X. — Addition à la page
Réflexions sur les générations spontanées , à propos d’une Note de M. U. Gayon sur les altérations spontanées des œufs , et d’une Note de M. Crace-Calvert sur le pouvoir de quelques substances de prévenir le développement de la vie protoplasmique, par M. A. Béchamp. (Comptesrendus, t. LXXV1I, p. 613.)
Il y a quelques années, j’ai publié sur la fermentation alcoolique et acétique spontanée des œufs, un travail où je disais : « L’œuf porte en lui-mème, normalement, la cause de cette transformation, et c’est surtout dans le jaune que réside cette cause. » ün autre travail montrera que j’aurais pu intituler cette Note : « Des microzymas de l’œuf considérés comme organismes producteurs d'alcool et d’acide acétique (1). »
Mon intention était de ne revenir sur ce sujet qu’après avoir résolu quelques-uns des problèmes qu’il soulève et qui se rattachent à mes autres études sur les microzymas. Il fallait, notamment, reprendre l’étude des matières albuminoïdes de l’œuf et les caractériser, afin de déterminer dans quelle limite on peut dire qu’elles sont modifiées dans l’altération provoquée par le procédé de M. Donné. Ce travail est très avancé (2). La Note que M. U. Gayon a récemment présentée à l’Académie (3) m’oblige à modifier le planque je m’étais tracé. Les critiques adressées à la conclusion que je rappelais en commençant, soulèvent une question de méthode qu’il m’importe, dans l’intérêt de cette étude, d’examiner avant tout. « On se rappelle, dit M. Gayon, les expériences décisives par lesquelles M. Pasteur a combattu victorieusement les théories de la génération spontanée, je veux parler de la disposition simple qui consiste à conserver au contact de l’air pur, à l’abri de tous germes actifs, les liquides les plus altérables, tels que le sang et l’urine. « Et l’auteur s’efforce de démontrer que je me suis trompé; qu’il n’y a dans l’œuf, dans le jaune, normalement, nécessairement, rien à quoi l’on doive attribuer les transformations observées. Pour les expliquer, il fait intervenir les germes de l’air, accidentellement introduits dans l’œuf avant le dépôt de l’enveloppe calcaire de la coquille. Je répondrai plus tard à l’argumentation de M. Gayon, par des faits que je crois pouvoir regarder comme décisifs : mais mon honorable
(1) Comptes-rendus, t. LXVII, p. 523.
(2) Contrairement à ce que l’on croyait, il y a au moins trois matières albuminoïdes distinctes dans le blanc d’œuf; dans le jaune , outre les microzymas qui sont insolubles dans l’eau , il y en a au moins deux qui sont solubles.
(3) Comptes-rendus, t. LXXVII, p. 214.
GÉNÉRATION SPONTANÉE
contradicteur laisse croire que, dans mes recherches, je ne prends aucune précaution contre les germes actifs de l’atmosphère. C’est ici que se place la question de méthode.
Je ne sais jusqu’à quel point les sectateurs de l’hétérogénie ont été convaincus ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’une école physiologique n’en continue pas moins de professer la doctrine que l’on dit vaincue, et ici je ne fais pas allusion aux savants qui font dériver le monde organisé d’un monère, simple flocon d’albumine vivante, spontanément formé, mais à ceux qui soutiennent que la cellule , dans les êtres supérieurs, naît d’un protoplasma vivant où n’existerait rien d’organisé. Quoi qu’il en soit, je me hâte de déclarer que je n’ai aucune objection à élever contre la méthode indiquée. Or cette méthode, qui a pour but de tuer les germes atmosphériques ou d’en empêcher l’arrivée dans les mélanges ou les produits fermentescibles, est insuffisante et caduque quand il s’agit d’expérimenter sur des matériaux dans lesquels on veut démontrer l’existence d’éléments anatomiques vivants, qui proviennent d’êtres dont toutes les parties ont eu le contact de l’air atmosphérique normal, c’est-à-dire chargé de poussières où, comme je l’ai démontré, dominent précisément des microzymas d’un certain ordre.
La méthode plus générale que j’ai substituée à celle-là, en la combinant au besoin avec elle, consiste à introduire de la créosote, de l’acide phénique, des agents analogues ou autres, dans le milieu fermentescible. J’ai eu l’occasion d’y insister plusieurs fois devant l’Académie et d’en exposer la théorie. Je demande la permission de répéter que la créosote, par exemple, employée à dose non coagulante, qui n’empêche pas une fermentation commencée de s’achever, a pour effet, non, sans doute, de tuer les germes atmosphériques, mais de s’opposer à leur évolution en moisissures, bactéries, ou autres infusoires, selon les circonstances. Réciproquement elle peut enrayer l’usure et la destruction physiologique de certaines cellules. 11 n’est pas même nécessaire que la créosote soit introduite dans le milieu fermentescible; il suffit que celui-ci soit placé dans une atmosphère qui en contient la vapeur. Sous son influence, ou celles d’agents analogues bien choisis, même sans prendre d’excessives précautions, les matières les plus altérables se conservent au contact de l’air sans subir de transformation chimique appréciable, alors que, sans leur usage, les moisissures ou les bactéries, ou d’autres infusoires apparaissent, lesquels opèrent consécutivement la transformation de la matière.
11 n’est peut-être pas inutile d’ajouter que cette méthode, je l’avais appliquée à une époque où la question des générations spontanées n’était pas de nouveau soulevée, c’est-à-dire longtemps avant 1838. Depuis lors elle a fait ses preuves; la théorie qui en découle a été confirmée, et ses conséquences ont abouti à des applications, même à l’art de guérir. En effet : 1° M. Crace-
Calvert (4) s’est assuré que l’acide phénique et le cressylique sont « des substances qui préviennent entièrement le développement de la vie protoplasmique et de la moisissure. » Comme moi , M. Calvert se sert de ces substances à dose non coagulante. Sans doute appeler « vie protoplasmique » le développement des vibrions et des bactéries, cela est de peu d’importance, bien que ce soit là le langage d’un spontépariste. M. Calvert dit : « prévient le développement de la vie protoplasmique, » là où je dis : « empêche l’évolution des germes atmosphériques en vibrions, bactéries ou moisissures. » C’est une nuance, mais ce qui reste acquis, c’est que la créosote et les agents analogues créent un milieu stérile où n’apparaît rien d’organisé. 2° M. Masse (2), en 4864, a appliqué la créosote au traitement du sycosis parasitaire, en s’appuyant sur la théorie que je viens de résumer. « C’était, dit-il, un nouveau parasiticide à essayer. Toutefois, il ne fallait pas se faire illusion; la créosote ne devait point tuer immédiatement le parasite développé, puisqu’elle n’arrête pas une fermentation qui a commencé. Elle s’oppose au développement ultérieur des spores ; elle crée dans les follicules pileux un terrain stérile, dans lequel le cryptogame ne pourra que s’épuiser et mourir. » La guérison est venue donner raison à la théorie. Plus tard, dans les mêmes hôpitaux de Montpellier, M. Pécholier (3) a employé, avec succès, le même agent dans la fièvre typhoïde, et les résultats observés ont été confirmés par M. Gaube (4). Enfin MM. Barraut et Jessier se sont servis de l’acide phénique dans le traitement de la fièvre intermittente , en invoquant la même théorie. Je pourrais multiplier les cas où la créosote et l’acide phénique ont eu des applications médicales, couronnées de succès.
11 est donc démontré que la nouvelle méthode empêche les fermentations, parce qu’elle s’oppose à la naissance des ferments organisés par les germes atmosphériques. La méthode ancienne empêche les mêmes manifestations, parce qu’elle tue les germes ou s’oppose à leur arrivée dans le milieu fermentescible. On voit la différence. Je reviens à la Note de M. Gayon. L’auteur, après avoir rappelé la conservation de l’urine et du sang par l’ancienne méthode, annonce qu’il a conservé de même l’albumine et son mélange avec le jaune.
J’ai plusieurs fois insisté sur ce que l’albumine, la gelée de gélatine, le bouillon ou l’infusion de levûre, sucrés ou non, d'autres matières albuminoïdes, additionnés de créosote, se conservaient sans difficulté au large contact de l’air. Pour ce qui est de l’urine,
(1) Comptes-rendus , t. LXXV, p. 1015, 28 octobre 1872.
(2) Comptes-rendus, t. LIX, p. 574, et Montpellier médical, t. XIII, p. 441.
(3) Comptes-rendus, t. LXVIII, p. 671 ; mars 18G9.
(4) Ibid., t. LXIX, p. 838; octobre 1869.