II. — Première note à la page
On lit dans le Courrier des Sciences et de l’Industrie , années 1863 et 1864, nouvelle série, tome I, n° 16, p. 422 à 431 et suivantes :
« En nous envoyant copie de la lettre qu’il a adressée à M. Flourens, et qu’on trouvera plus loin, notre collaborateur M. Béchamp, professeur de chimie à la Faculté de médecine de Montpellier, nous écrit une lettre dont nous extrayons le passage suivant qui précise les situations :
« Je vous prie de vouloir bien remarquer que je ne fais que rap- » peler des idées et des expériences qui sont publiées depuis sept » ans , et alors que M. Pasteur n’avait pas encore écrit sur ce sujet. » Je ne viens donc pas le défendre, ni combattre de parti pris ses «savants adversaires. Depuis, il est vrai, ma conviction n’a fait >> que se fortifier.
« Je serai heureux de voir ma lettre dans le Courrier des Sciences, » d’autant plus qu’elle n’est que le commencement de la publication » d’une série aujourd’hui complète d’expériences que je poursuis » depuis neuf ans. »
» M. Flourens ignorait la date des travaux de M. Béchamp quand il a écrit dans le dernier numéro des comptes-rendus :
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» A l’occasion de cette note, M. Flourens fait remarquer que la communication de M. Béchamp arrive après coup. La question est résolue et complètement résolue par les expériences admirables de M. Pasteur. »
Lettre à M. Flourens , sur les générations dites spontanées.
Monsieur,
Le système physiologique de la génération spontanée et celui de la panspermie se sont de nouveau trouvés en présence à l’Académie. J’ai l’honneur de vous demander la permission d’invoquer, en faveur de l’opinion que, dans la séance du i 6 novembre dernier, vous avez appuyée de votre imposanteautorité, des expériences que je crois aujourd’hui à la fois assez nombreuses, assez complètes et surtout assez démonstratives.
Je suis d’autant plus libre de préoccupations doctrinales, que je suis tout à fait désintéressé dans la question : en effet, mes expériences n’ont pas été entreprises dans le but de vérifier ou de combattre l’un plutôt que l’autre système; elles ont été commencées sans idées préconçues, et les conclusions en ont été tirées à une époque où la question, dans sa phase nouvelle, n’était pas encore à l’ordre du jour (1). Elles appuient d’autant plus la manière de voir de M. Pasteur, qu’à l’époque où je publiais mon Mémoire(2), il ne s’était pas encore occupé lui-même des importantes expériences que tant de savants ont, à si juste titre, trouvées concluantes.
Mon point de départ a été le mode d’action de l’eau pure sur le sucre de canne, et mon but, alors, d’étudier l’influence de certaines dissolutions salines, notamment du chlorure de zinc sur ce composé organique.
Le chlorure de zinc, qui transforme si facilement la fécule en fécule soluble, n’a pas d’action, dans les mômes circonstances et pendant la môme durée, sur le sucre de canne. Je notai que dans l’eau sucrée pure se développaient des moisissures, et que le sucre de canne se transformait en glucose; qu’en présence du chlorure de zinc, les moisissures ne naissaieilt point, et que le sucre de canne ne se transformait point.
(1) La question a été de nouveau soulevée par M. Pouchet, dans la séance de l’Académie du 20 décembre 1858. M. Milne-Edwards s'en émut, et, dans la séance du 3 janvier 1859 , il combattit la manière de voir de M. Pouchet.
(2) Mes expériences ont été commencées le 16 mai 1854. Un premier résultata été communiqué à l’Académie, le 19 février 1855. Une seconde série d’expériences a été publiée le 4 janvier 1858. Le Mémoire complet a été envoyé à M. Dumas, le 30 décembre 1857, et inséré au tome LIV, 3° série des Annales de chimie et de physique. Je ne rapporte ces dates que pour appuyer les conclusions qui ressortent de mon Mémoire.
Cette remarque a été féconde. En la poursuivant, je ne tardai pas à observer que la transformation du sucre de canne dans l’eau pure, ou dans certaines dissolutions salines, coïncidait toujours avec le développement des moisissures, et qu’elle paraissait d’autant plus rapide que ces végétations microscopiques étaient plus abondantes. Peu à peu j’ai été amené à formuler la proposition suivante :
« L’eau froide ne modifie le sucre de canne qu’autant que des moisissures peuvent se développer , ces végétations élémentaires agissant ensuite comme ferment (1); » et à instituer les expériences qui ont été commencées à Strasbourg, le 23 juin 1836, et continuées à Montpellier jusqu’au 5 décembre 1857, époque où elles ont été publiées.
« C’est en partant de l’opinion que le contact plus ou moins prolongé de l’air était la cause du développement des moisissures » que les précédentes expériences et celles de la troisième série, qui ont été commencées à Montpellier le 17 mars 1857, ont été instituées depuis sans interruption.
La méthode d’expérimentation que j’ai adoptée dans ces expériences, que je poursuis depuis neuf ans, diffère en deux points de celles des auteurs qui m’ont précédé ou suivi. La voici telle qu’elle ressort du Mémoire publié en 1857 ; elle consiste :
A. A mettre la matière transformable ou fermentescible (dans mes expériences d’alors c’était le sucre de canne) en présence d’une substance mortelle pour les germes que l’air peut apporter avec lui. La substance employée était la créosote , ou le bichlorure de mercure, ou le sulfite et le bisulfite de soude.
B. A mettre la même matière avec de l’air débarrassé des poussières de l'atmosphère, lorsqu’on voulait, à la manière de Schwann et autres savants, démontrer que cet air est par lui-mème infécond.
C. A ouvrir les vases contenant la dissolution sucrée dans un lieu déterminé de l’atmosphère, lorsqu’on voulait conclure que si des organismes se développent, les germes de ces organismes étaient apportés par cet air. Ceci est la méthode qui a été adoptée aussi par M. Pasteur.
D. A étudier les transformations du milieu consécutivement au développement des moisissures, lorsque l’air avait eu accès, ou à noter la conservation lorsque rien ne s’était développé.
Quel a été le résultat de l’application de cette méthode où j’avais pour chaque exemple trois moyens de contrôle? Le voici : dans les trente-neuf expériences que j’ai rapportées en 1855 et 1837, qui avaient duré à cette époque, les unes huit mois, les autres dixsept mois et neuf mois, j’ai constaté :
i° Que les moisissures se sont développées toutes les f ois que l’air est intervenu ou a agi sur une dissolution sucrée pure ou additionnée
(1) Annales de chimie et de physique (3), t. LIV, p. 32.
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de sels divers et de substances non mortelles pour les germes, et le sucre s'est transformé parallèlement.
2° Que toutes les fois que l’air avait été purgé de poussière, les moisissures ne se sont pas développées et le sucre ne s’est pas transformé.
Que toutes les fois que l’air a eu un libre accès, mais que la dissolution sucrée était additionnée d’une substance mortelle poulies germes, ou qui rendait le terrain impropre à leur développement en moisissures, celles-ci ne se sont pas développées et le sucre ne s’est pas transformé.
Je vous prie. Monsieur, de vouloir bien remarquer que, dans cette méthode, il y a deux choses nouvelles à quoi les expérimentateurs n’ont pas pensé jusqu’ici : faire intervenir une substance qui permette d’opérer sans l’intervention de l’air, et prendre, comme terrain d'étude, une matière organique assez peu complexe, pour qu’il soit facile de constater les transformations ou les modifications que le ferment microphyte ou microzoaire lui fait éprouver.
11 m’est impossible, aussi, de ne pas faire remarquer qu’à l’époque où je publiais mon travail, c’était quelque chose d’assez nouveau que de regarder les moisissures elles-mêmes comme des ferments : depuis, l’idée a fait son chemin; raison de plus de faire voir comment elle est née. On ne connaissait, alors, guère que la levûre de bière et le ferment de la fermentation visqueuse comme ferments organisés ; encore tout le monde ne les regardait pas comme tels : Berzélius, M. de Liebig, Gerhardt, entre autres. J’ai déjà dit ailleurs qu’en cela je suivais depuis longtemps la manière si large de voir de M. Dumas.
Mais après avoir ainsi constaté les faits, en ai-je tiré alors les conséquences que l’on voit aujourd’hui ? Certainement. Voici textuellement mes conclusions de 1857 :
1° Les moisissures ne se développent pas à l’abri de l’air, et dans ce cas la dissolution (sucrée) conserve intact son pouvoir rotatoire ;
2° La liqueur (sucrée) des flacons qui ont été ouverts, qui ont eu le contact de l’air, a varié avec le développement des moisissures;
3° La créosote, sans le contact ou sous l’influence prolongée du contact de l’air, empêche à la fois la formation des moisissures et la transformation du sucre de canne (1);
4° Les moisissures agissent à la, manière des ferments (2);
5° 11 paraît évident que des germes apportés par l’air ont trouvé dans la solution sucrée un milieu favorable a leur développement, et il faut admettre que le ferment est produit ici par la génération de végétaux mycétoïdes (3).
(1) Annales de chimie et de physique (3), t. LIV, p. 37.
(2) Ibid., p. 3Q.
(3) Ibid., p. 40.
Je suis bien forcé d’en faire la remarque. Ces divers côtés de mes expériences me semblent n’avoir pas été assez compris. M. Brown-Séquard(l), dans son Journal de Physiologie, avait cependant parfaitement saisi la portée des résultats, car il les rapporte en ces termes : e< M. Béchamp présente un travail dont les conclusions sont que les moisissures qui se développent dans les solutions du sucre, dans l’eau pure ou chargée de sels, ne s’y forment pas en l’absence de l’air ou lorsque la solution contient de la créosote. »
Ces conclusions, je les ai vues corroborées par toutes les expériences que j’ai poursuivies sans interruption depuis 1857, et qui seront prochainement l’objet d’une série de publications.
Pour moi, au point où la question en est arrivée, il ne s’agit plus de savoir si les germes des microphytes et des microzoaires viennent de l’air, sont transportés par l’air; la question me paraît jugée ; mais comment il se fait que le terrain a une si grande influence sur la naissance de tel ou tel être. Jamais, dans l'eau sucrée pure ou additionnée de sels minéraux qui ne s’opposent pas à la germination des germes, je n’ai vu apparaître que des végétaux microscopiques, celluleux, suffisamment caractérisés et souvent porteurs de sporanges d’où il m’a été donné de voir s’échapper des spores, mais généralement d’espèces qui m’ont paru différentes, selon la nature variable du milieu : autre est la plante qui se développe dans l’eau sucrée pure, autre celle qui naît dans la dissolution additionnée de chlorure de sodium, de chlorure de strontium ou de magnésium, de sulfate manganeux ou d’acide arsénieux, etc. Grâce au concours habile de M. Moitessier, chef des travaux chimiques de la Faculté, je pourrai mettre sous les yeux de l’Académie un album photographique de cette flore microscopique. — Dès qu’une matière albuminoïde dans un état convenable est introduite dans l’eau sucrée, et que l’on ne s’oppose pas à la germination des germes, la scène change : tantôt c’est la levûre de bière qui se développe et qui transforme le sucre en glucose, tantôt c'est le ferment globuleux que M. Péligot a découvert dans la fermentation visqueuse et qui intervertit aussi, partiellement, le sucre en glucose. Si, après que la levûre de bière est apparue et a transformé le sucre de canne en glucose, la fermentation alcoolique s’établit et s’accomplit, une nouvelle intervention de l’air fait apparaître de nouvelles générations d’êtres qui se succèdent et s’entre-dévorent, jusqu’à ce que toute la matière organique soit transformée en matière organisée et finalement en matière minérale; car, suivant la profonde pensée de M. Dumas : « les fermentations sont des phénomènes du même ordre que ceux qui caractérisent l’accomplissement régulier des actes de la vie animale. » Plusieurs fermentations successives défont brusquement ou peu à peu des matières organiques
(1) Journal de Physiologie , t. I , p. 428.
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complexes, et elles les ramènent, en les dédoublant, à l’état inorganique (1). Dans l’ordre providentiel que l’on entrevoit, c’est là certainement le but de la création de ces très petits êtres.
L’étude du développement et de l’influence des moisissures, au point de vue où je me suis placé, explique maintenant plusieurs faits jusqu’ici inexpliqués :
Les transformations de l’empois d’amidon exposé à l’action de l’air dans les expériences de M. de Saussure;
La transformation de la créatinine en créatine observée par M. de Liebig, lorsqu’on abandonne pendant longtemps au contact de l’air une dissolution de cette substance. L’illustre chimiste y a constaté un peu de moisissure (2) ;
La formation de l'acide gallique, quand on laisse moisir les noix de galle humectées;
Le dédoublement de la salicine en saligénine et en glucose, lorsqu’on abandonne la dissolution au contact de l’air, et que des moisissures spéciales s’y développent, ainsi que l’a vu et démontré récemment M. Moitessier (3).
C’est encore ainsi qu’une dissolution de gomme, de ligneux soluble, en moisissant, se trouve plus ou moins profondément modifiée.
Une dissolution d’acide tannique se couvre et se charge rapidement de moisissures, et bientôt, sans dégagement apparent de gaz, on n’y découvre plus trace d’acide tannique, mais de l’acide gallique, et d’autres produits dont nous poursuivons l'étude, M. Moitessier et moi. D'autres transformations obtenues sous les mêmes influences sont étudiées en commun par nous, tant le sujet, vu de ce côté, m’a paru vaste.
Pourquoi un ferment spécial se développe-t-il en faisant varier la nature de la substance fermentescible? Si ce n’est parce que le germe trouve le terrain qui lui permet de se développer d’abord-, et de se nourrir ensuite? Pourquoi des végétaux, lorsqu’il n’y a pas de matière albuminoïde dans la liqueur et que, néanmoins, la moisissure formée est azotée, comme je l’ai dit dans mon premier travail, et comme nous l’avons constaté de nouveau, M. Moitessier et moi, sur les moisissures de l’acide tannique? Et si le milieu doit contenir de la matière albuminoïde pour le développement de certains êtres, n'est-on pas en droit de dire que l’être qui se développe est de nature animale? puisqu’il se nourrit, comme les animaux, de matière plastique toute formée qu’il s'assi-
(1) Traité de chimie appliquée aux arts , t. VI, p. 304 (1843).
(2) Nouvelles lettres sur la chimie ; 35e lettre, p. 199, et note. Traduction de Gerhardt.
(3) Séances de la section des sciences de l'Académie des sciences de Montpellier.
mile ; les végétaux seuls ayant en eux la faculté de créer la matière plastique dont se nourrissent les animaux?
L’hétérogénie, ou plutôt Yautogénie, qui ne peut certainement pas expliquer comment la matière organique peut devenir matière organisée, explique-t-elle au moins, car c’est par là qu’il me semble qu’il faudrait commencer, comment , une cellule étant donnée, la matière organique peut s’organiser pour former une autre cellule? Si le mystère est grand ici, combien ne l’est-ii pas là ? — Si l’air est le véhicule des germes des plantes microscopiques, comme il est certainement le véhicule du pollen des plantes phanérogames, on comprend facilement qu’il s’en développe là d’une espèce, ici d’une autre, parce que le germe déjà organisé y trouve le terrain propice, comme la semence que l’on enfouit dans un sol d’avance préparé pour la recevoir. — Quant à la question de savoir si à chaque ferment correspond un germe spécial, la théorie des générations alternantes me paraît en voie de résoudre le problème par l'hypothèse d’un nombre limité de germes.
Avec vous, Monsieur, je suis donc heureux de dire : « La génération spontanée n’est pas. » Il est rationnel et expérimental de nier toute formation autogène, spontanée, blastématique, non seulement d’un organisme, mais même d’une cellule, non seulement dans le présent, mais dans le passé, dût-on invoquer pour cela des milliards de siècles.
J’ai l’honneur d’être, etc.
A. Béchamp.
HL — Seconde note à la page 107.
f Lc Courrier des Sciences et de l'Industrie (1864, t. I, n° 2, p. 32) s exprime en ces termes, au sujet d’une Note que j’avais adressée à 1 Académie des sciences en réponse à une communication de M. Pasteur :
« Une Note de M. Béchamp, qu’on trouvera plus loin (art. Académie), exige une explication, car elle répond à une communication académique de M. Pasteur, dont le Courrier n’a rien dit. Cette communication a pour titre : « Note relative à des réclamations deprionté soulevées par M. Béchamp au sujet de mes travaux sur les fermentations et les générations dites spontanées.
” .... M. Béchamp (dit M. Pasteur au début de cette Note) a publié dans ces derniers temps une suite d’articles au sujet des fermentations et des générations dites spontanées, dans lesquels un œil attentif découvre facilement des réclamations de priorité s’adressant à1 mes travaux sur ces mêmes matières, jointes à des appréciations historiques erronées. » Après ce début, M. Pasteur ajoute que les faits établis et invoqués par M. Béchamp n’ont aucun rapport avec les expériences qui lui sont personnelles, et n’ont pas
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le moins du monde servi la question des générations dites spontanées ni celle des fermentations. Il termine en disant : « Le lecteur qui désirerait se rendre compte des prétentions et des erreurs historiques de M. Béchamp fera bien de lire la préface que ce chimiste a placée entête d’un petit volume qu’il vient de publier à Montpellier, sous ce titre : Leçons sur la fermentation vineuse. J’aurai l’occasion d’en parler ailleurs. »
C’est à cet article dont le ton singulier a été pour tout le monde un motif d’étonnement que M. Béchamp répond parla Note extrêmement modérée , que l’on trouvera plus loin. En la rédigeant, l’auteur a mis en pratique les règles de conduite qu’il formule ainsi dans la lettre qui nous a apporté copie de sa réponse :
« Ce n’est pas une bonne chose que la guerre de personnes. » Sachons respecter les hommes et leurs idées jusque chez nos » adversaires : mais tenons ferme pour les faits, qui seuls restent » et serviront un jour à l’édification plus complète de la science. » Surtout ne cherchons pas à amoindrir nos contradicteurs, tout le » monde y perd. » Voici cette Note :
Remarques au sujet d’une Note de M. Pasteur insérée dans le compte-rendu de la séance de l’Académie du 14 décembre courant ; par M. A. Béchamp : — M. Pasteur me reproche de soulever une réclamation de priorité s’adressant à ses travaux et de m’appuyer exclusivement sur une Note que j’ai insérée dans les Annales de chimie et de physique pour l’année 1838 (1). M. Pasteur ne veut pas que mon travail ait la signification que je lui attribue et, de plus, il affirme qu'il est de nulle valeur relativement à la question des générations spontanées et des fermentations. Le débat entre M. Pasteur et moi se réduit à une question de dates et à une saine appréciation des choses. Je l’ai dit et je le répète , en commençant je ne me préoccupais pas de générations spontanées ; aussi le mot hétérogénie n’est pas dans mon Mémoire. Si donc ce travail contient des conclusions contraires à l’hétérogénie, elles ont une grande valeur si elles sont exactes, car elles auront été amenées sans parti pris et comme une conséquence rigoureuse de l’expérience ; voilà ce que j’ai voulu faire ressortir dans la lettre que j’ai eu l’honneur d’écrire à M. Flourens.
Quel est le problème posé par l’hétérogénie dans le passé et dans le présent? C’est la démonstration que la matière organique peut spontanément s'organiser, c’est-à-dire que quelque chose peut se créer de rien.
(1) La première partie de mes recherches a paru dans les Comptesrendus , le 19 février 1855. La suite est un extrait au Compte-rendu du 4 janvier 1858. Dans plusieurs circonstances , j’ai déclaré que je poursuivais mes recherches sur le même sujet. Nous avons le malheur, en province, de ne pouvoir user facilement d’une publicité aus3i étendue que les savants de la capitale.
Que se sont proposé ceux qui dans le passé et dans le présent ont voulu prouver le contraire? savoir : que la matière organique ne peut pas spontanément s’organiser? C’est de démontrer : que toutes les fois qu’on place cette matière organique dans certaines conditions, en laissant aux êtres qui pourraient se développer les moyens de vivre, rien d’organisé ne s’engendre ; et de conclure : que lorsque, dans d’autres conditions , des organismes naissent , les germes, œufs ou sporules de ces organismes viennent de l’air.
Or, cette démonstration, je l’ai de nouveau donnée, et cela avant M. Pasteur. Si le mot hétérogénie n’est pas dans mon Mémoire, la conclusion contraire à la doctrine que ce mot rappelle y est tout au long.
M. Pasteur a bien cité des conclusions de mon Mémoire qui établissent que les moisissures agissent comme ferment pour intervertir le sucre de canne; mais le savant auteur s’abstient de rapporter d’autres passages aussi importants, qui témoignent de mes préoccupations dès avant 1837. Les voici : « C’est en partant de l’opinion que le contact plus ou moins prolongé de l’air était la cause du développement des moisissures que pour faire mes dissolutions je me suis servi d’eau bouillie, etc. ( Annales de chimie et de physique , t.LIV, p. 37).
» Les moisissures ne se développent pas à l’abri de l’air (Ibid., p. 33).
» La liqueur des flacons qui ont été ouverts, qui ont eu le contact de l’air, a varié avec le développement des moisissures. Lacréosoté, sans le contact ou sous l’influence prolongée du contact de l’air , empêche à la fois la formation des moisissures et la transformation du sucre de canne (Ibid., p. 37).
» Il paraît donc évident que des germes apportés par l’air ont trouvé dans la solution sucrée un milieu favorable à leur développement (Ibid., p. 40). »
Relativement à la manière dont agissent les moisissures, je constate, à la page 40 du même Recueil, « que la liqueur, lorsque la » rotation a diminué sensiblement pour passer vers la gauche, est » constamment acide. L’acide formé contribue sans doute pour sa » part à hâter la modification du sucre. » L’Académie voit par là que je connaissais alors toute l’étendue du problème dont je m’étais proposé la solution. En publiant la suite de mes recherches, si l’Académie daigne les encourager, je reviendrai sur les expériences de Mitscherlich qui sont classiques et qu’un professeur n’ignore pas. Je démontrerai, par une contradiction de M. Pasteur, que la question est toujours à l’étude et que la solution définitive n est pas encore donnée. Je n’ai plus qu’à coordonner mes expériences.
A l’époque où je publiais mon travail, mon but n’était pas de
taire l’histoire de la question au point de vue des générations spontanées : c’eût été, alors, un hors d’œuvre; la question n’était pas de nouveau soulevée, elle ne l’a été qu’un an après la publication de mon Mémoire.
En prenant la liberté d’écrire à M. Flourens, j’avais encore pour but de rappeler une nouvelle fois l’attention sur des expériences déjà anciennes et sur la méthode que j’avais adoptée; si de là est sortie la nécessité de fixer les dates, c’est que je voulais conserver à ces expériences leur originalité, etn’avoir pas l’air, en en publiant la suite, de ne suivre d’autres traces que celles de mes devanciers; non qu'il ne soit glorieux de suivre celles de M. Pasteur, mais parce que je considère qu’en certains points mes expériences ont un contrôle qui manque à celles du célèbre savant qui veut les réduire à néant.
Nous cherchons la vérité, nous ne travaillons pas pour satisfaire une vaine curiosdé. Au moment où nous publions nos travaux, nous le faisons avec les idées qu'ils ont fait naître, comme nous les entreprenons avec les idées qui sont en nous ou que nous avons puisées dans les œuvres de nos devanciers. J’ai dit dans mon Mémoire de 1857 , où j’ai puisé mes inspirations. J'ai les mêmes idées qu’alors, et je tiens à en pousser les conséquences jusqu’au i bout.