‹ Les miettes de l'histoireChapitre 11 sur 62 · SCÈNE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIÈME

Nul n'aurait osé fâcher le bon Hélier de Carteret, ni lui faire une objection seulement, depuis qu'il s'était acquis l'admiration du roi anglais Henri huitième. Il était vraiment maître en l'île jersiaise, et la menait à son gré, son arbalète dans une main et son arquebuse dans l'autre.

Sir Antoine Ughtred, le successeur de sir Hugh Vaughan, fut peu tenté de provoquer un homme de tant de balles. Hélier n'eut jamais un reproche à lui faire, et trouva toujours en lui un gouverneur vraiment obéissant.

Mais il y a des gens qui ne respectent rien, pas

même les arquebuses. Sir Antoine Ughtred mourut, et fut remplacé par ce sir Edouard Seymour qui fut si vite improvisé lord Beauchamp, puis comte de Hereford, puis duc de Sommerset. Fortune rapide, mais bien méritée : sa sœur était jolie. Henri VIII, ayant épousé Anna Boleyn, n'avait plus qu'une chose à lui faire : lui faire couper le cou. L'idée de cet achèvement de son mariage lui vint en voyant Jane Seymour. Anna décapitée, Henri put épouser Jane, et, parmi ses cadeaux de noce, il lui donna Jersey pour son frère Edouard. Le comte de Hereford était un trop grand personnage pour venir s'enterrer dans une petite île ; il ne bougea pas de Londres, et envoya à sa place un canonnier de la Tour, Robert Raymond. Un canon ne s'effarouche pas d'une arquebuse. Robert Raymond crut donc qu'étant lieutenant du gouverneur, il était venu pour gouverner ; mais Hélier ne tarda pas à lui apprendre qu'il se trompait grossièrement : à la première résistance du lieutenant-gouverneur, Hélier partit pour Greenwich, et montra son arquebuse au comte de Hereford, qui, bien que frère de la reine, se hâta de destituer son lieutenant.

Robert Raymond fut remplacé par Henri Cornish, qui débuta modestement. Il ne volait que sur mer. 11 ne touchait pas à la propriété jersiaise et se contentait de courir sus aux navires qui avaient l'imprudence de se hasarder dans son voisinage. Les îles alors

étaient l'effroi de la navigation. C'est à peu près dans ce moment que Rabelais écrivait de deux des îles normandes ce qu'il eût pu écrire de toutes : « Ne descendons jamais en terre de voleurs et de larrons. Je vous assure que telle est cette terre ici quelles autrefois j'ai vu les îles de Cerq et de Herm, entre la Bretagne et l'Angleterre ; îles des forbans, des larrons, des brigands, des meurtriers et assassineurs. »

Tant que Cornish ne s'adressa qu'à l'extérieur et n'escroqua que les passants, Hélier ne s'en émut pas. Mais la piraterie avait ses moments de chômage; les navires étrangers recherchaient peu cet archipel bandit; souvent Cornish regardait mélancoliquement la mer : rien à l'horizon ; ce voleur inutile se serait trop ennuyé si, n'ayant rien à faire au dehors, il ne s'était pas occupé à l'intérieur.

Sa plus agréable occupation était d'envoyer aux provisions.

Il avait fait pourvoyeur du château Thomas Cook, un homme d'une telle économie qu'il partait avec une livre dans sa poche et revenait avec des pots de beurre, des barriques de cidre, des moutons, des cochons, des bœufs, et sa livre ; quelquefois aussi, avec des paysans mal polis qui se fâchaient et l'injuriaient, et qu'il faisait bétonner par les soldats et, si ce payement ne les contentait pas, jeter dans la prison du château.

Le principal lieu des exploits de Thomas Cook était nécessairement la Halle du Roi. C'était là qu'affluaient toutes les volailles, et tous les bestiaux, et tous les produits de l'île. Cook y allait faire son marché, et si heureusement que les marchands se découragèrent d'y venir, et renoncèrent à cet échange de poulets et de fruits contre des coups de bâton.

Il en résulta qu'il n'y eut bientôt plus de marché, et que l'île fut affamée. On ne savait où acheter les choses nécessaires à la vie ; les laitiers n'apportaient plus de lait et ne faisaient plus de beurre; les pêcheurs ne péchaient plus ; les paysans déterraient leurs pommes de terre, la nuit, avant qu'elles fussent bonnes, et cachaient leur bien comme un vol ; il fallait aller chez eux ; ils niaient longtemps qu'ils eussent rien à vendre ; quand on les décidait à force d'argent, ils se faisaient extraire les pommes de terre une à une et le lait goutte à goutte; et, lorsqu'on avait acheté très-cher des denrées frelatées, on rencontrait en revenant les soldats de Cook, qui vous les rachetaient pour rien. On était obligé d'aller à la provision comme à la guerre, de se mettre par bandes, de convoquer ses parents et ses amis pour aller à la conquête d'une salade ; il fallait cinquante hommes pour porter un œuf.

L'île tout entière se tourna vers son protecteur, vers son grand homme, vers sa providence, vers

Hélier. Le brave bailli partit pour Greenwich, dit un mot, et le lieutenant fut destitué.

En frappant Henri Gornish, Hélier avait dédaigné Thomas Cook. Mais tout le monde était persuadé que, Cornish s'en allant, Cook le suivrait.

Cornish s'en alla et Cook ne le suivit pas. Le nouveau lieutenant interdit sévèrement au pourvoyeur de continuer ses achats économiques. Cook ne s'en alla pas. Le nouveau lieutenant remarqua bientôt que Cook, ne pouvant plus acheter pour rien, s'y retrouvait en achetant très-cher, et Cook fut cassé. Cook ne s'en alla pas. Il resta au château, simple goujat, sans autre fonction que de mépriser cordialement son successeur, dont l'honnêteté lui répugnait.

Cependant, tous comprenaient qu'un homme si bien doué n'était pas fait pour s'abrutir dans une oisiveté éternelle. L'île était curieuse du métier dont il allait remplacer celui qu'il avait perdu, et frémissait en songeant à toutes ses aptitudes.

L'année finissait; le nouveau lieutenant voulut fêter la nouvelle année. Il invita les notables de l'île,

et d'abord Hélier de Carteret. Le 1er janvier ne fut, au château, que divertissements et mangeailles. Hélier, qui était venu le matin, ne demanda son cheval qu'à la nuit.

En sortant du château, il vit une douzaine de soldats qui causaient avec le maître portier, et, parmi eux, Hoste Appivin, qui lui avait toujours été parfaitement déférent et respectueux. Il tira de sa bourse un écu, et le leur donna pour leur souper.

Thomas Cook était dans ces soldats. Il se mit à rire.

— En effet, dit-il, voilà de quoi nourrir quinze hommes. Tout un écu ! Nous inviterons la garnison.

Hélier ne daigna pas s'apercevoir de cette raillerie.

— Soyons sérieux, dit Cook.

Il prit dans sa poche quatre écus.

— Camarades, monsieur le bailli est gêné pour l'instant et n'a sur lui qu'un misérable écu ; mais en voici quatre qu'il m'emprunte et que nous allons boire avec l'autre; il me les rendra prochainement.

— J'en doute, dit Hélier.

— Vous vous calomniez. Vous êtes meilleur débiteur que cela. Je jure que vous me les rendrez ! Vous viendrez à moi avec vos quatre écus, et vous me direz : Je te remercie, mon cher Cook.

— Tu es un insolent!

— Je parie ! Je vous connais, vous n'aurez pas

de repos que vous ne me les ayez rendus. Vous êtes même capable de vous relever cette nuit pour fouiller dans vos armoires.

— Tu mériterais que je te fisse punir, mais tu n'en vaux pas la peine.

Le bailli piqua son cheval et sortit du château.

— Monsieur le bailli, lui cria Cook, ne vous dérangez pas pour me rapporter les quatre écus, j'irai les chercher.

Hélier était retourné à Handois, où était sa maison. Il était rentré chez lui, s'était couché et dormait profondément. Il rêvait qu'il entendait un bruit à la porte de sa chambre. C'était comme si on essayait d'ouvrir, et puis, la serrure résistant, on l'appelait voix basse.

— Monsieur le bailli ! monsieur !

Et la serrure recommençait à grincer.

— Qui donc est dans ma serrure ? demandait Hélier.

— C'est moi.

— Qui toi ?

— Hoste Appivin.

— Ah ça, mais je ne rêve pas ! s'écria Hélier.

— Ouvrez! dit Appivin.

— Qu'est-il donc arrivé ?

— Il est arrivé des nouvelles d'Angleterre. Une heure après votre départ du château, un navire a apporté à monsieur le lieutenant des lettres du gouverneur. Monsieur le lieutenant, les ayant lues, vous les envoie bien promptement pour que vous lui disiez ce qu'il doit faire.

— Attends que je me lève.

Le bailli alluma une lampe, passa son haut-dechausses et alla ouvrir en toute hâte. Hoste Appivin n'était pas seul. Il entra d'abord, puis derrière lui deux, soldats, puis Thomas Cook.

En voyant Cook, Hélier vit le piège. Mais c'était un homme finement avisé, et qui ne s'amusa pas à frissonner. Il ne lui fallut pas longtemps pour faire de longues réflexions. Il était dans les mains de ces bandits ; ils n'étaient que quatre dans sa chambre, mais il entendait sous sa fenêtre des bruits étouffés de pas et de chuchotements. La résistance était impossible; Hélier se résigna donc à être volé; mais le vol n'était pas tout le péril. Ces brigands n'auraient pas l'innocence de laisser derrière eux quelqu'un qui les connaissait et qui pourrait les dénoncer; ils le tueraient ; Cook n'était pas de ceux qui s'effarent d'un bailli. Il fallait donc les rassurer, et leur faire croire qu'il ne les dénoncerait pas.

— Eh bien ! dit Gook railleur, vous ne nous demandez pas les lettres d'Angleterre ?

— Oh ! reprit Hélier en souriant, je sais ce qu'il y a dedans. Le gouverneur m'écrit de te rembourser les quatre écus que tu m'as prêtés. Les voici.

Il tira de la poche de son haut-de-chausses quatre écus qu'il tendit à Cook.

— Vous l'avais-je prophétisé, dit l'ex-pourvoyeur, que vous vous relèveriez celte nuit pour me payer?

— Tu es un vraiment bon prophète.

— C'est que les autres prophètes se bornent à prédire l'événement, au lieu que moi je le fais. Donc, vous reconnaissez que j'ai gagné mon pari?

— Je crois bien !

— Alors payez-le-moi.

— C'est juste ; combien donc avons-nous parié?

— Nous n'avons pas fixé le chiffre; mais je m'en rapporte à vous.

— Non, fixe-le toi-même.

— Soit, dit Cook. Eh bien, pour ne pas être exigeant, je me contenterai de tout ce que vous avez ici.

Le bailli retint une affreuse grimace, qui devint un sourire :

— Je te remercie de ta générosité, dit-il, et je regrette qu'il y ait si peu de chose.

— Nous allons voir. D'abord, vous avez quelque monnaie ?

— Fort peu, malheureusement.

— Bah ! voici une armoire de chêne qui se plaint d'en craquer. Ouvrez-la donc !

Le bailli ouvrit l'armoire. Cook se précipita sur deux sacs de cuir, dont il desserra les cordons. L'un contenait de l'argent et l'autre de l'or.

— Combien d'écus ?

— A peine quinze cenls.

— Vous êtes modeste.

— Oh ! fit le bailli, c'est beaucoup pour moi qui suis seul, mais c'est peu pour vous qui êtes quatre.

— Et même dix, rectifia Cook, car nous avons six camarades en bas.

— J'ai là deux douzaines de cuillers d'argent, dit de lui-même Hélier.

— Ceci est pour manger; vous avez sans doute aussi quelque chose pour boire?

— Certes! Tiens,. voici quatre tasses d'argent, joliment travaillées.

— Combien pèsent-elles?

— Les petites, quatorze onces la pièce , la grande, vingt-quatre onces à elle seule.

— N'est-ce pas à vous, monsieur le bailli, que j'ai vu cette- belle chaîne d'or du roi Henri VIII?

— Où ai-je la tête? se reprocha Hélier. J'allais oublier de vous la donner.

Il pressa un bouton dissimulé dans la boiserie;

LES INDUSTRIES DE THOMAS COOK. l'Jo

une cachette s'ouvrit, et la chaîne d'or apparut, couchée sur un lit de bijoux. Hélier prit les bijoux et la chaîne, et les offrit gracieusement au brigand.

— Pèse-moi cette chaîne, lui dit-il. Tu n'es pas malheureux de l'avoir, hein? Elle est en bon or d'angelot! Aies-en bien soin, on n'a pas tous les jours des occasions de chaîne royale.

Ce dialogue n'empêchait pas Hoste Appiviu et les deux soldais de fureter partout, de questionner les tiroirs et d'empaqueter le linge et les hardes. Hélier les regardait faire, et souriait. Il leur indiquait les endroits où ils trouveraient quelque chose, les avertissait de ce qu'ils ne voyaient pas, les aidait à faire les paquets. Ils décrochèrent une magnifique arquebuse à laquelle il tenait autant qu'à sa main droite; il sourit plus fort, leur en démontra le mécanisme, et offrit même de la charger et de tirer les six coups ; mais ils le remercièrent à cause du bruit.

Quand il ne resta plus des coffres que le bois et des murs que la pierre :

— Çà, mes enfants, dit le bailli, voilà qui est fait. Vous avez tout ! Vous n'aurez pas fait une mauvaise nuit, mes gaillards! Il y a là dedans beaucoup d'objets de prix que vous pourrez vendre cher. Voyons, qu'est-ce que vous allez faire de voire argent? N'allez pas tout donner aux filles et aux taverniers. Aimez et buvez, ce sont les deux, joies, mais

économisez. Vous ne ferez pas toutes les nuits d'aussi bonnes affaires. Vous n'aurez pas toujours des clients comme moi. Moi, voyez- vous, je comprends tout ; je suis allé à la cour du roi ; j'ai vu les grands seigneurs ; alors, je ne m'étonne plus de grand' chose. J'ai connu intimement le fameux cardinal Wolsey, qui s'enrichissait à peu près comme vous faites, et qui avait à ses pieds les rois, les empereurs et les papes. J'entre dans toutes les raisons; il faut bien avoir un gagne-pain. J'estime le vôtre en ce qu'il y faut beaucoup d'adresse et beaucoup de courage. Adieu, mes garçons. Avant de partir, n'allez-vous pas souper?

— Merci, dit Cook, il faudrait réveiller vos domestiques pour nous servir; et, d'ailleurs, nous sommes pressés.

— Eh bien ! puisque vous êtes pressés, adieu, mes amis, et bonne chance.

Mais les quatre voleurs ne s'en allèrent pas. Et, à la façon dont ils le regardaient, Hélier sentit qu'il ne les avait pas assez rassurés. Il reprit :

— Surtout, mes enfants, ne vous reprochez pas de m'avoir pris ces objets. Vous ne me les prenez pas, c'est moi qui vous les donne. Je suis extrêmement ravi de vous faire ce léger cadeau. Ça ne me gêne pas du tout; je suis très-riche. Même, si vous m'aviez prévenu de votre visite, j'aurais eu ici bien plus de quinze cents écus. Voilà une belle somme,

quinze cents écus ! Rien que la seigneurie de Saint- Germain m'en vaut quatre fois autant. Et vous savez que j'ai gagné mon procès en Angleterre. et qu'on m'a rendu d'un seul coup douze ans de revenus. J'ai trop d'argent. Adieu, mon cher Gook. Mais Cook ne bougea pas. Hélier essaya d'Appivin.

— Adieu, mon cher Àppivin. Nous avons toujours été deux bons amis. Te souviens-tu du jour où je t'ai appris à tirer de mon arbalète à deux flèches ? Tu deviendrais vite un excellent tireur. Je suis bien aise d'avoir pu t'offrir, et à tes camarades, ces menus objets, qui ne me manqueront nullement, et qui encombraient ma chambre. Je vous suis reconnaissant d'avoir pensé à moi. Je vais me recoucher et dormir jusqu'à midi. Adieu, mes braves; j'espère que vous êtes contents de moi!

— Si contents, dit Gook, que nous allons vous laisser choisir votre genre de mort.

— Comment? fît Hélier pâlissaut.

— Nous allons vous tuer, répéta le voleur. Nous ne nous trompons pas à vos semblants de facilité et à votre promesse de dormir jusqu'à midi. Nous n'aurions pas plus tôt les talons de votre côté, que vous réveilleriez tous vos domestiques et tous vos voisins, et que nous aurions File à nos trousses. Vous nous connaissez, il faut mourir. Aimez-vous mieux que nous vous dépêchions ici d'un coup de

couteau, ou que nous allions vous jeter dans la nier ? Choisissez.

— Raisonnons, dit le bailli. Si vous me tuez, ou si vous m'emmenez, je crierai, et c'est alors que mes domestiques viendront.

— Nos couteaux vous feront taire. Et puis , le temps que vos domestiques se lèvent, nous serons loin, et, quand ils vous interrogeront, votre cadavre ne nous accusera pas.

— Comment peux-tu supposer un instant que je vous accuserais? D'abord, de quoi? puisque c'est moi qui vous ai donné ces bagatelles. Tiens, veuxtu que je te signe que c'est moi qui vous les ai données ?

— Bah ! vous diriez que nous vous avons fait signer par force.

— Je te jure que non. Si tu savais comme je tiens peu à ces babioles ! La chaîne du roi n'est plus à la mode ; je me fais une fête d'en acheter une autre dans le goût nouveau. Voyons, mon cher Appivin , si je signe ?

— Dame! dit Appivin ébranlé, si vous signez... Cook jeta sur Appivin un regard de mépris : —

Ne vas-tu pas être de son avis, toi, parce qu'il a dit que tu tirais bien de son arbalète?

— Il en tire admirablement! insista Hélier.

— Il en tire honteusement! repartit Cook.

— Une des deux flèches a rasé la cible!

— L'autre m'a rasé, moi ! j'étais à vingt pas du but, et j'ai failli être éborgné.

— Assez ! interrompit Appivin, offensé dans son arbalète. Il ne s'agit pas de tirer, mais de signer. Je dis que monsieur le bailli a raison, et que, s'il nous signe un papier, nous ne devons pas lui faire de mal.

Cook s'emporta, jura, implora, mais Appivin ■ était blessé dans la conscience de sa maladresse, et ne céda pas. Hélier profita de la querelle pour écrire et signer le papier offert. Pendant qu'il écrivait, Cook, désespérant de convaincre Appivin, leva tout à coup son couteau et vint à Hélier par derrière ; mais Appivin se jeta entre eux, et déclara qu'on ne tuerait le bailli qu'après lui.

Cook eut beau dire, Appivin n'en démordit pas. Cook regarda les deux autres voleurs pour voir s'ils l'aideraient; mais il les vit irrésolus, car la vie humaine est terrible , même aux plus forcenés. Il se repentit de ne pas les avoir fait boire assez, tant il faut avoir bu de vin pour avoir soif de sang.

— Tu le veux? dit-il à Appivin, eh bien ! en avant !

Les deux autres voleurs prirent les paquets et sortirent de la chambre.

— Passe, dit Cook à Appivin.

— Après toi.

— Pourquoi pas avant?

— Parce que je ne veux pas te laisser seul avec monsieur le bailli.

— Bien! dit Cook furieux. Sauve-le et perdsnous. Je descends l'escalier, mais tu monteras l'échelle.

Et il sortit les dents serrées. Alors, Appivin prit le papier signé, dit à Hélier : — A Dieu soyez, monsieur le bailli! le salua respectueusement, et sortit.

Aussitôt Hélier se rua sur la porte, poussa le verrou, se barricada avec son lit et tous ses meubles, et, ouvrant sa fenêtre , cria de toute sa voix : — Au secours! mes gens! à l'aide, tous! à moi, Jacques! Nicole ! Mabon ! tous ! '

I^es voleurs se hâtèrent de disparaître avec leur butin. En une minute, tous les serviteurs furent sur pied. Quand ils entrèrent dans la chambre du bailli, ils le trouvèrent tout habillé.

— Aux arquebuses ! vite !

A peine armés, ils se jetèrent en route, lui à leur tête.

Mais comment rattraper les voleurs? C'était une noire nuit de janvier; on n'y voyait point à six

pas devant soi, et les voleurs étaient loin déjà. Quel chemin avaient-ils pris? Hélier alla au hasard vers Mont-Orgueil , où il n'espérait pas les retrouver , mais où ils auraient peut-être fait quelque indiscrétion qui mettrait sur leur voie. Mais il n'apprit rien au château, sinon que Cook avait demandé au maître portier de lui ouvrir pour aller fêter le 1er janvier avec ses camarades chez des dames qu'il connaissait pour être hospitalières à ceux qui ont de l'argent.

Le lieutenant envoya une troupe de soldats à la recherche des voleurs. Le bailli leur dit d'aller vers Saint-Hélier, et de s'informer surtout des bords de la mer, car les voleurs, l'ayant laissé vivre, voudraient sans doute quitter l'île. Lui et ses serviteurs allèrent du côté opposé, scrutant .les baies, d'abord inutilement ; mais lorsqu'ils furent à la baie de Bouley, ils aperçurent deux hommes qui se désolaient sur le rivage : c'était un marinier jersiais appelé Thomas et un homme de Port-Bail, Gilles Mouchet, dont le commerce était d'acheter à Jersey des marchandises qu'il revendait en France. Il avait fait prix: avec Thomas pour le passer à Port-Bail, lui et ses achats, et déjà ses marchandises étaient à bord et la voile au vent, quand dix hommes étaient survenus , disant qu'ils allaient en France et que ce bateau leur convenait. GillesMouchet avait réclamé: il avait beaucoup de ballots, le bateau était plein et ne pouvait prendre douze hommes.

Mais celui qui semblait le chef avait dit:

— Nous ne sommes pas douze, mais dix.

— Et nous deux? avaient réclamé le marinier et le marchand.

— Vous resterez.

Les deux avaient voulu résister , mais les dix étaient armés.

— C'est amusant, avait dit le marchand, il va falloir débarquer mes marchandises !

— Tu n'auras pas cette fatigue, je les garde.

Cette fois, par exemple, le marchand avait vraiment crié. Mais les brigands l'avaient bâillonné et garrotté, s'étaient embarqués avec leurs paquets, avaient détaché le bateau et étaient partis.

Hélier reconnut aisément ses voleurs à la description que lui en fit Gilles Mouchet, et surtout à leur action. Il trouva une autre barque et des gens qu'il envoya à la poursuite de sa chaîne, avec Gilles Mouchet.

A Port-Bail, aucune nouvelle. Mais cela n'étonna pas Gilles. Évidemment Cook n'avait pas été assez fou pour aborder à un port public; il avait dû choisir un lieu désert, par où il pût introduire secrètement ses vols. Gilles explora donc la côte, et, à force de chercher, finit par trouver le bateau, vide et abandonné, dans les rochers.

Alors, il dit aux gens du bailli que tous ensemble ils n'arriveraient à rien, parce que leur nombre aver-

tirait les voleurs ; qu'ils fissent, eux, ce qu'ils voudraient, qu'ils allassent de leur côté ou qu'ils retournassent en l'île; que, lui, il irait seul. En effet, il les quitta, et, changeant d'habits pour ne pas être reconnu, il s'en alla flairant dans les bourgades, mais surtout dans les villes. Car il savait que les voleurs ont besoin de dépenser et de festoyer pour se distraire de cette mélancolie qui leur vient d'avoir toujours le gibet devant eux ; et où dépense-t-on et où festoie-t-on, sinon dans les villes? et où dans les villes, sinon chez ceux qui vendent le vin et chez celles qui vendent l'amour?

Il chercha dans Coutances, hantant les bonnes tavernes et les mauvaises maisons. Celles-ci lui répugnaient un peu, parce qu'il était marié; mais sa femme, qu'il consulta, était une personne sage et qui ne s'arrêtait pas aux vaines susceptibilités lorsqu'il s'agissait d'argent; elle fut la première à lui dire que la cargaison qu'on leur avait volée était le meilleur de leur avoir, et qu'il'fallait absolument qu'il la retrouvât. Il se résigna donc à passer sa vie parmi toutes sortes de jolies filles ; il finit même, tant l'habitude est forte, par ne pas éprouver trop de déplaisir lorsque les plus belles créatures l'embrassaient; il s'aperçut que sa femme était mal faite de corps.

Une nuit qu'il était avec une dame dont le métier n'était pas d'effaroucher les gens, il eut soif; la dame

se leva et lui apporta une bouteille et une tasse d'argent. Gilles Mouchet, qui savait ce que ses voleurs avaient volé au bailli, examina la tasse, sous prétexte d'en faire compliment à la dame, et la reconnut. Il dit à la dame qu'elle recevait donc des princes, puisqu'on lui faisait de tels dons. Elle répondit que ce n'était pas un prince, mais un riche Anglais, nouveau dans la ville, et qu'elle aimait de tout son cœur. Gilles lui fit des questions, toujours par admiration de la tasse, et apprit que ce riche Anglais venait chez la dame fort souvent, et que le lendemain, qui était jour de marché et de plaisir, il y viendrait dîner avec plusieurs de ses amis. Gilles Mouchet dit : — Je suis consterné de jalousie. Mais il était bien content.

Il quitta la dame avant le jour. La maison d'en face était une taverne. Il y entra et se fit servir du vin dans une chambre sur la rue. Le jour venu, il se posta au coin de la fenêtre, et, caché derrière le rideau, regarda. Il attendit longtemps. Un peu avant midi, il vit venir vers la porte de la dame trois hommes qu'il lui sembla reconnaître, puis deux autres qu'il reconnut parfaitement , puis deux autres, puis encore trois autres. Le dixième entré, il sortit de la taverne par un jardin qui était derrière.

C'était jour de marché, et, par conséquent, de Cohue. Gilles Mouchet courut donc à la Cohue les-

tement. Le bailli de Coutances était sur son siège de justice; Gilles Mouchet lui dénonça ses voleurs. Le bailli hésitait à se déranger pour rendre à un marchand ses marchandises ; mais, Gilles ayant dit que ses voleurs avaient des tasses d'argent et des chaînes d'or dont le propriétaire était loin, le bailli sauta à bas de son siège, et dit à ses officiers et à tout le peuple de le suivre.

Ils allèrent à la maison de la dame. La foule des rues s'était jointe à eux. Un officier frappa à la porte. Personne ne répondit. Il frappa plus fort; pas plus de réponse. Le bailli somma les gens d'ouvrir, au nom du roi; mais le nom du roi ne fut pas respecté. Alors, le bailli ordonna d'enfoncer la porte. Mais, à la première poussée, un chenet de fer tomba de la fenêtre et écrasa un officier. Les autres, exaspérés, et Gilles Mouchet avant eux, crevèrent la porte, enjambèrent l'escalier, et trouvèrent une autre porte barricadée. Ce fut un assaut sérieux. Cook et ses compagnons se défendirent bien ; mais, dix contre mille, ils ne pouvaient tenir : ils furent pris et menés en prison.

Cook était trop fier pour rougir de ce qu'il avait fait; il s'en vanta. Il raconta tout. Il avait déjà dépensé avec ses camarades la cargaison de Gilles Mouchet, dont il s'était défait à vil prix, les deux douzaines de cuillers, les quatre tasses et quatorze cents écus. 11 lui restait cent écus et la chaîne. Mais

le bailli Qt poursuivre et reprendre, comme objets volés, les tasses et les cuillers.

Dès qu'Hélier apprit que ses voleurs étaient retrouvés, il écrivit au bailli de Coulances de les lui envoyer pour que le crime fût jugé où il avait été commis. Mais le bailli de Coutances répondit que les voleurs appartenaient à celui qui les avait saisis. 11 fallut qu'Hélier allât en Angleterre, et vît le roi, qui parla à l'ambassadeur français, qui écrivit à son ministre, qui écrivit au bailli de Coutances, pour qu'Hélier rentrât dans la propriété de ses voleurs; mais de ses voleurs seulement. Quant à ses écus, à ses tasses et à sa chaîne, ni l'ambassadeur ni le ministre ne purent les faire lâcher au bailli de Coutances.

Les voleurs furent pendus, excepté Hoste Appivin, à qui Hélier pardonna, lui devant la vie. Le bon Hélier y retrouva son compte en augmentant un peu le supplice de Cook. On commença par le pendre, pour lui donner la sensation de la secousse ; mais presque aussitôt on coupa la corde, afin qu'après la sensation de l'air il eût celle du sol. On s'assura qu'il était encore fort vivant ; alors, on le scia en cinq morceaux, qu'on exposa aux murailles du château de Mont-Orgueil.

Page 1