GRANULATIONS MOLÉCULAIRES DES FERMENTATIONS
déterminé la décomposition du corps azoté qui provoque la fermentation (1). »
M. Berthelot a fait aussi des expériences de fermentation avec des tissus animaux divers ; nous y reviendrons tout à l’heure.
Ainsi les granulations moléculaires, en 1860, ne sont pas considérées comme des ferments , ni par M. Robin , ni par M. Berthelot. Dans l’expérience où elles jouent le rôle principal , ce rôle est attribué à la décomposition de la gélatine , qui est dirigée dans un sens déterminé par un carbonate alcalin. Les choses en étaient là lorsque M. Pouchet d’abord, M. Pasteur ensuite, ont recherché les germes dans l’air : l’un et l’autre ont passé à côté des granulations moléculaires sans les apercevoir ou sans leur accorder d’importance.
Voyons comment l’un et l’autre recherchaient les * germes, et, les ayant trouvés, quelles conclusions ils tiraient de leur trouvaille. Et pour rendre à chacun ce qui lui revient, n’oublions pas que la voie a été indiquée à M. Pasteur par M. Pouchet.
Vous vous rappelez, que, le 20 décembre 1858, M. Pouchet adressa à l’Académie des sciences son premier travail sur la génération spontanée (2). Après la note dontM.Milne Edwards fit suivre cette communièation, M. Pouchet, qui ne se tint pas pour battu , ayant fait une réponse très longue que l’Académie admit, se prit à rechercher dans l’air atmosphérique les germes , les œufs , les spores des productions dont il constatait la naissance dans ses infusions.
Tout le monde sait que l’atmosphère qui nous environne charrie des poussières d’autant plus abondantes qu’elle est plus violemment agitée, soulevée parle vent. Ces poussières
(1) Berthelot : Chimie organique fondée sur la synthèse , t. II, p 625 (1860). Voir aussi Mémoire de la Société de Biologie , année 1858 , p. 121.
(2) Note sur des proto-organismes végétaux et animaux , nés spontanément dans de L'air artificiel et dans le gaz oxygène, par M. F. Pouchet. — Expériences sur les générations spontanées ; seconde partie : Développement de certains proto-organismes dans de l'air artificiel. Note de MM. Pouchet et Houzeau. Comptes-rendus , t. XLVII, p. 979, 20 décembre 1858.
sont composées de toutes sortes de détritus, minéraux enlevés à l’écorce minérale du globe ; organiques ayant pour origine les mille altérations que subissent nos vêtements, nos aliments, et l’innombrable flore qui recouvre le sol, la faune qui s’y meut ou vole dans l’air, etc. Les botanistes n’ont-ils pas observé que les fleurs femelles des plantes monoïques ou dioïques ne sont fécondées que grâce au pollen transporté par l’air, souvent à de grandes distances ? Rien de plus simple que d’y trouver les spores si ténus, si légers des cryptogames microscopiques, puisqu’on y a trouvé des matières denses comme des débris de roches , et même des parcelles de fer.
Pendant le repos de l’atmosphère ou tandis qu’elle est moins soulevée , ces débris, détritus, etc., se déposent et forment la poussière qui recouvre les divers objets de nos habitations, et qui y pénètrent par les ouvertures de nos appartements.
Or, M. Pouchet s’est dit: « La poussière n’étant formée que par le dépôt des corpuscules que charrie l’atmosphère , il est évident que son étude attentive n'est que d’analyse microscopique de l’air. »
Et il assure n’avoir reconnu, parmi tous les corpuscules de poussière qui appartiennent au règne végétal, qu’un petit nombre de spores dé cryptogames. Quant à des œufs d’animalcules, il n’en a jamais rencontrés (1).
(1) Pouchet : Elude des corpuscules en suspension dans 1 atmosphère. Comptes-rendus, t. XLVIII, p. 546 (1859). M. Pouchet donne l’énumération suivante des corpuscules reconnus par lui dans la poussière déposée : « Fragments de tissu de diverses plantes ; fibres ligneuses eu petit nombre; des fragments de cellules et des vaisseaux ; des poils d’ortie et de végétaux d’espèces variées ; fragments d’aigrettes de synanthérées ; filaments de coton blancs ou teint3 de diverses couleurs ; fragments d’anthères, grains de pollen de malvacée , d’épilobium et de pin; des spores de cryptogames, en petit nombre. Enfin, presque partout, une très notable quantité de fécule de blé et rarement de la fécule d’orge, de seigle et de pomme de terre. »
M. Pouchet a examiné les poussières recueillies dans les localités suivantes : « Laboratoire d’histoire naturelle de Rouen. — Tour de Georges d’Amboise à P,ouen. — Intérieur de l’abbaye de Fécamp. Ruines de Thèbes. — Tombeau de Ramsès II. — Chambre sépulcrale de la grande pyramide. — Temple de Vénus Athor, à Philoe. — Temple de Sérapis à Pouzzoles. — Tête de chien momifiée de Béni-
L’année suivante, « à l’aide d’un instrument très simple » nommé aéroscope , M. Pouchet assure être parvenu à pouvoir concentrer, sur une très petite surface, tous les corpuscules solides et normalement invisibles qui flottent dans l’air « de façon h permettre d’en apprécier strictement la nature et d’en faire le dénombrement. Lorsque nous le voulons, dit M. Pouchet, nous concentrons sur un verre et dans un espace de deux millimètres carrés tous ceux qui se trouvent disséminés dans un mètre cube d atmosphère ou même beaucoup plus. » Je ne me porte pas garant de l'excellence du procédé; mais à l’aide de ce moyen nouveau, il a été constaté , d’après l’auteur, que les spores des plantes et les œufs d’infusoires étaient infiniment rares, même dans les lieux — le laboratoire de M. Pouchet, par exemple — où pullulent presque toute l’année des microzoaires et des mucédinées. « Dans 1,000 décimètres cubes d’air, dont les corpuscules invisibles ont été concentrés , M. Pouchet n’a pas , dans une observation exécutée à l’aide de son instrument , rencontré un seul œuf d’infusoire , ni une seule spore. »
Et l’auteur résume ainsi cette partie de ses études : « Tandis que mon aéroscope démontre victorieusement que cette abondance de germes, dont on parle toujours, mais qu’on n’expose jamais, n’existe nullement dans l’air; par une série d’expériences comparatives , en ensemençant des corpuscules atmosphériques, dans des circonstances favorables au développement des proto-organismes, jamais je n’ai vu que le sol ensemencé fût plus fécond que celui qui ne l’était pas (1). »
Hassan. — Cabinet d’un antiquaire juif au Caire. » Les corpuscules de matière amylacée sont les plus répandus : l’auteur les a retrouvés jusque dans les palais et les hypogées de la Thébaïde, «où ils dataient peut-être de l’époque des Pharaons ! »
(1) Moyen de rassembler dans un espace infiniment petit tous les corpuscules normalement invisibles dans un volume d’air déterminé. Comptesrendus, t. L, p. 748 (1860). C’est là que l’on trouvera la description de l’aéroscope de Pouchet. C’est un instrument à l’aide duquel il prétendait « concentrer sur une surface infiniment petite l’ensemble des corpuscules qui nageaient invisibles dans un espace d’atmosphère proportionnellement immense et parfaitement déterminé à l’aide de la capacité de l’aspirateur. »
M. Pouchet ne s’est pas borné à examiner l’air des lieux dont je viensde parler. Il a soumis à l’aéroscope l’atmosphère des villes et des marais, celle de la mer et des montagnes. Or, en pleine mer, loin des rivages , et dans les montagnes au-dessus de la zone des habitations et des végétaux , les corpuscules atmosphériques deviennent infiniment rares et infiniment ténus , même dans un volume d’air considérable pour de telles expériences, dans 10 centimètres cubes. Dans un tel volume, on n’a rien rencontré que l’on puisse considérer comme de la fécule , des œufs d’infusoires ou des spores de mucédinées. Cependant, dit M. Pouchet, « avec un seul décimètre cube de ce même air, pris soit en pleine mer entre la Sardaigne et la Sicile , soit au milieu de la mer Ionienne, soit enfin au haut de l’Etna, j’ai toujours obtenu d’immenses légions d’infusoires ciliés (1). »
En examinant l’eau qui résulte de la fonte de la neige , M. Pouchet a fait des observations qui confirment les précédentes et qui le conduisent aux mêmes conclusions (2).
Enfin , le même savant a poussé ses recherches jusqu’à l’examen des corpuscules que l’air peut introduire dans les organes respiratoires des animaux. Selon les lieux qu’habitent les oiseaux, par exemple, on peut y découvrir des granules amylacés ou d’autres débris , mais dans toutes ses observations, comptées par centaines , il n’a jamais rencontré ni une seule spore, ni un seul œuf de microzoaire , ni aucun animalcule enkysté (3).
M. Pouchet venait de publier ses premières recherches sur les corpuscules des poussières atmosphériques (4) ,
(1) Analyse mécanique de l'air atmosphérique en différents lieux , pour servir à l’histoire des générations spontanées ; extrait d’une note envoyée de Messine, par M. Pouchet. Comptes-rendus, t. LI , p. 532.
(2) Corps organisés recueillis dans l’air par la neige. Comptes-rendus , t. L , p. 532.
(3) Recherches sur les corps introduits par l'air dans les organes respiratoires des animaux. Comptes-rendus, t. L, p. 1121.
(4) Dans les diverses communications qui furent faites à l'Académie, à la suite de celle de M. Milne Edwards , celle de M. de Quatrefages insiste déjà sur la nature probable des matières organisées de l’atmosphère. Comptes-rendus, t. XLVIII, p. 31. On trouve, en outre, dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie, de MM. Littré et Robin , l’état de nos connaissances à cet égard. Voir l’article Poussière (1858).
lorsque M. Pasteur entreprit à son tour cette étude. Son aéroscope diffère notablement de celui de M. Pouehet, et rappelle l’expérience de MM. Schrœder et Dusch.
M. Pasteur fait passer, au moyen d’un aspirateur à eau continu, l’air extérieur dans un tube où se trouve une petite bourre de coton poudre , de la modification qui est soluble dans l’alcool éthéré. Le coton arrête une partie des corpuscules solides que l’air renferme. Lorsque l’on a fait passer un volume d’air assez ' considérable , la bourre de coton poudre est traitée par l’alcool éthéré : tout se dissout sauf les corpuscules , et par plusieurs lavages on les obtient dans l’état qui permet de les examiner au microscope. On reconnaît de cette manière , dit M. Pasteur « qu’il y a constamment dans l’air commun , en quantités variables , des corpuscules dont la forme et la structure annoncent qu’ils sont organisés. Ce sont des corpuscules analogues à ceux que divers micrographes ont signalés dans la poussière déposée à la surface des objets extérieurs. » Et l’auteur ajoute qu’il a vérifié l’observation de M. Pouehet relative aux granules de la matière amylacée. Or, en semant, avec des précautions particulières, les productions, ainsi recueillies, dans du bouillon de levûre sucré qui, bouilli, n’avait rien laissé apparaître jusque-là, M. Pasteur a vu se développer des moisissures, etc. (1)
Mais il est nécessaire que nous insistions davantage sur cette partie des recherches do M. Pasteur, car il est revenu plus amplement sur l’examen des corpuscules organisés de l’atmosphère dans un travail d’ensemble (2). Je vous conseille de lire dans les Annales de chimie et. de physique le Chapitre II du Mémoire de M. Pasteur; il est très instructif. L’auteur y a fait dessiner diverses figures, que vous voyez sur le Tableau, qui représentent les corpuscules organisés, associés à des particules amorphes, « tels qu’ils s’offrent au microscope pour un grossissement
(1) Expériences relatives aux générations spontanées. Comptes-rendus, t. L, p. 303 (1860).
(2) Mémoire sur les corpuscules organisés qui existent dans l’atmosphère , Examen de la doctrine des générations spontanées. A?males de chimie et de physique. (3) t. LXIV, p. 5 (1862).
120 POUSSIERES ATMOSPHÉRIQUES
de 350 diamètres ; le liquide délayant était l’acide sulfurique ordinaire. »
L’examen du résidu insoluble , dans l’alcool éthéré, de la bourre de coton poudre, était fait à la suite de différents réactifs: eau d’iode, potasse, acide sulfurique, matières colorantes.
En résumé , M. Pasteur reconnaît qu’il y a constamment dans Pair commun un nombre variable de corpuscules, dont la forme et la structure annoncent qu’ils sont organisés, mais sans autrement spécifier en quoi consiste cette organisation. Quant à leurs dimensions , elles s’élèvent depuis les plus petits diamètres jusqu’à ^ à et davantage de millimètre. Mais comme l’expression « les 'plus petits diamètres » pourrait prêter à confusion ,- souvenons-nous que M. Pasteur observait sous un grossissement de 350 diamètres. Après cela, voici les descriptions qu’il en donne : « Les uns sont parfaitement sphériques, les autres ovoïdes. Leurs contours sont plus ou moins nettement accusés. Beaucoup sont tout à fait translucides; mais il y en a aussi d’opaques avec granulations à l’intérieur. Ceux qui sont translucides, à contours nets, ressemblent tellement aux spores des moisissures les plus communes, que le plus habile micrographe ne pourrait y voir de différence. C’est tout ce que l’on peut en dire , comme on peut affirmer seulement que, parmi les autres, il y en a qui ressemblent à des infusoires en boule , enkystés , et généralement aux globules, que l’on regarde comme étant les œufs de ces petits êtres. Mais quant à affirmer que ceci est une spore, bien plus la spore de telle espèce déterminée , et que cela est un œuf et l’œuf de tel microzoaire , je crois que cela n’est pas possible. Je me borne , en ce qui nous concerne , à déclarer que ces corpuscules sont évidemment organisés, ressemblant de tout point aux germes des organismes les plus inférieurs, et si divers de volume et de structure, qu’ils appartiennent sans conteste à des espèces fort nombreuses. »
Quant au nombre de ces corpuscules organisés , M. Pasteur s’exprime comme ccci : « On arrive à reconnaître qu’une petite bourre de coton exposée pendant vingt-quatre heures
au courant d’air de la rue d’Ulm , pris à quelques mètres du sol, pendant l’été, après une succession de beaux jours, rassemble plusieurs milliers de corpuscules organisés pour une aspiration d’un litre d’air environ par minute. » Et c’est là le résultat le plus favorable ; on peut en trouver moins , si l’on opère après la pluie, etc. En somme, M. Pasteur estime que les 1,500 litres d’air qui ont passé sur la bourre de coton y ont laissé plusieurs milliers de corpuscules organisés : mettons dix mille, c’est beaucoup accorder. Cependant, il est juste de dire que M. Pasteur a reconnu que tous les corpuscules ne sont pas arrêtés par une première bourre, mais il a trouvé qu’une bourre placée après la première ne retient que fort peu de chose.
Mais il est une conséquence des recherches de M. Pasteur que je dois vous signaler : c’est que la dissémination des germes n’est pas continue; il existe toujours tel lieu de l’atmosphère où l’on peut ouvrir des appareils contenant des infusions , sans que rien d’organisé y apparaisse. Les spontéparistes répondent, au contraire, que leurs infusions deviennent toujours fécondes, dans quelque lieu que ce soit de notre atmosphère. Ne l’oubliez pas, nous nous appuyerons sur ces assertions d’hommes instruits et distingués qui ne pouvaient pas être dupes d’illusions au point de ne pas s’apercevoir qu’ils erraient contre le bon sens. Je tiens que certaines de leurs expériences sont irréprochables : il faut seulement se souvenir de l’état d’esprit des savants au moment où ils faisaient leurs expériences. M. Pasteur, au fond , partageait l’erreur commune : voilà pourquoi , bien qu’il croie le contraire , il n’a rien prouvé contre certaines expériences réellement exactes de MM. Pouchet, Joly et Musset. Et ces Messieurs, très sérieusement, pouvaient ne se croire pas vaincus et admettre non moins sérieusement la génération spontanée, dans la limite de quelques-unes de leurs expériences.
• Du reste, il ne faut pas croire que tous les savants aient souscrit aux conclusions de M. Pasteur, concernant les germes atmosphériques des infusoires (1).
(1) Voir : Traité du microscope , par M. Ch. Robin, p. 821 ( 1 87 1 ), et: Examen critique du Mémoire de M. Pasteur , relatif aux générations spon-
Revenons aux germes atmosphériques de M. Pasteur. Nous avons vu que ce savant s’est servi d’un grossissement de 350 diamètres pour l’examen microscopique des poussières recueillies. D’une figure des planches de son Mémoire (deux lignes parallèles à ^ de millimètre de distance , entre lesquelles sont dessinées des sphères dont le diamètre va en diminuant), il résulte que les plus grosses formes mesuraient un centième de millimètre. Or les plus petits corpuscules dessinés par M. Pasteur représentent en diamètre le 5° environ de ce centimètre ; c’est-à-dire 0ram, 02 , deux millièmes de millimètre environ. Eh bien, il y a dans l’air quelque chose d’organisé qui est bien plus petit. Ce sont les microzymas atmosphériques , quelque chose que M. Pasteur et tous les observateurs ont négligé, non pas de dessiner, mais de décrire , mais d’étudier. Pour les découvrir et les observer, je me sers de l’appareil qui est devant vous.
L’allonge A contient de l’eau sucrée à 20 pour cent de sucre candi et fortement créosotée (4 à 5 gouttes pour 100 cent, cub.) L’air arrive dans l’eau sucrée par le tube C, le flacon B et le tube E , lorsque le tube D a été mis en communication avec un aspirateur. Le tube E est recourbé en haut pour que les petites mouches et autres objets denses et gros ne puissent pas arriver en A. La solution sucrée est fortement créosotée, afin que les microzymas et les spores , --d’après la théorie que vous connaissez , ne germent et n’évoluent pas. En puisant l’air dans un jardin, à une petite distance du sol (2 m. environ), j’y ai vu sans doute des spores, ou ce que l’on pouvait prendre pour telles , mais une foule de microzymas ou de granulations moléculaires. Par la disposition même de l’appareil, les matières minérales, si elles étaient réellement aussi abondantes qu’on le dit, elles tomberaient au fond de la partie inférieure étroite de l’allonge qui est fermée.
Il faut le répéter, ce qu’il y a de plus abondant, ce ne sont pas les spores ou les œufs de microzoaires qui sont encore à trouver, mais les microzymas; et ce n’est
tanées, par le docteur N. Joly (de Toulouse) , in Moniteur scientifique , Quesneville (livraison du Jer juillet 1863).
pas par milliers qu’on les compte dans 1,500 litres d’air, mais par centaine de mille et davantage dans certains cas (1). Que les microzymas soient organisés, cela n’est pas douteux, puisque d’après ce que nous avons vu ils sont capables, bien qu’insolubles , d’agir comme ferments , soit pour intervertir le sucre de canne , soit pour produire d’autres transformations. Il y a d’autres preuves de leur vitalité ; admettons-les , et poursuivons.
La notion de la dissémination a donc quelque chose de réel, non, sans doute dans le sens étendu et universel que suppose l’hypothèse de Bonnet, mais dans le sens restreint de la genèse de certaine^ productions organisées d’ordre tout à fait inférieur, que nous définirons très exactement plus tard. Dans la dissémination entendue comme cela résulte des observations de Pouchet , nous avons l’idée nette de la notion du germe quand il s’agit des spores des mucédinées, ou bien encore quand il s’agit des œufs des infusoires supérieurs , et nous pouvons reconnaître , ainsi que Spallanzani l’avait déjà fait, que les spores atmosphériques ont pour origine la fructification des mucédinées et autres végétations du même ordre , laquelle dissémine les spores , comme d’autres végétaux disséminent leurs graines et le pollen de leurs anthères , et rien n’empêche que les œufs
(1) Dans les expériences sur la génération spontanée il faut aussi se préoccuper des productions organisées qui se trouvent à la surface des objets que l’on emploie pour faire les infusions. C’est ainsi qu’il m’a été donné de prouver que les ferments de la fermentation vineuse existent tout développés sur le raisin et non dans l’air. Les ferments qui naissent dans le moût filtré par l’exposition à l’air, sont bien différents de ceux qui existent sur le raisin et qui se multiplient ensuite dans le moût tel qu’il sort du pressoir ou dans la vendange Ce qui est vrai des ferments du vin l’est certainement aussi dan3 certaines expériences des spontéparistes.
Dans la poussière de l’air peuvent se trouver en outre des débris de matières animales et végétales diverses; et, comme nous le verrons, ces débris eux-mêmes recèlent des microzymas. Souvent en effet, au milieu de microzymas libres, très nets, on voit des amas granuleux comme serait un débris de levûre de bière vieille , ou une cellule épithéliale, une cellule de tissu du foie, etc. Bien des fois, il m’est arrivé de ne trouver dans un champ que 1, 2, 3, 4 spores pour des quantités évaluées à plusieurs mille de granulations libres, de l’ordre de grandeur des plus petits microzymas (0mnl,0005), ou englobées dans des débris de membranes granuleuses. — Toutes choses dont on ne pouvait pas comprendre la signification.
NOTIONS CONCERNANT LA MATIÈRE VIVANTE
de certains infusoires supérieurs ne se répandent de la même façon. Mais les microzymas sont-ils des germes, des spores ou des œufs d’infusoires? ou bien sont-ils des organismes d’un ordre tout particulier? Je le répété, ces conférences sont destinées à décider ces questions.
Je vous ai déjà signalé les insuccès de certaines expériences de Schwann, de Schrœder et Dusch, et de M. Pasteur, quand, pour répondre aux spontéparistes ou pour expliquer certaines altérations des matières organiques , ils employaient ces substances en nature. Ce sont ces faits négatifs qui permettent toujours de tenir pour vaines les réponses que M. Pasteur adressait à ses contradicteurs et qui autorisent ceux-ci de croire à la génération spontanée. Pour comprendre ces contradictions si graves, il est maintenant indispensable de vous faire connaître les opinions des savants spéciaux concernant la nature de la matière vivante , l’essence de l’organisation pendant la vie des êtres, et l’état de cette organisation après la mort. Bref, il s’agit de savoir s’il y a une matière organique (1) par essence, une matière purement chimique que l’on puisse considérer comme ayant la vie en soi ! Souvenez-vous que , pour un chimiste, la matière organique n’est autre chose qu’une combinaison du carbone , un composé chimique comme un autre, un acide, une base, un sel, un corps indifférent ou singulier. Oui, peut-on dire qu’une matière organique ainsi définie , quelque complexe que soit sa molécule, ou quelque nombreuses que soient les espèces que l’on suppose mêlées, puisse être réputée vivante? Ou bien l’idée de vie suppose-t-elle V organisation avec structure ; si bien que l’expression de matière vivante est synonyme de matière douée d'organisation , c’est-à-dire de matière organisée? C’est à ces graves questions qu’il faut penser quand on traite des générations spontanées.
Et si la vie suppose de la matière organisée , structurée, après la mort de l’être organisé, l’organisation et la structure
(1) Dans l’introduction à ces conférences, le lecteur trouvera l’exposition des principes qui servent de base à ces importantes distinctions que j’ai faites dès le début de mon enseignement à la Faculté de médecine de Montpellier.
NOTIONS CONCERNANT LA MATIÈRE VIVANTE
avec la vie disparaissent-elles sans retour? Et si l’organisation n’est pas absolument détruite , la vie pas complètement anéantie , où se sont-elles réfugiées?
Tels sont les importants problèmes que soulève l’étude des microzymas.
Laissez-moi vous dire d’abord quelle est la manière de voir d’un chimiste éminent, appuyée sur celle d’un histologiste, anatomiste et naturaliste non moins distingué, concernant l’état de la matière d’un organe, d’un tissu soustraits à un animal après sa mort.
J’ai déjà exposé l’opinion de M. Berthelot sur la cause de la fermentation. L’organisation, la vie, la structure du ferment ne sont pour rien dans le phénomène. Et si la fermentation a lieu dans un mélange de sucre, de gélatine , de bicarbonate de soude , dissous dans l’eau saturée d’acide carbonique, c’est que la gélatine, corps dénué de structure , mais matière organique au sens chimique , se décompose, et que' sa décomposition entraîne celle du sucre, le bicarbonate alcalin dirigeant cette décomposition dans un sens déterminé. De façon, vous le voyez bien, que la gélatine se décompose, et le sucre corrélativement, en quelque sorte spontanément; car le bicarbonate alcalin, dans une liqueur saturée d’acide carbonique, ni autrement, n’est pas capable de provoquer la décomposition de la gélatine.
Or, dans un certain nombre d’expériences , notamment pour la fermentation de la mannite, M. Berthelot a employé le carbonate de chaux au lieu de bicarbonate de soude, et le fromage au lieu de gélatine , lequel, dit-il, « peut être remplacé par toute autre matière azotée de nature animale. »
En effet, sans modifier les proportions de mannite, d’eau et de carbonate de chaux, M. Berthelot a remplacé le fromage par un même poids des corps suivants : « Gélatine, fibrine desséchée, levûre desséchée, blanc d’œuf, jaune d’œuf, gluten granulé, tissu pancréatique brut , tissu pancréatique lavé, tissu hépatique, rate, rein, testicule, vessie, intestin grêle , gros intestin, muscle de la cuisse , poumon, cerveau, glande sous -maxillaire, peau garnie de
126 NOTIONS CONCERNANT LA MATIÈRE VIVANTE
poils, sang (1). » Il y a bien là des spécimens de tous les tissus les plus importants. Notons en outre que, pour carbonate de chaux , M. Berthelot employait la craie, de même que, plus tard, M. Pasteur lui-même.
Eh bien, dans ces conditions, M. Berthelot a toujours obtenu de l’alcool, excepté avec le blanc d’œuf. En outre, il a noté quelque différence entre la nature des produits formés outre l’alcool (2).
Quelles conclusions l’auteur tire-t-il de ces expériences? Le voici : « Le succès des expériences exécutées avec les matières animales les plus diverses, dit-il, prouve que la fermentation alcoolique de la mannite ne résulte pas de l’action d’une substance spéciale , déterminée par sa forme ou par son origine. Les expériences avec la gélatine sont surtout caractéristiques, parce que cette matière est artificielle et privée de toute forme définie. Dans ces expériences, d’ailleurs, aucun produit organisé ne prend naissance, pourvu que l’on évite le contact de l’air atmosphérique (3). »
Et M. Berthelot était si bien dominé par l’idée que la structure des tissus employés dans ses recherches n’était pour rien dans le phénomène , mais seulement leur nature azotée, qu’il a tenté des expériences analogues dans lesquelles les tissus et les matières animales ont été remplacées par des combinaisons azotées définies les plus diverses dont voici l’énumération : « Aucune matière en dehors de la classe précédente ne paraît apte à provoquer la fermentation alcoolique de la mannite; du moins, dit M. Berthelot, je n’ai obtenu aucun résultat avec les corps suivants , substitués à la caséine : nitrate d’ammoniaque, cyanure de potassium, cyanure jaune, cyanure rouge, bleu de Prusse, solution aqueuse saturée de cyanogène, urée, acide urique, oxamide, butyramide, tartrate d’ammoniaque, thiosinnamine, nitronaphtaline , chlorisatine , indigo, tournesol en pains, morphine, sulfate de morphine, quinine, sulfate de quinine, amygdaline , salicine (4). »
(1) Annales de chimie et de physique (3), t. L, p. 344 (1857).
(2) Ibid., p. 345.
(3) Ibid., p. 34G.
(4) Ibid., p. 346.
NOTIONS CONCERNANT LA MATIÈRE VIVANTE
Tout cela est d’une très haute importance. Nous en déduirons la conséquence que , sans l’organisation conservée des tissus, dans ce qu’elle a d’essentiel, aucune action chimique ne se fût produite. Ce n’est pas pourtant que les liqueurs n’eussent pas été examinées par des hommes | compétents. Ecoutez M. Berthelot lui-même; je cite tout le passage :
« Examen microscopique. — Durant le cours des expéf ricnces , dit l’illustre chimiste, on a soumis les liqueurs et i les dépôts qui s’y forment à un examen microscopique très ! attentif. M. Montagne , dont le nom est classique en pareille matière -, a contrôlé à diverses reprises les résultats de cette étude et déterminé les cryptogames qui se développent au sein des liqueurs quand elles subissent le contact de l’air. (' Vira aria nigra ; Sporotrichum nigrum et aureum ; M g coder ma ccrvisiæ ; Leptomitus. .. ; Botrytis umbellata ; Penicillum crustaceum , etc.). M. Dujardin a examiné les mêmes liqueurs et a cherché spécialement les infusoires ; (ils y sont fort rares : le seul signalé avec certitude est le Bacterium termo). Enfin, M. Ch. Robin m’a prêté le concours de sa connaissance approfondie de la structure des tissus employés comme ferments ; il a vérifié la conservation : ou la destruction plus ou moins complète de leurs éléments anatomiques (1). »
Vous voyez avec quel soin ce grand travail a été accompli. Au contact de l’air, des moisissures peuvent apparaître, et on les décrit. Mais à part le Bacterium termo , Dujardin ne voit rien, et M. Robin note la conservation ou la destruction plus ou moins complète des éléments anatomiques des tissus employés. Mais quant à supposer que les éléments anatomiques conservés ont joué quelque rôle , ou à se demander en quoi consiste leur destruction, on n’y pense même pas; et cela devait être , puisque M. Berthelot partait de l’opinion que la structure n’est pour rien dans les phénomènes de fermentation, et que , comme nous l’allons voir, M. Robin est le chef d’une École qui professe des idées particulières sur la notion d’organisation et de vie ! Il y avait encore un autre motif pour que l’on ne se préoccupât point
(1) Ibid., p. 333.
12S NOTIONS CONCERNANT (A MATIÈRE VIVANTE
de la structure et de l’influence particulière du tissu ; ce motif le voici : on admettait implicitement qu’après la mort , tout était mort dans un cadavre ; bien mieux, on supposait qu’un morceau de muscle, ou du sang, ou de l’urine , ou du lait, soustrait à l’animal vivant, ou puisés dans cet animal pendant la vie, n’ont plus rien de vivant du moment, qu’ils ne participent plus à la vie de l’ensemble !
Il est absolument nécessaire que je vous prouve ces assertions. Commençons par M. Robin et voyons quelles idées professe ce savant concernant la vie et l’organisation.
Et , assurément, on ne pourra pas nier que M. Robin ne soit un homme très compétent , car personne n’a davantage scruté les détails intimes de la structure des tissus. J’ajouterai même qu’après y avoir bien réfléchi, c’est sa manière de considérer l’iiistogénèse qui est la plus conforme à celle qui s’appuie sur la théorie du microzyma. M. Robin a vu très juste en interprétant très mal.
Je vais chercher le fond de la pensée de M. Robin dans un article du Dictionnaire écrit par lui , car c’est là qu’il a dû le mieux la condenser. Or voici ce qu’il dit à l’article « organique )> de ce Dictionnaire (1).
« Caractères d'ordre organique. — On sait que les caractères d’ordre mathématique, d’ordre physique, etc., sont multiples , et que nulle espèce de corps ne les possède tous à la fois. Or, dans le groupe des caractères d’ordre organique , on trouve aussi plusieurs sortes de caractères qui, contrairement à ce qu’on a fait en physique, n’ont pas tous reçu de nom propre, mais ils n’en existent pas moins pour cela. C’est ainsi , par exemple : 1° qu’une matière complètement homogène , amorphe, sans structure, en un mot, pourra être reconnue comme substance organisée , si elle a ce caractère : d’être constituée par des principes immédiats nombreux, appartenant à trois ;■ groupes ou classes distinctes, unis molécule à molécule, par combinaison spéciale et dissolution réciproque. C’est là, il est vrai, le caractère d’ordre organique le plus simple, le plus élémentaire ; mais il suffit , pour qu’on puisse dire
(1) Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, etc., par Littré et Robin , p. 994 (1 858) .
NOTIONS CONCERNANT LA MATIÈRE VIVANTE
qu’il y a organisation, que la substance est organisée ; et toute simple qu’est cette organisation, c’est assez pour que la substance puisse vivre (1) ; et réciproquement, quels que soient, du reste, les autres caractères do cette matière, si celui-là n’existe pas, il n’y a pas organisation, ni vie par conséquent. Il suit de là que la cellule végétale ou animale, ou tout autre élément ayant forme de fibre, de tube, etc., sont organisés aussi. Ils ont d’abord pour caractère d’être formés de substance organisée, caractère qui ne Use retrouve dans aucun des corps du règne minéral. Il y a même des éléments qui n’ont que ce caractère-là : telles sont la substance homogène du cartilage, celle de la capsule du cristallin, etc. 2° Mais, en général, chaque élément (anatomique a de plus un autre caractère d’ordre organique , (caractère que l’on ne retrouve nulle part ailleurs que dans les corps vivants : c’est d’avoir une structure (de structus, bâti, construit), c’est-à-dire d’être construit de parties diverses de cette substance organisée ; de parties qui ne sont jas semblables, qui ont des caractères distincts de forme, île volume, de consistance, de couleur, de solubilité, parties différentes en outre par leur composition chimique. Dans une cellule, la masse de la cellule, le noyau, le nucléole, les granulations diverses en sont des exemples. Ainsi, prise en slle-mème, la matière organisée n’a pas de structure, mais les parties qui en sont formées, comme les éléments anatomiques, en offrent une qui leur est propre »
Donc, quelques combinaisons minérales, gazeuses, so-
Eibles ou insolubles ; quelques combinaisons de la chimie rganique, réunies suivant un mode spécial, indéterminé,
| oilà la matière organisée essentielle, et quoique dénuée de I tructure, elle est vivante. Alors, c’est tout simple, la mort
; (1) Les trois classes de principes immédiats qui, par leur combinaison féciale et leur dissolution réciproque, suffisent pour former la matière Organisée vivante sont, d’après M. Robin :
' lrc classe. Eau, oxygène, acide carbonique, azote, silice, carbonates, f. (ulorures, sulfates, phosphates, fluorures, etc.
| 1 2® classe. Acide lactique, acide urique, urée, créatine, créatinine, f krps gras, sucres, etc.
I 3e classe. Albumines, gélatine, fibrine, hématosine, biliverdine, cel- ! i.lose, fécule, etc.
130 NOTIONS CONCERNANT LA MATIÈRE VIVANTE
n’est autre chose que la destruction de la combinaison spèciale et de la dissolution réciproque, et on n’a pas besoin de chercher ni de trouver dans le cadavre, quelque chose de structuré où se réfugie l’activité chimique. On comprend ainsi pourquoi M. Robin n’a rien vu de vivant dans certaines liqueurs de M. Berthelot, car pour lui les granulations moléculaires que le savant chimiste avait notées dans la fermentation alcoolique par la gélatine n’étaient que matière amorphe sans structure.
M. Ch. Robin a appelé blastème , la substance organisée , primitive , essentielle , qui sert à constituer les tissus ; les éléments anatomiques sont supposés naître de toutes pièces ! dans le blastème. C’est une façon de génération spontanée de ces éléments. Ce n’est pas , pourtant , qu’il n’y ait du vrai j dans les idées de M. Robin ; elles dénotent un observateur de premier ordre ; mais l’auteur, en imaginant la com-VJ binaison spéciale et la dissolution réciproque , ne s’est pas aperçu qu’il n’est pas resté fidèle à la méthode expéri- J mentale. J’en dirai autant de la théorie du protoplasma , I une contrefaçon de celle-là et qui est admise par les naturalistes aussi bien que par Cl. Bernard. Ces théories supposent, i et c’est là leur commun défaut, que la vie dérive des forces I physico-chimiques et des propriétés générales de la matière, j
Une théorie rivale , la théorie cellulaire , admet qu’un organisme vivant procède d’une cellule organisée primitive, ayant la vie en soi; elle s’énonce comme ceci :
Omnis cellula e cellula.
Nous la discuterons en temps opportun; laissez-moi vous dire seulement qu’il y a dans sa conception quelque chose de profondément philosophique qu'il faut retenir ; c’est la notion que ce qui est vivant provient de ce qui l’est déjà. Mais la cellule n’est pas ce qui est vivant per se ; elle est, au contraire , quelque chose d’essentiellement transitoire. I Cette théorie a été abandonnée comme n’ayant pas tenu ses promesses; celles du blastème ou du protoplasma l’ont supplantée et servent à expliquer les phénomènes de la production de tous les éléments anatomiques de l’organisation : les spontéparistes s’y rattachent aisément , et c’est