LES BANDINELLI
comte de Saint-Albans, pour le roi, et le comte de Warwick, pour l'Angleterre.
Tout fut bientôt parlementaire, moins le château Elisabeth, resté au lieutenant du comte de Saint- Albans, George de Carteret. Le lieutenant du comte de Warwick, Léonard Lydcott, accumula toute l'artillerie de l'île sur le Mont-de-la- Ville, d'où la canonnade écrasa le château : un coup de mer le sauva. Une marée furieuse disloqua un talus qui protégeait la ville, et la mit brusquement à découvert. Alors, les assiégés, au lieu de tirer en l'air sur Lydcott, braquèrent leurs batteries sur Saint-Hélier et criblèrent les maisons. Les propriétaires demandèrent grâce. Lydcott voulut continuer le siège, mais il eut alors la ville contre lui. Pour comble, il y eut un débarquement de Français, obtenus par le roi d'Angleterre contre l'Angleterre. L'île s'insurgea tout à fait contre Lydcott, et se rendit.
George prit des deux mains, aux uns les biens, aux autres la vie. Les chefs du mouvement, plus de cinquante, furent condamnés à être pendus. Mais la plupart avaient quitté l'île et ne purent être exécutés qu'en effigie. Le doyen Bandinelli et son fils furent moins heureux.
Pris et enfermés à Mont-Orgueil, ils n'avaient qu'une seule chance de salut, l'évasion. On laissait leurs femmes les visiter le jour. Avec du linge qu'elles leur apportèrent, ils se fireut une corde. La nuit du
10 février leur parut bonne. Un vent d'ouragan soufflait dans la tour comme dans un clairon monstrueux, et le bruit formidable de la mer cognée aux rochers les empêcherait d'être entendus.
Avec un vilebrequin ils percèrent dans, la porte de leur cellule une trentaine de trous les uns près des autres; puis, en pesant sur la partie de la porte ainsi trouée, ils y firent une ouverture assez grande pour passer. Us passèrent et se trouvèrent dans une chambre où étaient des lieux d'aisances en mauvais état. Ils descellèrent une pierre du conduit, s'y introduisirent à grand'peine, et tombèrent dans une troisième chambre dont le mur avait une meurtrière sur la mer.
11 n'y avait plus qu'à descendre, mais la hauteur était prodigieuse. Us jetèrent leur corde par la meurtrière et en fixèrent le bout au moyen d'une grosse cuiller en fer posée en travers d'une crevasse. Le père voulut descendre le dernier pour rester le dernier exposé à l'éveil des gardes ; le fils consentit pour courir le premier les périls de la descente.
Jacques donc se glissa par la meurtrière, saisit la corde avec ses deux mains, puis avec ses genoux, et pendit sur l'abîme. Il descendit bravement, secoué par le vent qui le heurtait à la muraille, et forcé quelquefois d'attendre, pour continuer, que la rafale fût passée. Il vit monter et s'enfoncer dans le ciel la haute tour, puis il quitta la muraille pour la falaise ; ses poignets commençaient à se fatiguer, et la corde
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lui brûlait les genoux; mais il pensait à la corde du gibet et ne sentait plus ni fatigue, ni brûlure. Enfin, il n'était plus qu'à une quarantaine de pieds de la grève; il sentait déjà le vent le fouetter de l'écume des vagues. Tout à coup, une sueur froide lui glaça tout le corps : il n'avait plus rien entre les genoux. La corde était trop courte.
Il hésita ; mais il n'y avait pas à hésiter. Remonter, il n'en aurait pas eu la force ; et d'ailleurs, remonter, pourquoi? pour être pendu. Il lâcha la corde, vint s'aplatir sur le dur granit, et roula, fracassé et mutilé, jusque dans la vague. Il se releva péniblement et voulut crier à son père de ne pas descendre, de chercher un autre bout de corde ou de linge n'importe où. Mais la mer couvrit sa voix. Et puis, David descendait déjà. Jacques commençait à apercevoir son père au bas de la tour ; le vieillard approchait, serrant la corde de ses deux pauvres genoux affaiblis par l'âge; il dépassait la tour et arrivait à la falaise; soudain Jacques poussa un cri : la corde s'était rompue, et David tombait de cent pieds sur la pointe du roc.
Le fils courut et trouva le père mourant. Il voulait rester et mourir aussi. Mais David eut encore la force de lui dire que son sacrifice était inutile, et qu'il n'avait pas le droit de mourir inutilement, tant qu'on pouvait mourir pour une croyance. Il bénit son fils, et expira. Jacques essaya d'emporter
son père; mais, blessé et épuisé comme il était, il tomba avec lui. Alors il le mit sur un rocher où la marée ne pouvait l'atteindre, ôta son habit pour l'en couvrir, l'embrassa au front, et partit.
Il se traîna jusque chez sa mère. Mais c'était là qu'on le chercherait d'abord. On le porta chez une femme de Saint-Laurent, et on l'y coucha. — Puis, la mère et deux parents coururent à Mont-Orgueil pour chercher et enterrer le cadavre. Mais tout cela avait pris du temps, le jour se levait lorsqu'ils arrivèrent. Une sentinelle avait vu la corde, on avait couru après les deux évadés, on avait trouvé le mort, et on l'avait rapporté dans le château.
Restait le fils. Dès le matin, on barra les havres et on fouilla les paroisses. Deux cents livres furent promises à qui ramènerait Jacques. Une vie humaine ne se vend pas plus cher que ça. Jacques fut dénoncé et arraché en pleine fièvre. Au château, on le soigna. Dès qu'il parut revenir à la vie, on prépara le gibet. On renouvela les échelles et on fit les frais d'un licol neuf. Tout était prêt; mais le condamné n'était pas assez rétabli, on n'en aurait pas tué assez. Jacques n'eut pas pitié des dépenses de la ville : au lieu de guérir, il mourut.