UE SUBSTANCES DIVERSES
J’ai dit que les injections intraveineuses de matières albuminoïdes normales étaient inoffensives : oui, danà'les limites des quantités employées dans les expériences par les auteurs. Mais si la dose dépasse notablement un certain rapport avec le kilog. d’animal , la mort peut être la suite de l’injection, aussi bien avec le sérum du sang , la caséine, qu’avec le lait, parce que, en somme, ces substances constituent, pour l’animal, des matières étrangères à son sang qui amènent une certaine dyscrasie qui ne peut être supportée que dans de certaines limites. Ne pouvant pas éliminer l’excès de matière étrangère qu’il ne peut pas s’assimiler, l’animal succombe. La gélatine elle-même, qui pourtant n’est pas éliminée par les urines , peut ne pas amener la mort, lorsque la dose n’est pas trop supérieure à 0gr,55 par kilogramme de chien ; il y a malaise , vomissements , selles diarrhéiques , mais l’animal se remet. C’est qu’il y a en lui un certain pouvoir de résistance , de tolérance comme disent les médecins , qui permet à ses microzymas de s’adapter, pour un temps au moins , aa\ milieux qui leur sont constitués.
Certainement , il faut être très réservé dans l’interprétation des résultats obtenus par les expériences de ce genre; mais l’activité nocive, à si petite dose, de la diastase et de la pancréazymase, tient certainement à leur nature particulière et non à une cause mécanique. N’est-il pas visible que les fonctions morbifique et chimique , à l’intensité près, sont les mêmes dans le microzyma pancréatique, et dans la pancréazymase qu’il sécrète , de telle sorte qu’il est difficile de distinguer ce qui revient en propre à l’agent producteur et au produit? Pour ma part, je suis frappé d’étonnement quand je vois un milligramme de microzymas pancréatiques, par kilogramme de chien, amener la mort, quand il faut 15 centigrammes , c’est-à-dire cent-cinquante fois plus de pancréazymase , pour produire le même résultat fatal ! Pourquoi cette différence? N’est-ce pas parce que les microzymas , agissant sur les matériaux du sang, ont exercé l’activité qu’ils manifestent dans leur glande d’origine sur les mêmes matériaux , produisant ainsi une quantité de pancréazymase suffisante pour amener la mort? Je suis con-
CHANGEMENT DE FONCTION
vaincu que l’on découvrira un jour que les choses se passent vraiment de cette manière, et qu’on expliquera ainsi la mort par les microzymas du pancréas.
En attendant, ces faits obligent de reconnaître que les désordres les plus graves, mortels même , peuvent être provoqués par des organismes vivants, préexistant dans l’or-' ganisme vivant, où, normalement, ils accomplissent des actes chimiques et physiologiques nécessaires et bienfaisants , mais qui , introduits dans le sang , dans un milieu qui ne leur était pas destiné, provoquent les manifestations redoutables de phénomènes morbides les plus graves.
Il est démontré , maintenant, que les microzymas peuvent acquérir de nouvelles propriétés , exercer de nouvelles fonctions , dans l’organisme même qui les contenait primitivement, dans l’œuf dont ils sont issus. On comprend ainsi que les microzymas soient morphologiquement identiques et fonctionnellement différents, et qu’il soit possible que les microzymas d’un centre d’activité donné, ne puissent pas impunément être introduits dans un milieu vivant qui ne leur était pas destiné.
Et il est démontré aussi qu’un microzyma nocif peut devenir inoffensif dans certaines conditions en changeant de fonc- 1 tion , puisque le microzyma pancréatique qui a digéré la | fibrine , étant abandonné dans le milieu nouveau, lui fait ! subir une putréfaction en évoluant en bactéries et perd du l même coup la propriété de digérer les matières albuminoïdes et celle d’être nuisible quand on l’injecte dans le | sang. Et nous aurons l’occasion de montrer qu’il en est ainsi, j dans d’autres circonstances , pour d’autres microzymas : j souvenez-vous seulement, en ce moment, que les micro- I zymas buccaux , évolués en bactéries, conservent pendant jj un certain temps, la propriété de saccharifier la fécule ; que J ces bactéries , peu à peu , en retournant au microzyma , per- | dent leur activité, sans cesser pour cela d’être vivants et jjj d’agir comme ferments dans d’autres conditions.
C’est de cet ensemble de faits que résulte la notion du. Il changement de fonction. Et cette notion a, en outre, || : sa plus haute démonstration dans le fait suivant : l’œuf donne naissance à l’organisme dont il est issu; eh! bien, j
DES MICUOZYMAS
le nouvel être, clans l’état fœtal même, sépare déjà avec soin un groupe de microzvmas , pour former peu à peu le système glandulaire qui sera l’ovaire femelle ou l’ovaire mâle; ensuite, après une longue préparation ou maturation, du concours de l’ovule issu de l’ovaire femelle et des spermatozoïdes issus de l’ovule mâle, se formera un nouvel œuf, dans lequel le même enchaînement de phénomènes se manifestera !
Mais si, physiologiquement, il y a nécessairement changement de fonction ou évolution fonctionnelle du-.microzyma, celui-ci ne peut-il pas être le siège d’une évolution morbide? La réponse à cette question sera le complément, ou le corollaire, des deux propositions dont je viens de donner la démonstration avec quelque détail.
Et, afin de procéder du connu à l’inconnu, du simple au composé, nous allons étudier un sujet que je vous ai déjà indiqué en vous parlant, à propos de la formation des zymases, de la fermentation ammoniacale de l’urée et de l’urine. (Voir septième Conférence, p. 33 3.)
Sur les ferments et les fermentations de l’urine , dans l’état physiologique et dans l’état pathologique. Je ne veux pas vous parler de l’urine en général, la chose est peut-être aussi impossible que de parler en général de la salive, par exemple. Je ne m’occuperai que de l’urine humaine. L’histoire de l’urine suppose la connaissance exacte de l’ensemble de l’appareil urinaire , depuis les veines et artères rénales, les reins , les uretères, la vessie , jusqu’à l’urèthre et son méat ainsi que celle de la fonction elle-même. Je n’ai pas à en parler ici, je suppose connues l’anatomie et la physiologie de l’appareil et de la fonction.
Mais au point de vue de la théorie du microzyma, il est nécessaire que vous vous fassiez une idée nette de ce qu’est l’urine.
D’après l’ensemble des faits que je vous ai cités dans le cours de ces Conférences, et de la doctrine qui les relie, l’organisme humain est constitué par un agrégat d’éléments anatomiques arrangés en centres d’activités plus ou moins complexes, dans lesquels chaque groupe, chaque cellule, chaque microzyma, vit, se nourrit, se développe, ou se
FERMENTATIONS
sépare et s’use d’une manière particulière. Chaque groupe, chaque cellule, chaque microzyma , constituent autant d’appareils où la matière se transforme par un phénomène comparable à une fermentation. Chaque cellule , chaque microzyma, dans l’agrégat général, possède une existence indépendante, et son milieu. C’est dans ce milieu que chacun puise les éléments de sa nutrition après les avoir préparés par le moyen de sa zvmase , comme s’il se faisait son milieu à l’aide des matériaux que le sang y apporte. Mais les éléments que chaque cellule ou microzyma absorbe , après avoir été utilisés , sont rendus, transformés, au milieu ambiant. Mais ces matériaux transformés s’accumuleraient autour de ces cellules et microzymas, et entraveraient leur fonctionnement normal, les choses se passeraient comme pour la levûre de bière dans la fermentation alcoolique : au début d’une telle fermentation, le phénomène s’accomplit avec 'intensité ; mais l’alcool, l’acide carbonique, etc. s’accumulant dans le mélange, il se ralentit, bien que la quantité de glucose à consommer soit toujours abondante! Si l’on pouvait enlever l’alcool, l’acide carbonique, etc., ü mesure qu’ils se produisent, et offrir de l’air à la levûre , son fonctionnement serait bien plus régulier! Eh! bien, ce que nous ne pouvons pas faire pour la levure, d’admirables dispositions le réalisent dans .l’agrégat animal : les produits usés sont aussitôt enlevés , tandis que le sang apporte, avec de nouveaux matériaux à transformer, l’oxvgène nécessaire à la régularité de la fonction! C’est, en effet, dans un milieu sans cesse oxygéné, que les cellules et les microzymas prennent les matières organiques complexes que le sang leur apporte, et ils les défontbrusquement ou peu à peu et les ramènent, en les dédoublant ou les oxydant, en composés plus simples ou même à l’état d’acide carbonique, d’eau, d’urée , etc. ; c’est-à-dire, de plus en plus, à l’état minéral.
C’est ainsi que les actes chimiques qui s’accomplissent dans l’intimité de l’être sont ramenés aux phénomènes de fermentation! Voilà pourquoi les matières glucogènes et le glucose peuvent disparaître de l’organisme autrement que par un phénomène d’oxydation , puisque nous savons que
UE L uni NE
ces composés ternaires peuvent se trouver, ainsi que M. J. Béchamp l’a fait voir, sous Informe d’alcool, dans le cerveau , dans le foie , dans la chair musculaire d’animaux qui viennent d’être sacrifiés , et comme je vous l’ai fait voir, dans le lait, etc. ; ou bien à l’état d’acide acétique, d’acide sarcolactique. Quant aux matières albuminoïdes en général, nous savons comment elles peuvent être transformées par certains microzymas de l’organisme. Dans l’intimité des tissus, elles subissent des transformations qui, pour - être plus profondes et opérées en présence de l’oxygène, ne reconnaissent pas moins la même cause; elles subissent là des dédoublements et des oxydations, ou des dédoublements par suite d’oxydation qui donnent naissance à une foule de composés de moins en moins riches en carbone, et de plus en plus oxygénés. Vous en prendrez une idée si vous comparez le nombre d’équivalents de carbone dans l’équivalent de chacun des produits , au nombre d’équivalents de carbone contenu dans l’équivalent de l’albumine . par exemple :
Equivalents de carbone dans l'é
iquivalent de l’albumine.
Id.
de l’acide hippurique.
Id.
de l’acide phénique.
Id.
de la créatine et créatinine.
CS
Id.
de l’acide urique.
de l’urée.
Id.
de l’acide carbonique.
Dans certains centres organiques des composés plus carbonés peuvent être formés. C’est ainsi que dans le foie se produisent, outre le glucose, les acides biliaires et des matières colorantes : l’un des acides de la bile , le taurocholique contient 52 équivalents de carbone dans son équivalent. Mais l’acide taurocholique subit dans l’intestin une fermentation spéciale d’où résulte l’acide cholalique qui est repris comme produit récrémcntitiel , et la taurine qui reste dans les fèces. Mon intention n’est pas de vous parler des divers modes de la destruction de la matière organisable dans 1 organisme. Par le tableau général que je viens de vous présenter, j ai seulement voulu faire comprendre que tous les produits qui se forment ainsi , se rattachent très simplement aux phénomènes de fermentation ordinaires. Mais, en même temps que la matière organique des tissus, des
FERMENTATIONS
cellules, des microzymas , est ainsi détruite ou réduite en combinaisons qui contiennent de moins en moins de carbone dans leur équivalent, et de plus en plus oxygénés, une partie de la matière purement minérale est mise en liberté. Quoi qu’il en soit de l’explication , tel est le phénomène général de la désassimilation. Mais les produits désassimilés, dans un centre d’activité donné, ne pouvant évidemment plus servir d’aliment aux cellules et aux microzymas du centre, ou être encore transformés par eux (de même que l’alcool n’est pas ultérieurement transformé par la levûre), sont repris par le sang, qui les porte vers d’autres centres où leur simplification s’accomplit de plus en plus (de même que l’alcool formé par la levûre peut fermenter si on le met, dans de bonnes conditions, en présence de certains microzymas, notamment ceux de la craie). C’est ainsi que les acides biliaires, après avoir subi un premier dédoublement pendant la digestion intestinale , sont réabsorbés pour servir à de nouvelles réactions, et pour être réduits en composés plus simples , moins carbonés. C’est après toutes ces simplifications que le sang emporte les produits définitivement impropres à l’entretien d’aucun des éléments anatomiques de l’organisme , vers un appareil admirable qui, par une filtration élective, les conduit dans un réservoir qui les ramasse pour les rejeter au dehors.
M. Ch. Robin a, très justement, donné le nomd’ÜHnation à l’ensemble de la fonction de l’organisme vivant par le moyen de laquelle il rejette les produits liquides ou solides , mais solubles , définitivement devenus impropres à l’entretien de la vie ; quatre groupes d’actes secondaires sont distingués dans la fonction d’urination : 1° L’acte rénal ou de séparation de l’urine, exécuté par le parenchyme rénal , les artères et les veines correspondantes , et auquel concourent indirectement les capsules surrénales par l’intermédiaire des veines. 2° L’acte d’excrétion de l’urine accompli par les bassinets, les calices, et les uretères. 3° L’acte vésical ou d’accumulation de l’urine, exécuté spécialement par la vessie. 4° L’acte de miction ou d’expulsion de l’urine, auquel prennent part indirectement
DE L’üRINE
les parois abdominales et la vessie et directement l’urèthre, etc. (1).
L’urine est nécessairement un mélange fort complexe , puisqu’elle contient les produits de toutes les actions chimiques accomplies dans l’organisme; en elle retentissent nécessairement toutes les vicissitudes de l’alimentation et des variations du fonctionnement des centres d’activité. Mais outre les matériaux désassimilés qui proviennent de l’ensemble de l’économie ,. l’urine contient aussi les produits de la fonction propre des reins , des capsules surrénales, de la muqueuse vésicale, de la prostate, et du canal uréthral. Parmi ces produits, il en est un que l’on ne peut pas considérer, à proprement parler , comme un produit de désassimilation ; c’est la nèfrozymase , laquelle n’existe pas dans le sang et qui est probablement un produit de sécrétion des microzymas rénaux ou des dépendances des reins. Enfin il y a le mucus vésical , sur lequel nous aurons à nous appesantir.
De la composition fort complexe de l’urine et de son histoire , je ne veux vous dirp qr° ce qu’il est nécessaire de connaître pour vous expliquer les causes de sa fermentation ammoniacale dans la vessie. Ce nous sera l’occasion de faire voir que cette fermentation interne est liée au changement de fonction des microzymas de l’appareil urinaire, et cela nous conduira à l’étude des microzymas devenus morbides.
La signification physiologique de Furination, aussi bien que celle de la respiration, est moderne; elle se rattache directement aux mémorables découvertes de Lavoisier.
Le principe immédiat organique caractéristique et le plus abondant de l’urine , c’est Yurée. Vous trouverez dans le Système des connaissances chimiques de Fourcroy (t. V de l’édition in-4°) l’histoire de l’urée et de l’urine jusque vers l’année 1800. Le nom d’urée a été donné à ce principe , par Fourcroy et Yauquelin , précisément pour indiquer qu’il est caractéristique de l’urine. Ces deux savants , pas plus que Rouelle le jeune qui, le premier, l’a entrevue, et Cruikshank, près de vingt-cinq ans plus tard, ne l’ont pas connue à l’état de pureté, mais ils ont vu que pendant ses altérations, sa putréfaction, elle produisait du carbonate d’ammo- (1) Ch. Robin, Dictionnaire de médecine et de chirurgie , etc.
FERMENTATIONS
niaque. Ils ont fait plus, ils ont entrevu qu’elle devait exister dans le sang, et que les reins étaient le lieq de l’élimination de l’azote à l’état d’urée, comme les poumons du carbone à l'étal d’acide carbonique : c’est par ce fait , et par la détermination que l’urée était une matière animale azotée, que Yauquelin et Fourcroy se sont rattachés à la théorie de la respiration de Lavoisier.
Mais l’hypothèse que l’urée est préformée dans le sang a été admise par Fourcroy et Yauquelin sans être démontrée. L’hypothèse n’est devenue une vérité d’expérience qu’aprôs les recherches de M. Dumas (1) en collaboration avec Prévost, de Genève. -Les deux savants, après la néphrotomie pratiquée sur des chiens, ont constaté l’augmentation, l’accumulation de l’urée dans le sang et prouvé ainsi que les reins ne forment pas l’urée, mais constituent l’appareil qui l’élimine du sang. C’était vers 1821.
La compositionde l’urée, en tant que matière azotée, avait • été entrevue par Fourcroy et Vauquelin. Bérard et Prout surtout fournirent son analyse élémentaire exacte. Vers 1830 deux faits importants sont découverts touchant l’urée. M. Dumas, en 1830 , publiait le fameux Mémoire sur l’oxamide ; d’autre part, Wœhler venait de combiner l’acide cyanique avec l’ammoniaque et montrait que le cyanate d’ammoniaque produit se convertissait, sans changement dans sa composition, en urée, que l’on nomma cyanate anomal cl’ ammoniaque. Mais ni l’analyse élémentaire, ni la synthèse opérée par Wœhler ne disaient exactement.ce qu’était l’urée, lorsque M. Dumas déduisit de l’analyse de Prout et de la sienne une formule qui lui montrait l’urée comme ayant la composition delà carbamicle. Depuis, tous les faits convergent à démontrer exacte la manière de voir de M. Dumas, et dès lors beaucoup de faits se trouvèrent très simplement expliqués.
Mais l’origine de l’urée dans l’organisme n’était pas expliquée et, par suite, il manquait quelque chose à la théorie de la respiration. À la suite d’une leçon do Küss où ce savant professeur nous montrait les lacunes de cette théorie' au sujet de la formation de l’urée , j’entrepris les recherches
(1) Annales de chimie et de physique , t. XXIII, p. 90.
DE L’URINE
qui ont conduit à la solution du problème. Il en est résulté, que les matières albuminoïdes et gélatinigènes , c’est-à-dire toutes les matières azotées plastiques de l’organisme, produi-!
• sent de l’urée quand on les oxyde sous l’influence del’hypermanganate de .potasse, et je vous présente ici toutes les expériences qui conduisent à trouver l’urée parmi les produits de l’oxydation. Cette démonstration je la fais à cause de son importance, et parce que l’expérience a été beaucoup contestée- par plusieurs chimistes qui n’ont pas, réussi à la réaliser (1)! Dans les conditions de mon expérience, une matière albuminoïde quelconque ne produit l’urée par oxydation qu’en formant en même temps, par dédoublement, une série de composés azotés qui , oxydés de la même manière, produisent à leur tour- de l’urée. C’est donc par des oxydations et dédoublements successifs, suivis d’autres oxydations que, peü à peu, l’azote et une partie du carbone et de l’hydrogène delà matière albuminoïde, se convertissent en urée. Lorsque l’on abandonne, comme je l’ai fait, pendant très longtemps même, une matière albuminoïde au contact de l’oxygène ou de l’air, elle ne s’oxyde pas sensiblement, c’est-à-dire que très peu d’oxygène est absorbé. Ce n’est donc pas l’oxygène, dans son état ordinaire, qui est l’agent de l’oxydation. Dans l’organisme, c’est grâce
(1) On jugera de l’importance de la réaction par le passage suivant d’un ouvrage récemment paru en Allemagne. L’urée , dit l’auteur du livre, « dérive certainement des éléments azotés du corps sous l’influence de l’action oxydante de l’organisme , mais par un procédé qui, il est vrai , est encore mystérieux; en effet, jusqu’à présent, malgré de nombreuses tentatives , l’art n’a malheureusement pas encore réussi à produire artificiellement de l’urée en faisant agir des corps oxydants énergiques sur les matières protéiques. » Et l’auteur, M. C. Neubauer, dans une note, ajoute : « L’assertion de Béchamp, que l’urée prendrait naissance par l’action du permanganate dé potasse sur les matières protéiques , n’a été confirmée ni par Staedeler, ni par Loew, ni par moi! » (De L’urine et des sédiments urinaires , par C. Neubauer et J. Vogel, traduit par le docteur L. Gautier. Paris. Savy 1877.) M. Neubauer aurait pu citer encore d’autres chimistes outre lui et Staedeler ou M. Loew. Mais sa loyauté aurait pu l’obliger à dire que le fait a été confirmé par M. le professeur Ritter qui l’a annoncé avec un sentiment de vif patriotisme , mais qui a pu déplaire à M. Neubauer, car c’était erl 1871! J’exprime une fois de plus ma reconnaissance à M. le professeur Ritter, de Nancy et de Strasbourg, pour la façon généreuse avec laquelle il a publié sa confirmation. J’ajoute que l’honorable traducteur aurait dû le savoir.'
FERMENTATIONS
aux éléments anatomiques spéciaux , c’est-à-dire aux microzymas , que l’oxygène devient capable d’agir comme celui de l’hypermanganate de potasse.
Formons-nous une idée nette de ce qu’est l’urée au sens chimique. Dans le cours de cette année, j’ai exposé ma manière de voir au sujet de la constitution de l’urée, que plusieurs représentent de la manière la plus fantaisiste. Il importe que je vous la fasse connaître , dans l’intérêt de mon sujet.
M. Dumas a démontré que sous l’influence de l’acide sulfurique ou de la potasse caustique l’urée décompose l’eau en formant de l’acide carbonique et de l’ammoniaque , comme le ferait la carbamide :
CO, Az Hs + HO = G O2 + Az II3
Carbamide Acide Ammoniaque
carbonique
Mais le cyanate d’ammoniaque se convertit en urée, et l’on a :
C2 Az O, Az II4 O = C2 H4 Az2 O2
Cyanate d'ammon. Urée
D’autre part, l’urée s’unit à l’acide nitrique pour former du nitrate d’urée :
C2 H4 Az2 O2 + Az O3, H O == G2 H4 Az2 O2, H O, Az O3
Urée Ac. nitrique Nitrate d’urée
De cette dernière équation, il résulte que l’équivalent de l’urée est représenté exactement par le double de la carbamide :
2 C O, Az H2 = C2 H4 Az4 O2
Carbamide . Urée
2 équivalents 1 équivalent
Or, divers ordres de considérations m’ont conduit à regarder l’urée comme dérivant du carbamate d’ammoniaque, qui lui-même dérive, par son acide, du bicarbonate d’ammoniaque. Or, un sel d’ammoniaque qui perd deux équivalents d’eau devient l’amide correspondante. Exemples :
C2 O3, Az H4 O — 2 H O = C2 O2, Az H2
Oxalate d'ammon. Oxamidè
De même :
C2 O3 Az H2 , Az H4 O — 2 H O = C2 02Az H2, Az H2= C2 H‘Az* O2
Carbamate d’ammon. Carbamamide Urée
DE L’URINE
Dans l’expérience de M. Wœhler, le cyanale d’ammoniaque devient urée en se transformant en carbamamide ; et comme la plupart des amides sont susceptibles de se combiner avec les acides, la carbamamide s’y unit de même en totalité, et l’on comprend comment sa formule et son équivalent se confondent.
Dans la réaction de la potasse caustique ou de l’acide sulfurique, en présence de l’eau sur l’acide carbamique, se reproduisent les éléments du bicarbonate d’ammoniaque :
C8 O3 Az H\ H O + 2 H O = C O2, Az H4 O, C O2, H O
Ac. carbamique Bicarbonate d'ammoniaque
Mais en agissant sur son amide dans les mêmes conditions, ils doivent produire deux équivalents de carbonate d’ammoniaque :
C2 O2, Az H2, Az H2 + 4 H O = 2. C O2, Az H4 O
Carbamamide Carbonate d'ammon.
urée 2 équivalents
Il est clair que lorsque la décomposition est opérée sous l’influence de l’acide sulfurique , l’ammoniaque y reste unie sous la forme de sulfate , et l’acide carbonique devient libre ; si c’est sous l’influence de la potasse , il se forme du carbonate de cette base et c’est l’ammoniaque qui se dégage.
Bref, l’urée , en se décomposant en présence de l’eau et des acides ou des alcalis, produit l’acide carbonique et l’ammoniaque dans le même rapport que la carbamide; c’est sans doute ce qui a été cause qu’on en a si longtemps méconnu la constitution. Mais si, en présence des acides ou des alcalis caustiques, il se dégage de l’acide carbonique ou de l’ammoniaque, il y a des circonstances où, en fixant les éléments de l’eau, elle se convertit intégralement en carbonate d’ammoniaque sans dégagement de gaz! C’est ce qu’avait parfaitement vu Fourcroy, lorsqu’il déclare que l’urée donne du carbonate d’ammoniaque en se détruisant. Revenons maintenant à l’urine et à ses altérations spontanées hors de la vessie, ou dans la vessie, dans l’état pathologique !
L’urine humaine, dans l’état physiologique, est à réaction acide, rougissant plus ou moins vivement le papier
FERMENTATIONS
de tournesol son odeur est spéciale, ne devenant repoussante , ammoniacale , urineuse , que quand elle est altérée.
, L’urée est le composé azoté de l’urine, le plus abondant; pour l’objet que j’qi en vue , aux autres corps azotés nombreux qu’elle' contient , il faut spécifier l’acide hippurique elles matières colorantes.
L’acide hippurique est une combinaisoil amidée qui a d’abord été découverte par Liebig dans l’urine de cheval et d’autres herbivores, puis dans celle de l’homme, où sa proportion varie beaucoup avec l’alimentation, et sous l’influence de combinaisons benzoïques-, cinnamiques, etc., ingérées. Il dérive de l’acide acétique par la substitution d’un équivalent d’amidogène et d’un équivalent de benzoyle à deux équivalents d’hydrogène. Il a été formé par synthèse dans une belle expérience de M. Dessaignes qui en a ainsi fait connaître la constitution.
L’acide acétique étant :
O H3 O3, H O ; l’acide hippurique est :
G18 H8 Àz O5, II O == C4 H (Az H2) (Cu H5 O2) O3, H O
Ao, hippurique Acide benzamidacétique
Sous l’influence de l’acide chlorhydrique , ainsi que l’a montré M. Dessaignes, il fixe de l’eau et produit l’acide amidacétique ou sucre de gélatine, composé qui se produit aussi quand on fait bouillir la gélatine avec l’acide sulfurique, d’après la découverte de Braconnot, et dans d’autres réactions par plusieurs matières albuminoïdes. Et si vous notez que dans l’oxydation des matières albuminoïdes par l’hypermanganate de potasse , l’acide benzoïque se produit en même temps que l’urée, vous comprendrez aisément que l’acide hippurique procède, dans l’organisme , des matières albuminoïdes. Voici l’équation qui exprime le dédoublement de l’acide hippurique qui forme l’acide benzoïque et le sucre de gélatine : i
DE L’URINE
<3* H (Az Hs) (C‘* H5 O*) O3, H O + 2 HO= Cu H5 Ô3, H O +
Acide benzamidacétique Ac. benzoïque
C4 H1 2 (Az H*) O5, H O
Ac. amidacétique
C4 H* Az H2 O3 H O = C4 H5 Az O4
Ac. amidacétique. Sucre de gélatine.
Le nom de sucre de gélatine, que Braconnot a donné à ce composé , vient de ce que sa saveur est sucrée ; mais sa formule vo„us avertit que ce n’est pas un sucre !
Les auteurs ont cru, pendant longtemps , que Burine ne contenait quelque matière albuminoïde que dans l’état pathologique ; c’était une erreur qui a été la cause de beaucoup de confusions. Mais j’ai démontré (1) que l’urine physiologique la plus normale, à tous les âges , contient une substance albuminoïde qui est de l’ordre des zymases.
En effet , l’urine humaine fluidifie l’empois et saccharifie la matière amylacée; et si l’on précipite l’urine filtrée, bien séparée de son mucus , par une quantité suffisante d’alcool concentré , elle forme un précipité qui , lavé à l’alcool et essoré , se dissout en grande partie dans l’eau. La solution aqueuse contient la matière active, car, quoique neutre , elle agit sur l’empois comme l’uriné elle-même ; cette matière je l’ai nommée nèfrozymase (néphrozymase), parce que diverses considérations, maintenant sans objet, comme je vous le dirai , m’ont fait admettre qu’elle se formait dans le rein. Le sang d’une saignée générale, sang veineux et artériel par conséquent, ne contient pas de zymase capable de saccharifier l’empois. C’est donc en traversant le rein que l’urine se charge de nèfrozymase. Ce fait a été mis dans tout son jour par MM. Baltus et J. Béchamp ; l’urine de chien, recueillie dans la vessie, se comporte sensiblement comme l’urine humaine; or, ces savants, par un dispositif expérimental très habilement exécuté, ont recueilli l’urine d’un chien directement des uretères; et cette urine était très active aussi bien que la nèfrozymase qu’ils en ont isolée (2).
(1) Mémoire sur la nèfrozymase dans l’état normal .et dans l’état pathologique. Montpellier médical et Gazette hebdomadaire. Année 1865.
(2) J. Béchamp et E. Baltus, Note sur l'origine rénale de la néfrozymase. Comptes-rendus, t. XCII, p. 1009.
FERMENTATIONS
Le rein humain produit donc une zymase tout comme la glande parotide; et cette, zymase saccharifie comme elle, quoique avec moins d’intensité, la fécule cuite; j’ajoute que la néfrozymase n’intervertit pas non plus le sucre de canne.
La néfrozymase possède d’ailleurs les propriétés générales des matières albuminoïdes. Elle est accompagnée d'une petite quantité d’une autre substance protéique qui est précipitée, en même temps qu’elle, par l’alcool, mais qui devient insoluble après l’action de l’alcool : elle est, naturellement , ’ sans action sur l’empois.
La quantité de néfrozymase dans l’urine varie beaucoup, même dans l’état physiologique le plus normal; elle varie aussi avec le moment des vingt-quatre heures où l’urine est rendue : c’est dans l’urine de la nuit (urine du sang) qu’elle est la plus abondante. Dans l’urine des vingt-quatre heures, on trouve qu’elle peut varier, par litre, de 0gr,3 à 0gr,S. L’urine de femme en contient généralement moins. L’influence de l’alimentation est considérable : un régime très animalisé augmente sa quantité dans les mêmes conditions , et sous l’influence d’un exercice violent jusqu’à éprouver une fatigue excessive , l’urine des vingt-quatre heures d’un jeune homme de vingt-quatre ans en contenait 1er, 26 par litre. Mais c’est dans l’état pathologique que ses variations sont les plus significatives. La grossesse, toutes choses égales d’ailleurs, a pour effet d’en augmenter la dose.
La néfrozymase est une substance dont la présence dans l’urine peut avoir une grande valeur sémiotique (séméiotique). Je vous engage à y avoir égard quand vous serez praticiens. Vous comprenez que c’est un élément dont il faut grandement tenir compte quand on étudie les altérations de l’urine; elle contribue certainement, par sa fermentation, à communiquer à l’urine putréfiée une partie de son odeur infecte (l).
(1) J’avais constaté que 10cc d’une urine de chien prise dans la vessie, fluidifie et saccharifie 40cc d’empois dans très peu de temps, et que la quantité de néfrozymase dans cette urine n’était pas inférieure à 2er par litre. L’expérience de MM. J. Béchamp et E. Baltus prouve , comme on a vu , que cette néfrozymase existe déjà dans l’urine • qui s’écoule des uretères.
Il importait de savoir si l’urine d’herbivores contient la néfrozymase
DE L’URINE
Indépendamment de la néfrozymase et de la matière albuminoïde qui l’accompagne, elle contient ce que l’on appelle le mucus de l’urine. Ce produit a été étudié par Berzélius; comme les auteurs l’ont peu observé ou totalement négligé, je vais rapporter l’observation de l’illustre chimiste : « Le mucus, dit-il, qui sort avec l’urine est rarement visible, parce qu’il a presque la même réfrangibilité qu’elle. Lorsque, après avoir été assis tranquillement pendant plusieurs heures, on urine dans trois verres, de manière à partager le liquide en trois portions égales, la première de ces portions est celle qui contient le plus de mucus; il y en a moins dans la seconde, et il n’y en a point dans la troisième, parce que dans l’état de repos, le mucus s’accumule au fond de la vessie et sort avec l’urine qu’on expulse en premier lieu. Si l’on filtre la portion contenant le mucus tandis qu’elle est encore chaude , le mucus reste sur le filtre en grumeaux isolés, transparents, incolores; il se resserre ensuite sur le papier à la surface duquel il forme un enduit brillant. — L’acide acétique le dLoOut en grande quantité , et la dissolution précipite par le cyanure jaune (1). » J’ajoute que le mucus ainsi isolé , bien lavé à l’eau , ne fluidifie pas l’empois de fécule, dans le temps que 10cc de l’urine filtrée, dont on l’a isolé, le saccharifient.
On a noté dans le mucus de l’urine normale la présence de débris de la muqueuse vésicale, et c’est tout ; nous verrons qu’il y a encore autre chose.
Mais avant de vous parler des microzymas qu’on y découvre, il est nécessaire de vous dire ce que l’on savait de la cause de la fermentation ammoniacale de l’urine!
Or, 1° 20cc d’urine de mouton ajoutés à 40cc d’empois , n’opèrent pas la fluidification dans douze heures. 2° 20cc d’urine de vache dans les mêmes conditions sont tout aussi inactifs. Il n’y avait pas trace de glucose produit dans aucune des deux expériences.
L urine de mouton et celle de vache , traitéés pour néfrozymase , ont produit un léger précipité qui n’a d'action ni sur l’empois ni sur le sucre de canne.
Ces expériences démontrent que les reins sont des filtres chez le mouton et la vache comme chez le chien, mais que leur fonction chimique n est pas la môme. Il faut rapprocher ces expériences de celles faites sur la salive.
(i) Traité de chimie, traduit par M“>« Esslinger, t. VII, p, 243 (1843).
FERMENTATIONS
Sur la fermentation ammoniacale de l’urine. De temps immémorial on savait que l’urine se putréfie, et Fourcroy avait vu que l’urée s’y transformait en carbonate d’ammoniaque. Quant à la cause de la fermentation, elle était inconnue; on peut même dire que Fourcroy, en parlant de la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque, l’avait admise d’intuition, sans la prouver, la croyant personnellement putréfiable; mais le célèbre chimiste n’a pas connu l’urée pure. Longtemps après, Gav- Lussac lui appliqua sa théorie de l’inlîuence de l’air; et naturellement Liebig , sa théorie de la formation du ferment par suite de l’influence de l’oxygène comme printum movens de l’altération de quelque matière extractive azotée ou de la matière colorante de l’urine. Bref, on appliqua à la fermentation de l’urine l’ancienne théorie de l’altération rajeunie.
L’urée pure , dissoute dans l’eau pure , n’est pas plus altérable spontanément que la solution aqueuse de sucre de canne.
Le fait que la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque est due à l’action d’un ferment spécial procédant de l’urine même, a été démontré par M. Jacquemart dans le laboratoire de M. Dumas, en se dirigeant d’après les vues que l’illustre chimiste lui avait communiquées.
L’expérience inspirée par M. Dumas, est de 1833. « C’est, dit-il, par le concours du mucus que l’urine renferme, et qui se convertit en ferment , que la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque s’opère (1).... Le dépôt blanc qui se forme dans les vases où l’on recueille habituellement les urines, et qui se dépose pendant leur fermentation, paraît être le plus énergique de tous les agents de décomposition. 2 grammes de ce dépôt blanc, à l’état de
pâte, ont été mêlés avec 100 grammes d’urine fraîche
Après vingt-quatre heures, la fermentation était complète (2).» Et il ne faut pas oublier que pour M. Dumas , un ferment insoluble est quelque chose de vivant.
La notion que le mucus se convertit en ferment a été
(1) Dumas, Traité de chimie appliquée aux arts, t. VI, p. 380 (1843).
(2) Ibid, p. 382.
DE L’URINE
conservée dans la science , mais avec la notion vague de la doctrine de l’altération spontanée. Plus tard, examinant la pellicule qui se forme quelquefois à la surface de l’urine des femmes enceintes, que le docteur Nauche croyait formée d'une substance spéciale qu’il nomma kyestéine , et Starck, gravidine, plusieurs observateurs y découvrirent des’ vibrions souvent accompagnés d’algues et de productions confervoïdes ; d’autres n’y virent que des cellules épithéliales et du mucus (1). Le Dictionnaire de Médecnte, de MM. Littré et Robin (1858), dit expressément que « la couche est composée de matière gélatino-albumineuse, de vibrions et de sels : carbonate et phosphate de chaux, et phosphate ammoniaco-magnésien. »
On savait donc que l’urine exposée à l’air se couvre, dans certains cas, d’une pellicule qui contient des vibrions; et il importe de se souvenir que l’on nommait vibrions plusieurs formes fort différentes des bactéries et des diverses phases de l’évolution des microzymas. Mais, ainsi que je l’ai fait remarquer, sous l’influence .de Liebig, dont les idées dominaient de plus en plus , on n’accordait aucune part à ces organismes dans la fermentation ammoniacale de l’urine. Golding-Bird (2) avait même remarqué que l’urine reste franchement acide jusqu’au moment où la croûte ou pellicule kyestéique se brise et tombe.
Après les discussions soulevées par Pouchet en 1858, la théorie , qui attribue au mucus changé en ferment la fermentation ammoniacale de l’urine, a été remplacée par celle des germes atmosphériques. Cette théorie des germes est séduisante , comme toutes celles qui reposent sur une idée simple , compréhensive pour tout le monde, et qui n’exige pas de grands efforts pour être admise. Je l’ai admise d’abord ; mais en examinant à mon tour le dépôt de l’urine altérée, j’y notais, outre les vibrions et certains infusoires que j’ai décrits alors, une foule de microzymas. J’ai d’abord supposé que tout venait de l’air. Le mucus , les matières
(1) Phyto und zoochemie , in Gmelin’s Handbuch der chemie, t. V, p. 343 (1858).
(i) Golding-Bird, De l'urine et des dépôts urinaires, traduit par le docteur O’Rorke (1841).
FERMENTATIONS
animales de l’urine , je les supposais servir à la pullulation des infusoires et des microzymas; l’urée se décomposait corrélativement, etc. Mais c’est vers le même temps que je rapprochais les microzymas normaux du lait de ceux de la craie, et que je préludais ainsi à la théorie que j’expose dans ces Conférences. Mais avant de les appliquer à la fermentation spontanée de l’urine , il est nécessaire de faire connaître les observations de M. Pasteur , car il a introduit dans la science, sur ce sujet comme sur tant d’autres, de si graves erreurs qu’il faut résolument les combattre.
Recherches de M. Pasteur sur la putréfaction de l’urine . Dès le début, du paragraphe de son Mémoire qui est consacré à l’urine (1), il s’exprime comme ceci : « ... le dépôt qui se forme au fond du vase , la pellicule qui souvent recouvre peu à peu toute la surface du liquide, sont constitués par des productions organisées. » Et l’auteur les décrit et trouve, comme on le savait, qu’elles sont de plusieurs sortes. Dans une note très curieuse qu’il faut citer, il y a ceci : « Je laisse de côté, bien entendu, dit M. Pasteur, les dépôts muqueux , amorphes, qui prennent naissance dans l’urine par le refroidissement. » En effet , pour un sectateur de la théorie du protoplasma, cela n’est que matière non morphologiquement définie et négligeable.
Cependant M. Pasteur, en examinant plus particulièrement « le dépôt qui prend naissance au fond et sur les parois d’un vase d’urine exposée à l’air, » y a trouvé , outre les productions tombées de la surface, des cristaux de nature variable et une torulacée en chapelets de très petits grains, toutes les fois que la liqueur est devenue ammoniacale par .la transformation de l’urée. Et, dit-il, «je suis très porté à croire que cette production constitue un ferment organisé , et qu’il n’y a jamais transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque , sans la présence et le développement de ce petit végétal. » Voilà, dans le système de M. Pasteur, le ferment trouvé , le ferment spécial qui est fait exprès pour détruire l’urée dans l’urine, et qui nécessairement vient de l’air, car « bien entendu, il laisse de côté les dépôts muqueux
(1) Pasteur, Mémoire sur les corpuscules organisés qui existent dans l’atmosphère. Annales de chimie et de physique (3), t. LX1V, p. 50 (1862).
DE L’URINE
amorphes » qui n’ont rien à y voiç! Et, un élève de M. Pasteur, M. Van Tieghem (1) , a confirmé qu’il n’y a pas d’autre ferment de l’urée que la très petite torulacée découverte par M. Pasteur. Par conséquent , partout cette torulacée devra décomposer l’urée, et si elle n’existe pas, l’urée ne sera pas décomposée! C’est bien , en effet, sous cette forme absolue qu’apparaissent les conclusions de M. Van Tieghem. Eh! bien, les conclusions de MM. Pasteur et Van Tieghem ne sont pas exactes : la petite torulacée ne vient pas nécessairement de l’air, et elle ne fait pas nécessairement fermenter ammoniacalement l’urine!
Il faut d’abord que je vous démontre que l’urine , du moins certaines urines , peuvent rester très longtemps au contact de l’air sans que la fermentation ammoniacale s’y établisse. Voici plusieurs échantillons d’urine qui ont été mis en expérience en même temps, il y a plusieurs jours, avec les précautions de propreté les plus grandes. Elles n’ont pas été filtrées et les vases sont simplement fermés par un papier. Il y a des échantillons restés acides où existe la torula en petits grains, et des échantillons devenus alcalins où elle n’existe pas ! Mais j’ai mieux que les expériences qui sont sous vos yeux; j’ai le témoignage de M. Pasteur luimême. Ecoutez :
* « Le 16 mars 1860 , dit M. Pasteur, j’introduis dans un ballon contenant de l’urine (filtrée, bouillie) et de l’air chauffé , une petite bourre d’amiante qui avait été exposée pendant quelques heures à un courant d’air ordinaire. »
Qu’ arriva- t-il? Je passe les circonstances intermédiaires jusqu’au 19 mars. Ce jour, le trouble manifesté le 18 existe encore , il y a au fond du ballon un dépôt blanc un peu visqueux. Le 21, au soir, il y a des cristaux dont le dépôt « annonce que le liquide doit être ammoniacal et qu’il s’est altéré suivant un des modes ordinaires de putréfaction de l’urine, au contact de l’air ordinaire. » Mais, en réalité, qu’y avait-il?
Le 23 mars , le ballon étant ouvert, « le liquide est très sensiblement alcalin au papier de tournesol rouge, dit M. Pasteur; cependant la réaction alcaline, aussi bien que
(1) Thèse pour le doctorat ès sciences. Paris 1864.
FERMENTATIONS
l’action de l’acide chlorhydrique , indique qu’il ne s’est pas encore formé beaucoup de carbonate d’ammoniaque (1)! » C’est-à-dire qu’il ne s’était décomposé que peu d’urée; encore M. Pasteur ne s’est pas assuré que l’urine mise en expérience n’était pas déjà quelque peu alcaline ! Quant aux ferments, ils étaient composés « de petits bacteriums dont plusieurs encore très agiles , et des monades très petites qui se déplacent suivant des courbes ; il y avait en outre la torulacée en petits grains réunis sous forme de courts chapelets. »
Oui, les germes de l’air peuvent avoir leur part dans les phénomènes de la putréfaction de l’urine , mais ils ne sont pas nécessaires!
M. Pasteur, qui a négligé « bien entendu » le dépôt muqueux de l’urine , n’a pas fait attention que la composition du liquide de la miction , nécessairement , est extrêmement variable. Cette composition, d’après ce que nous savons des conditions du développement des infusoires, microphytes ou microzoaires , peut donc avoir une influence sur la manière d’agir des organismes qui y existent ou qui y arrivent. J’ai constaté plusieurs fois que les urines de personnes du môme sexe ou de sexe différent, recueillies dans les mêmes conditions, exposées à l’air dans les mêmes circonstances , le même jour, subissent , l’une la fermentation ammoniacale, tandis que l’autre reste acide et, en apparence du moins, ne s’est pas altérée. Sous le bénéfice de cette observation générale , je vais vous dire ce qui arrive quand on étudie les altérations de l’urine dans l’état physiologique et dans l’état pathologique. Je donnerai la plus grande attention au mucus que M. Pasteur a négligé.
Du mucus et des microzymas de V urine. Pour étudier le mucus vésical et ses granulations moléculaires , l’urine doit être reçue directement dans un vase préalablement lavé à l’acide sulfurique chaud, puis à l’eau, à la potasse et enfin à l’eau bouillante créosotée ou phéniquée. La fiole , étant fermée avec un bouchon passé à l’eau bouillante etphéniqué, est abandonnée au repos sous une cloché. Le mucus étant séparé . ce qui a lieu au bout de quelques
(1) Pasteur, loc. cit., pp. 54, 55.
I)E L’URINE
heures, on siphonne le plus possible dè l’urine éclaircie, et on recueille le dépôt sur un filtre lavé à l’eau phéniquée. Pour l’examen du mucus encore humide, il faut se servir du microscope armé de la combinaison obj. 7 , ocul. 1, de Nachet. On y découvre, dans l’état normal et de santé, qu’il s’agisse de l’urine d’homme ou de femme , plus ou moins de grosses cellules de mucus, de l’épithélium. vésical ou de l’urèthre , et quelquefois des noyaux granuleux et des granulations moléculaires isolées , dont on ne voit que quelques-unes de mobiles, parce qu’elles sont gênées par la viscosité propre du mucus. La quantité de cette masse de mucus et d’éléments organisés est fort minime : elle est à peine, à l’état de siccité , de 0sr,01 à (F, 02 par litre. La quantité augmente normalement au bout d’un certain temps, parce que , hors de la vessie , c’est-à-dire dans de nouvelles conditions , l’urine , grâce à la néfrozymase , constitue un excellent milieu nutritif, ou, comme on dit, de culture, pour les microzymas !
Quand on veut étudier avec fruit ce que deviennent les microzymas de l’urine , il faut procéder comme nous avons toujours fait jusqu’ici : l’urine légèrement créosotée ou phéniquée, à une ou deux gouttes par 200cc, au sortir de l’urèthre, est examinée à un ou deux jours d’intervalle, ou plus souvent. On voit alors les microzymas apparaître sous l’aspect de deux sphères accolées , figurant un 8 de chiffre ; puis le nombre des grains augmente, et l’on a des chapelets droits ou sinueux de 3 , 4 et un plus grand nombre de grains : la torulacée de M. Pasteur et de M. Van Tieghem ; rarement dans ces conditions, on voit apparaître la bactérie. Si l’urine n’a pas été phéniquée , il faut observer plus souvent. On constate les mêmes phénomènes évolutifs : les microzymas se réunissent, en se multipliant, sous l’aspect de chapelets de grains; puis ils s’allongent, et la bactérie apparaît. Quelquefois c’est une sorte de petit vibrion qui précède la bactérie. 11 m’est souvent arrivé de voir disparaître tous les microzymas isolés et de n’obtenir que des chaînettes. Ce tableau n’est-il pas celui de l’évolution des microzymas en général , tel que nous l’avons décrit dès le début, M. Estor et moi , après mes études sur
710 FERMENTATIONS
les microzymas atmosphériques, sur ceux de la craie et du lait? Jamais dans .’état de santé, on ne voit autre chose : aucune autre production n’apparaît , ni mucorée ni pénicillum , etc. Enfin , si l’on abandonne à elle-même une urine devenue ammoniacale, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon les cas , il arrive un moment où tous les microzymas associés et les bactéries sont redevenus microzymas isolés. Je reviendrai tout à l’heure sur cet intéressant sujet. Etudions maintenant ce que devient l’urine dans les conditions normales.
Des fermentations cle l’urine physiologique , au contact de l’air. On a depuis longtemps observé que certaines urines ne deviennent pas ammoniacales au contact de l'air, j’ai constaté plusieurs fois des faits analogues; l’urine restant acide, on avait conclu qu’elle restait inaltérée : c’était une erreur , elle s’altère autrement, voilà tout. On a supposé en outre que lorsque l’urée était décomposée , il n’y avait pas d’autre transformation dans l’urine; c’était une autre erreur.
Lorsque la fermentation ammoniacale s’accomplit, avec ou sans la fameuse torulacée de M. Pasteur, la décomposition de l’urée a lieu conformément à l’équation de M. Dumas :
C2 H4 Azs O* + 4 H O = 2 C 0! Az H4 O
Urée Carbonate d’ammon.
Mais en même temps que l’urée se détruit, une autre fermentation s’accomplit parallèlement ou consécutivement.
Avant de vous citer ou de vous montrer les expériences à l’appui, laissez-moi vous rappeler que l’urine d’hommes qui se sont soumis à l’abstinence des liqueurs fermentées, peuvent contenir de l’alcool et de l’acide acétique. L’alcool est plus facile à découvrir dans l’urine d’homme âgé; celle d’un homme de 52 ans, parfaitement bien portant, avait fourni, pour 2000" environ :
Alcool 0sr ,03
Acide acétique 0sr-,12
En outre, les produits de l’urine saine obtenus par la distillation, en présence d’une quantité d’acide sulfurique suffisante pour saturer toutes les bases, ne contiennent que des traces d’acide benzoïque. Ces faits demandent plus
DE L’URINE 7 1 1
do temps à être vérifiés qu’ils ne sont difficiles à démontrer.
Fermentation au contact de l’air. Cela posé , voici une série d’expériences que j’ai publiées en 1865 (1) pour prouver que plusieurs formes de bactéries peuvent faire fermenter l’urine, sans qu’il se produise nécessairement du carbonate d’ammoniaque.
Quatre personnes se soumettent exactement au même régime mixte. Les urines étaient recueillies dans des vases de verre préparés avec les soins accoutumés , dans le même temps, de façon que les conditions fussent aussi semblables que possible, sauf l’âge et le sexe. Les fioles, grandes, de façon que les urines présentassent une grande surface au contact de l’air, couvertes d’un papier, sont abandonnées dans le même lieu , pendant un temps suffisant , à la tempé-^ rature de la fin de juillet et du commencement d’août à Montpellier. L’une des urines n’est pas devenue alcaline ; l’opération a été terminée, au bout de douze jours, lorsque dans l’une des fioles l’analyse eut démontré que toute l’urée était détruite.
Voici les résultats en ce qui concerne l’acide acétique et l’acide benzoïque :
I. Homme, 49 ans; 4200" d’urine fermentée. Toute l’urée détruite ; elle est nécessairement très alcaline ; trouvé :
Acide benzoïque cristallisé, sec. . . . lsr.,75
Acide acétique monohydraté 6er-,47
II. Jeune homme, 18 ans. 2500" d’urine fermentée; ■elle est encore acide; l’urée est intacte, car l’urine, dont l’odeur . était restée sensiblement normale , ne dégageait presque pas de gaz par l’addition de l’acide sulfurique ; trouvé :
Acide benzoïque. . . . 2sr-,65
Acide acétique Ob'-, 81
III. Jeune garçon, 13 ans. 3500" d’urine fermentée : alcaline , urée détruite ; trouvé :
Acide benzoïque . . . 4gr.;2
. Acide acétique .... Sgr^g
(1) Comptes-rendus, t. LXI, p. 374 (1865).
7 1 1 fermentations
IV. Femme, i8 ans. 2500" d’urine fermentée; urée détruite, odeur horrible; trouvé :
Acide benzoïque. . . . 2sr-,6S
Acide acétique .... 6sr-,50
Réduisons en tableau ces quatre déterminations en y joignant l’alcool, et en ramenant les dosages à 1000".
Il vient :
i il III IV
Alcool absolu. . . 0CC-, 1 4 . . traces. . 0cc-,07. . 0«c-,10
Acide acétique. . . 1s>-,545. . Osr.,324. . igr.,69. . 2s>-.jo6
Acide benzoïque. . Oer.,416. . ler-,060 . . lsr.,20. . 1er-, 06
Dans l’expérience II où l’acidité de l’urine était conservée, il y avait encore 256r d’urée par litre, sur 266r qu’elle contenait au début. Elle n’a pas moins été altérée , elle n’était pas non plus moins foncée que les autres qui l’étaient devenues beaucoup plus que celles du début.
Et il n’est pas étonnant que l’urine normale contienne do l’alcool, puisque les tissus en contiennent. Mais cet alcool a augmenté par la fermentation, d’où provient-il? On pourrait soutenir qu’il est le fruit de la fermentation de la petite quantité de glucose que , dit-on, l’urine contient normalement : mais nous n’avons pas besoin de cette hypothèse, puisque nous savons que l’eau distillée qui moisit en contient : ce sont les microzymas évolués qui le produisent en se nourrissant des matières extractives ; l’acide acétique provient peut-être de la fermentation des mêmes matières. Quant ù l’acide benzoïque, il doit provenir de l’acide hippurique , lequel dans l’urine de cheval altérée se convertit , en effet , en acide benzoïque ; seulement la quantité que j’ai trouvée dans mes expériences tendrait à prouver que l’urine humaine contient plus d’acide hippurique que n’en supposent les analyses de Liebig. Il est possible aussi que l’urine contienne encore quelque dérivé différent de l’acide benzoïque.
L’examen des ferments de ces opérations a été fort instructif.
Dans l’expérience I, ils sont un mélange de microzymas mobiles , de très petites bactéries , de microzymas en chapelet, et de petits vibrions à point brillant ù l’une des extrémités ou tête ( Bacterium capitatum), se balançantdans le liquide.
DE L’URINE
Dans l’expérience II , les ferments ont d’apparence d’une gelée. On n’y aperçoit qu’un petit nombre de microzymas mobiles et brillants. Il y a de très petites bactéries ; il y en a aussi de longues comme des leptothrix ; il y en a qui se fléchissent par le milieu , puis se distendent brusquement, d’où résulte une vive agitation de ce qui les entoure.
Dans III , microzymas simples mobiles ; petites bactéries courtes tournoyant sur elles-mêmes ; des bâtonnets de diverses grandeurs qui progressent rapidement; le Bacterium capitatum ■. Pas de microzymas en chapelet.
Dans IV, microzymas mobiles abondants ; petites bactéries s’agitant et tournoyant horizontalement sur ellesmêmes; de vrais bâtonnets deux à trois fois plus longs s’agitant d’un mouvement moins rapide. Pas de Bacterium capitatum. La masse de ces ferments est plus pâle que celle de I.
Tel est l’état des ferments à la fin des expériences; il est possible qu’il y ait eu des chapelets de microzymas dans l’intervalle.
Ainsi, bien que l’on n’ait pris aucune précaution excessive contre les germes de l’air, nous ne trouvons que les formes normales de l’évolution des microzymas.
V. Fermentation de l’urine en présence de la créosote. Nous savons que la créosote , ou l’acide phénique , modère l’évolution bactérienne des microzymas. Qu’arriverait-il si on abandonnait l’urine à elle-même après l’avoir convenablement phéniquée? L’expérience a été faite avec l’urine de l’expérience I, mais trois ans plus tard : il s’agit donc de l’urine d’un homme de cinquante-deux ans. Elle a été recueillie, au sortir du méat urinaire, dans une grande fiole préparée comme il a été dit, et imprégnée de créosote. Au liquide de chaque miction on ajoutait un peu d’acide phénique, de façon que pour 3800" d’urine recueillie, il en avait été employé vingt-deux gouttes. Dix jours après la dernière récolte d’urine, le mucus était complètement déposé. On siphonne pour séparer le liquide fermenté du dépôt, lequel est recueilli sur un filtre pour être examiné.
L’urine est restée franchement acide et pas plus colorée
FERMENTATIONS
qu’au début. Elle ne dégage absolument pas de gaz par l’addition d’un acide. L’analyse a fourni :
Alcool. . . . non dosé, mais caractérisé par l’inflammation.
Acide acétique, . 0sr-,2î0
Acide benzoïque. 06r-,008
L’urine, même au point de vue de ces produits, pouvait être considérée comme inaltérée. Mais qu’étaient devenus les microzymas ?
Le dépôt de mucus au début de l’expérience ne contenait que les microzymas normaux , les globules de mucus et les cellules épithéliales. A la fin de l’expérience, l’observation microscopique montre ce que l’on voit dans le dessin de cette figure
qui fait voir qu’on n’apercevait plus guère de microzymas isolés; ils sont devenus des microzymas en chapelets de
deux, de trois et un plus grand nombre de grains,
représentant la torulacée de M. Pasteur, laquelle n’est en définitive qu’une phase de l’évolution du microzyma. Gomme vous le voyez, il n’y a pas de bactéries. On n’y découvre presque plus de globules de mucus ; mais il y a encore des noyaux d’épithélium vésical. Dans l’amas granuleux du mucus non dissocié que le dessin représente , on devine des microzymas accouplés, des noyaux d’épithélium, et des cristaux d’oxalate de chaux.
Et notez bien que , malgré la petite torulacée, qui est donnée comme le ferment ammoniacal spécifique de l’urée, celle-ci n’a pas du tout été décomposée. Je vous reparlerai plus loin de cette expérience pour appuyer la notion du changement de fonction, et je la rappellerai à propos de l’étude de l’urine de la même personne, après un traumatisme épouvantable survenu trois ans après, c’est-à-dire en 1871.
DE L’URINE
J’ai recherché ce que devient la néfrozymase dans le cas où l’urine devient ammoniacale.
Ce que devient la néfrozymase dans l’urine putréfiée. Ces expériences ont été faites sur de l’urine de la grossesse, dans une étude particulière concernant la kyestéine de Nauche (1).
Voyons d’abord quelles sont les conditions de la formation de la pellicule à la surface de l’urine des femmes enceintes.
On prend pour faire l’expérience une urine riche en néfrozymase, celle du matin, à l’exemple de Golding-Bird. La masse d’urine est partagée en deux parties égales, et l’on filtre soigneusement l’une des portions.
A. De l’urine non filtrée on fait deux parts égales , dont chacune est versée dans un vase cylindrique. Dans l’une on introduit deux gouttes de créosote ou d’acide phénique par 100cc. Les deux vases sont simplement recouverts d’une feuille de papier et abandonnés au repos dans un lieu dont la température est de 20 à 25 degrés.
a. Urine non créosotée. La pellicule se forme peu à peu: elle est constituée au bout de vingt-quatre à trente-six heures et l’urine devient alcaline.
b. Urine créosotée. Elle s’éclaircit, le mucus gagne le fond du vase ; la pellicule ne se forme pas ; elle n’est pas formée cinq à six jours après , et l’urine est toujours acide.
B. De l’urine filtrée, l’une des moitiés est créosotée comme pour A. Les conditions étant les mêmes que pour A, voici ce que l’on observe :
a. Urine non créosotée. L’urine se trouble lentement, la pellicule se forme également; après vingt-quatre heures, elle est très apparente et augmente peu à peu pour acquérir l’épaisseur de l’expérience correspondante de A.
(L Urine créosotée. Elle est limpide. Son acidité s’est conservée comme dans l’expérience b de A.
Je laisse indécise la question de savoir si la pellicule formée dans l’expérience a provient des germes de l’air ou de quelque microzyma échappé à la filtration. Toujours
(1) Recherches sur la nature de la kyestéine. In Montpellier médical, t. XXV, p. 299 (1870).
FERMENTATIONS
est-il que lu créosote a empêché l’évolution des microzymas en vibrions et la formation de la pellicule, aussi bien que la fermentation de l’urine. Et j’ajoute que dans la pellicule formée dans les conditions des expériences, on ne découvre jamais que des bactéries à divers degrés de développement et des vibrions; lorsque la pellicule est formée, ils y fourmillent. Au début, il n’y a pas de cristaux de phosphate ammoniaco-magnésien : ils n’apparaissent que lorsque l’urine est devenue alcaline.
Et les phénomènes de la formation de la pellicule se produisent avec des urines quelconques qui contiennent beaucoup de néfrozymase ou d’albumine pathologique.
G. Une urine de la grossesse contenant 0er,84 de néfrozymase par litre est placée dans les conditions où la pellit cule apparaît le plus aisément. La pellicule n’augmentant plus au bout de quatre jours, on filtre pour recueillir les infusoires et les matières minérales qui les accompagnent.
Les infusoires étant lavés à l’eau et séchés , on les a incinérés pour déterminer leur matière organique.
D’autre part , on ajoute dans l’urine la quantité d’àlcool suffisante pour en précipiter la néfrozymase. Le précipité ne contenait que des traces de matière organique , la néfrozymase avait disparu.
Quant au poids des infusoires comparé à celui de la néfrozymase, il a été donné par le rapport suivant, pour 200er d’urine :
Poids de la matière des infusoires, cendres déduites. . 0sr-,170
Poids de la néfrozymase dans les 200cc- d’urine. . . . 0sr-,168
Différence en plus üsr-,002
Il est assez curieux que le poids des infusoires soit si voisin du poids de la néfrozymase disparue.
Dans une autre expérience pour laquelle on a employé 250cc d’une urine contenant lsr,06de néfrozymase par litre, l’expérience a été interrompue avant que la pellicule ait atteint son maximum; vingt-quatre heures après son apparition, les ferments ont été recueillis et lavés, puis traités comme plus haut, et l’urine filtrée, précipitée par l’alcool pour recueillir la néfrozymase. Voici les résultats de l’expérience :
DE L’uniNE
Néfrozymase initiale dans 250OC- d’urine 06r-,26
Matière organique des infusoires Osr ,tt
Néfrozymase de l’urine putréfiée 0er-,16
Somme de la néfrozymase et des infusoires. . . 0sr ,27 0sr-,27
Différence en plus 0sr ,01
La putréfaction de l’urine ne détruit pas la néfrozymase qui n’a pas servi à la nourriture, ou qui n’a pas été assimimilée par les infusoires pour leur multiplication, car elle possède la même activité saccharifiante de l’empois que dans l’urine normale, fait dont je vous reparlerai à propos de l’urine pathologique!
Voilà donc qu’il est incontestable que l’urine fermente de plusieurs manières, et que les infusoires peuvent consommer la néfrozymase qu’elle contient. Vous avez dû être frappés du rôle de la créosote qui empêche toute altération de l’urine filtrée, qui empêche aussi la fermentation ammoniacale de l’urine, mais non l’évolution des microzymas pour produire des chapelets, la fameuse torulacée qui fait pourtant, d’après M. Pasteur, fermenter l’urée spécifiquement, et néanmoins ne l’a pas décomposée. Et remarquez encore que M. Pasteur ne manifeste aucune surprise, de ce que sa torulacée se développe dans un liquide acide , lui ■ qui prétend expliquer par l’alcalinité du milieu l’apparition des bactéries dans le bouillon de levure mêlé de craie! Non, l’acidité n’est pas une cause d’empêchement de l’évolution bactérienne des microzymas, bien qu’à un certain degré ce soit une condition défavorable, et que l’alcalinité la favorise.
Tirons, tout de suite, des faits relatifs à l’acide phénique, une application pratique.
Conservation des urines devant être soumises à l'analyse. Lorsqu’un médecin , pour un diagnostic à poser, a besoin d’analyser une urine , d’ailleurs recueillie avec soin , il doit toujours se préoccuper de sa fermentation possible. Toutes les fois que l’analyse ne pourra pas être faite immédiatement, il aura donc le soin de la faire recueillir, et de la conserver dans des vases très propres et lavés à l’eau phéniquée ; de plus , par chaque décilitre d’urine, il y fera ajouter deux à trois gouttes d’acide phénique pur, liquide. Et pour plus de précaution, s’il ne tient pas à l’analyse du
FERMENTATIONS
dépôt et à son examen microscopique , il y aura encore plus de garanties, s’il peut faire filtrer l’urine à conserver.
Revenons aux microzymas de l’urine pour rechercher • s’ils ne posséderaient pas la seconde fonction générale des microzymas, qui est de pouvoir agir sur la fécule pour lui faire subir la fermentation alcoolique , acétique , butyrique , etc.
Des microzymas de l’urine comme ferments alcooliques, acétiques, etc. Dans la septième Conférence, je vous ai parlé d’un travail de M. Pasteur sur le ferment soluble de l’urée. L’éminent observateur y a formulé comme ceci son opinion, touchant la fonction du ferment organisé et de la zymase, qui opère la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque : « Ferment soluble et ferment organisé , a-t-il dit, agissent de même sur leur matière fermentescible, c’est-à-dire sur l’urée. » Je ne veux pas revenir sur ce que je vous ai expliqué alors, mais il faut bien dire que cet énoncé signifie, que M. Pasteur considère l’urée du même point de vue que le sucre qui est la matière fermentescible de la levûre de bière, et le ferment organisé de l’urine comme le ferment de l’urée, de la même manière que. la levure est le ferment du sucre ! Il est très vrai que la levûre et quelques productions analogues , ne font fermenter que le sucre, c’est-à-dire ne peuvent se nourrir que de glucose et de certaines matières albuminoïdes; mais en est-il de même des microzymas de l’urine à l’égard de l’urée, et peuton dire que ces microzymas ou les bactériens, produits de leur évolution, se nourrissent d’urée? Enfin, est-il vrai que le ferment soluble et le ferment organisé de l’urée soient, l’un et l’autre, des ferments spécifiques?
On a coutume de désigner un ferment par le produit le plus caractéristique ou le plus abondant de la fermentation qu’il détermine : ferment alcoolique , ferment lactique , ferment butyrique.... signifient que l’alcool, l’acide lactique, l’acide butyrique sont les produits dominants du phénomène. C’est d’accord avec cette manière incorrecte de penser que je dis que les ferments de l’urine peuvent être ferments alcoolique, butyrique, acétique, etc.
Dans la note de 1865, que je vous ai citée, le problème est annoncé comme résolu.