un regard d’ensemble sur la nature vivante. Le règne végétal est celui dans lequel la vie s’est d’abord manifestée, sans la vie duquel il n’v aurait bientôt plus d’autre vie sur le globe! Mais est-ce à dire qu’il n’y ait pas dans la vie végétale des phénomènes réductibles à la vie animale? Je ne dis pas seulement dans ces êtres qui confinent au règne animal, mais dans les grands végétaux verts?
Peu d’années après que Cagniard-Latour eût fait voir que la levûre de bière est un organisme vivant, qui détruit le sucre dans la fermentation alcoolique par l’effet de sa végétation, M. Dumas jetait un coup d’œil d’ensemble sur les phénomènes de fermentation et écrivait les pensées mémorables que voici :
« Le rôle que joue le ferment, dit l’illustre chimiste, tous les animaux le jouent; on le retrouve même dans' les parties des plantes qui ne sont pas vertes. Tous ces êtres ou tous ces organes consomment des matières organiques,
les dédoublent et les ramènent vers les formes plus simples de la chimie minérale. • .
» Les fermentations sont toujours des phénomènes du même ordre que ceux qui caractérisent l’accomplissement régulier des actes de la vie animale.
» Le ferment nous apparaît donc comme un être organisé.... dans toute fermentation apparaît comme agent principal une matière azotée, organisée, qui semble vivre et se développer.
» Pour compléter l’analogie entre les ferments et les animaux, on doit ajouter que de même qu’il faut aux animaux, pour vivre et se développer, une nourriture formée de matières animales, de même tous les ferments exigent, pour se développer, une nourriture formée aussi de ces mêmes matières animales dont les animaux se nourrissent (1) »
C’est en m’inspirant de ces pensées que j’ai réalis.é les expériences qui m’ont conduit à fournir la démonstration que la fermentation alcoolique est un acte complexe, offrant tous les caractères du phénomène de la nutrition s’accomplissant dans le ferment (2).
Or, certains tissus ou glandes de l’organisme animal produisent de la leucine et de la tyrosine , etc. Eh bien , quand on place la levûre de bière dans la situation d’un animal en inanition, c’est-à-dire si on ne lui donne pas de sucre à décomposer, elle dégage de l’acide carbonique, forme de l’alcool, de l’acide acétique, et des quantités très notables de leucine et de tyrosine. Dans certaines fermentations alcooliques par la levûre, ces deux composés.
(1) Dumas , Traité de chimie appliquée aux arts, p. 304 et p. 305 (1843).
(2) Cagniard-Latour avait dit : « La fermentation alcoolique est un effet de la végétation de la levûre. » Plus de vingt-trois ans après, M. Pasteur dit expressément à son tour : « Mon opinion présente la plus arrêtée sur la nature de la fermentation alcoolique est celle-ci : l’acte chimique de la fermentation est essentiellement un phénomène corrélatif d’un acte vital, commençant et s’arrêtant avec ce dernier. » Et après avoir méconnu le pouvoir intervertissant personnel de la levûre, il se demande : « Maintenant en quoi consiste pour moi l’acte chimique du dédoublement du sucre et quelle est sa cause intime ? » et répond nettement :
« J avoue que je l’ignore complètement. » [Annales de chimie et de physique (3), t. LVIII, pp. 359-360.)
peuvent également se former. Donclalevûre peut physiologiquement produire la leucine et la tyrosine comme l’organisme animal. Et puisqu’il n’y a dans la levure d’autre cause transformatrice que les microzymas, il en résulte que ceux-ci fonctionnent là de la même manière que ceux du pancréas quand ils transforment les matières albuminoïdes. La levûre enfin consomme des matières organiques azotées.
Vous vous souvenez des résistances que Cl. Bernard opposait aux démonstrations de M. Mialhe concernant la diastase salivaire ! il ne pouvait pas admettre que l’organisme animal puisse former un principe actif analogue à la diastase de l’orge! Et voilà qufe l’on a découvert, dans un végétal, un principe bien plus remarquable, la papaïne, qui digère les matières albuminoïdes , et cela, d’après les recherches de M. J. Béchamp, à la manière de la pancréazymase! Je ne serais pas surpris qu’on vînt nous apprendre qu’il y a dans ce végétal Ses microzymas qui se comportent comme ceux du pancréas!
Mais la graine , pendant toute la durée de la germination , fonctionne comme un organisme animal. Une zymase y naît , qui digère la fécule ou les aliments respiratoires qui en tiennent lieu ; l’embryon se nourrit des produits de cette digestion , les consomme en même temps que de l’oxygène est absorbé , et pendant cette respiration il se dégage de l’acide carbonique. A la graine comme à l’œuf il faut donc de l’oxygène, et nulle germination comme nulle incubation ne se fait sans son concours, etc., etc.
Il y a longtemps que le fait a été constaté : pendant la floraison et la fécondation, les parties non vertes de la plante brûlent du carbonne et de l’hydrogène , dégagent de l’acide carbonique et produisent de l’eau. Adolphe Brongniart a même constaté que pendant cette période la température de la fleur s’élève de. plusieurs degrés (11 à 12) au-dessus de la température ambiante! Et nous avons vu que durant tout ce temps , c’est le sucre surtout qui disparaît ou quelque matière qui le remplace!
Et ces rapprochements , que je pourrais multiplieï, ne sont aucunement hasardés ; ils sont absolument conformes à la belle généralisation de M. Dumas!
Je sais bien ce que veut l’esprit philosophique en M. Ch. Robin : c’est ce que M. Pasteur lui reproche de chercher, quand il lui dit : « M. Robin me paraît avoir tort de vouloir que la question de la limite des règnes animal et végétal puisse recevoir une solution mathématique (1)! »
Au fond, l’un et l'autre savants croient les deux règnes irréductibles! Seulement M. Robin croit avoir résolu le problème auquel M. Pasteur n’entrevoit pas de solution mathématique! Cependant, si l’on poussait un peu M. Pasteur, il n’hésiterait pas à conclure que telle production , qui comme un vibrion semble avoir des mouvements intelligents , oudes bactéries qui ont l’air de chercher iôxygène, sont, comme les kolpodes, des infusoires animaux non douteux; à l’égard de la motilité , il a bien quelque hésitation , car, dit-il : « On peut dire , il est vrai , que les zoospores de certains cryptogames montrent des allures semblables ; mais ces zoospores ne sont-ils1 pas de nature animale , au même titre que les spermatozoïdes (2) ? »
M. Pasteur est un homme embarrassé que le mot zoospore a entraîné ! Voilà donc un cryptogame, un vrai végétal, qui engendre une production animale comparable aux spermatozoïdes ! «Mais, dit M. Pasteur, cette solution, quelle qu’elle soit, n’intéresse pas sérieusement les questions qui ont fait l’objet de mes études (3). » C’est fort bien, nous nous souviendrons de cette déclaration! La question est plus intéressante que ne se le figure M. Pasteur.
Pour moi, quand je considère l’ensemble des phénomènes vitaux, non plus par le détail, mais par les sommets , je me demande sérieusement s’il est bien nécessaire de conserver la division classique des êtres vivants en deux règnes?
Bichat, à qui manquait pourtant la connaissance des idées que M. Dumas nous a communiquées, oui, Bichat n’avait-il pas raison quand il écrivait :
« On dirait que le végétal est l’ébauche , le canevas de l’animal, et que, pour former ce dernier, il n’a fallu que
(1) L. Pasteur, Eludes sur la bière, p. 302.
(2) Ibid.
(3) Ibid.