V. — Première note à la page
Sur les microzymas géologiques de diverses origines, par M. A. Bécliamp (Extrait); Comptes-rendus, t. LXX, p. 914.
« Le carbonate de chaux pur n’a pas d’action sur la fécule ni sur le sucre de canne, même au contact de l’air dépourvu de certaines poussières. En ajoutant une goutte de créosote par 100 centimètres cubes d’empois ou d’eau sucrée, le carbonate de chaux pur reste sans action sur ces composés, môme lorsqu’on se borne à fermer l’orifice des vases avec une simple feuille de papier. Après plus de deux années, le sucre de canne était aussi pur que le premier jour, et l’ertîpois n’avait subi aucune iluidificatiôn ; la fécule était restée parfaitement intacte. Pourquoi la craie, môme au sortir de la carrière et prise au centre d’un bloc, agit-elle si rapidement sur l’empois de fécule pour le fluidifier, sur le sucre de canne pour l'intervertir, et produire ensuite avec l’un et l’autre de l’alcool, de l’acide acétique, de l’acide lactique et de l’acide butyrique? J’ai répondu à ces questions (Comptes-rendus, t. LX111, p. 451), en démontrant que la craie contient des organismes actuellement vivants, de l’ordre des granulations moléculaires que l’on observe dans certaines fermentations, et que j’ai nommées microzymas. J’ai déjà fait voir que, dans un calcaire tertiaire d’eau douce, des microzymas analogues existent, et qu’ils possèdent la même fonction que ceux de la craie. Il importait de démontrer que le fait est général, et que dans tous les calcaires, depuis celui de la grande oolithe jusqu’aux plus modernes, des microzymas existent, et que leur fonction est la même, c’est-à-dire qu’ils agissent comme les microzymas de la craie, dont l’action est semblable à celle des bactéries et des microzymas actuels. J’ai surtout examiné les calcaires suivants :
» 1. Calcaire d’Armissan, près de Narbonne. — Age tertiaire moyen, formation lacustre.
MICROZYMAS GÉOLOGIQUES 945
» 11. Calcaire de Barbentane, près de Beaucaire. — Mollasse de l'Age tertiaire moyen, formation marine.
» III. Calcaire de Pignan. — Mollasse de Pignan (Hérault). Calcaire moellon, Age tertiaire moyen, formation marine.
» IV. Calcaire néocomicn, de Lavalette, près de Montpellier. — Très compacte : terrain crétacé inférieur.
» V. Calcaire oolithique. — Je dois les échantillons à l’obligeance de M. Jules François; ils ont été extraits, en présence de M. Normand, des carrières de Savonnières et de Brauvillers (Meuse), ouvertes dans l’oolithe supérieure, entre les vallées de la Saulx et de la Marne.
» Ces divers calcaires ont servi à faire fermenter du sucre de canne et de la fécule. Bans toutes les opérations, il s’est dégagé de l’acide carbonique et de l’hydrogène. L’alcool, l’acide acétique, le lactique et souvent le butyrique sont les termes constants de la réaction.
» Dans tous ces calcaires, on constate aisément, comme dans la craie de Sens, l’existence de molécules mobiles, qui affectent la même forme que les granulations moléculaires des fermentations. Tous laissent, après le traitement par l’acide chlorhydrique étendu, un résidu abondant, retenant, sous forme de gelée, une grande quantité d’eau. Cette matière gélatineuse, étant desséchée à 130 degrés et ensuite incinérée, noircit et perd de son poids. Je donnerai pour exemple ce qui a lieu pour le calcaire oolithique de Savonnières, fin blanc; 1000 grammes de calcaire fournissent : Résidu humide, complètement égoutté : 106 er- Se réduisant, après dessication à 1 30 degrés, à . 20sr, 80
Et après calcination à l’air, à 18, 97
Perte , matière organique 1 , 83
Cette matière organique , comme pour la craie , est azotée , elle servait principalement à constituer les microzymas. Il est à remarquer que, pendant que l’on dissout le calcaire oolithique dans l’acide chlorhydrique, il se développe une odeur bitumineuse spéciale. Les produits des fermentations par ce calcaire ont également une odeur un peu bitumineuse, rance, que l’on ne retrouve pas dans les opérations avec les autres calcaires.
» VI. Tuf calcaire de Castelnau, près de Montpellier. — Il est porteur d’empreintes de feuilles, et les microzymas s’y retrouvent. Néanmoins l’empois de fécule n’a subi un commencement de fluidification que trois semaines après le commencement de l’expérience, et, après deux mois, il ne s’était formé que des traces non dosables de produits de fermentation. Les microzymas du tuf se sont bornés, très lentement, à liquéfier l’empois et à former de la fécule soluble. Cette expérience est importante, en ce qu’elle nous assure que les microzymas que l’on retrouve dans les calcaires plus anciens ne proviennent pas des infiltrations qui y
APPENDICE
auraient apporté les débris des êtres actuels, ni des poussières atmosphériques de notre époque.
« J ajoute maintenant que la houille de Bessège, pulyérisée et mise avec du carbonate de chaux pur dans l’empois d’amidon , ne le fluidifie pas, bien qu’au microscope on y découvre des particules brillantes, incolores, qui simulent des microzymas. Au contraire , la terre de garrigue , la terre de bruyères , contiennent des microzymas qui agissent énergiquement sur l’empois de fécule. Et l’on ne sera plus surpris, d’après l’ensemble de ce travail, de trouver que la poussière des rues des grandes villes , comme celle des rues de Montpellier, puisse être employée comme ferment lactique et butyrique puissant, à cause des microzymas nombreux qui s’y trouvent. C’est par là que s’expliquent les expériences de M. Chevreul sur la formation des sulfures dans les environs de la Bièvre.
» Quelle est maintenant la signification géologique de ces microzymas et quelle est leur origine? 11 est assez difficile de faire une réponse qui soit sans réplique. Je vais pourtant l’essayer.
» Je crois qu’ils sont les restes organisés et encore vivants des êtres qui ont vécu à ces époques reculées. J’en trouve la preuve dans ces recherches mêmes et dans celles que j’ai exécutées seul ou en collaboration avec M. Estor sur les microzymas des êtres actuellement vivants. Ces microzymas sont morphologiquement identiques, et, bien qu’il y ait quelques légères différences dans leur activité comme ferments, tous les composés qui se forment sous leur influence sont pourtant du même ordre (1).
» Peut-être un jour la géologie, la chimie et la physiologie se
(1) Cette conclusion pourra paraître étrange; pourtant je la crois exacte , et jusqu’à preuve du contraire, je la maintiens. Je prie que l’on veuille bien remarquer ceci : d'après les recherches de M. Payen, la fécule, même à l’état d’empois, est complètement insoluble; mais les calcaires sont insolubles également et évidemment. Pourtant ils fluidifient l’empois ! Comment deux corps également insolubles pourraient-ils réagir? Si donc l’empois se fluidifie et s’il ne peut l’être ni par le carbonate de chaux ni par aucun des autres composés minéraux des calcaires, il faut bien que ce soit grâce à l’influence des matières organiques de ces calcaires ; or ces matières organiques sont également insolubles. D’autre part, la fluidification de l’empois est fonction de l’influence des acides, d'une température élevée et des ferments solubles analogues à ladiastase, cette autre belle découverte de M. Payen. Mais la liquéfaction de l’empois par les calcaires se fait dans un milieu neutre et au-dessous de 40 degrés: dans ces conditions, elle ne peut être due qu’à un ferment soluble; et l’on sait que les ferments solubles, les zymases, sont toujours le produit de l’activité d’un organisme vivant: les granulations moléculaires organiques des calcaires sont donc vivantes ; elles sont des microzymas analogues aux granulations moléculaires des êtres actuellement vivants^ lesquelles agissent exactement de la même manière.
MICROZYMAS GÉOLOGIQUES
rencontreront pour affirmer que les grandes analogies que l’on constate entre la faune et la flore géologiques, et la flore et la faune actuelles, au point de vue de la forme, existaient aussi au point de vue de l’histologie et de la physiologie. J’ai déjà constaté quelques différences entre les microzymas géologiques de diverses origines : ainsi , tandis que le calcaire d’Armissan et celui de Barbentane laissent apparaître des bactéries, il ne s’en développe point avec la craie et le calcaire oolithique, dans les mêmes circonstances. Des différences analogues se peuvent constater entre les microzymas des êtres actuels.
» En lisant les remarques que M. Elie de Beaumont a faites, dans la séance de l’Académie du 6 décembre dernier, à propos de l’osséine des os fossiles, il m’a semblé que l’illustre géologue ne pensait pas que les conclusions que M. Scheurer-Kestner tirait de ses analyses prouvassent la contemporanéité du mammouth et de l’homme. Je n’ai pas eu l’occasion d’examiner des os fossiles; mais j’ai toujours vu les os anciens, conservés à l’air ou retirés de la terre, fourmiller de microzymas. D’un autre côté, la matière organique n’est pas si altérable, spontanément, qu’on l’admet généralement (1). Sa conservation serait indéfinie si des ferments, dans des conditions convenables, ne la ramenaient peu à peu, par une sorte de dédoublements successifs, comme s’exprime iM. Dumas, à l’état minéral. La gélatine, par exemple, même à l’état de gelée, pourrait se conserver sans fin si rien d’organisé n’y était introduit, et, même au contact de l’air, dans un milieu créosoté à dose non coagulante, son inaltérabilité est sans limite; mais dès qu’on y ajoute des microzymas ou qu’il en arrive par une exposition à l’air, cette gelée se liquéfie et prend une odeur spéciale, le produit de la liquéfication ne gélatinise plus : c’est de la gélatine soluble analogue à ce que M. Scheurer-Kestner appelle osséine soluble. Les microzymas qui liquéfient la gelée de gélatine ont la plus grande ressemblance avec ceux des os. Or il pourrait se faire que ces microzymas agissent moins rapidement sur tel os que sur tel autre, et, par suite, que l’on ne puisse rien conclure relativement à l’àge de cet os. Si, comme l’a fait observer M. Elie de Beaumont, l’ivoire du déluvium glacé de la vallée de l’Obi est intact, c’est que dans ces conditions l’activité des microzymas est réduite à zéro, tandis que, dans le déluvium de la France et de l’Angleterre, ils ont pu agir et rendre friables les défenses d’éléphant qu’on y rencontre. 11 est remarquable, en effet, que les microzymas des calcaires que j’ai examinés sont à peu près sans action aux basses températures, et que toute leur activité ne se développe qu’entre 35 et 40 degrés.
(1) Les becherches de Kunth , sur les plantes trouvées dans les tombeaux égyptiens , démontrent très bien cette inaltérabilité de la matière organique. (Voir Annales des Sciences naturelles, par MM. Audouin , Brongniart et Dumas; 1826.)
APPENDICE
Une température glaciale, comparable à celle de la vallée de l’Obi, arrêterait totalement cette activité. »