CHARLES II
Le meurtre des Bandinelli ne sauva pas la monarchie. Le parlement et le peuple ne s'apaisant pas, le roi s'enfuit de Londres et alla dans le Yorkshire organiser la guerre civile. Son (ils aîné, le prince de Galles, se réfugia à Jersey, avec son secrétaire, son chambellan, son échanson, son écuyer tranchant, ses médecins, ses marchands, ses chapelains, et une foule de gentilshommes, parmi lesquels sir Edouard Hyde, plus tard comte de Glarendon et grand chancelier, qui écrivit à Jersey son History of the Rébellion.
Le prince resta deux mois à Jersey, puis passa en France, puis en Hollande. Pendant ce temps, le roi appelait l'étranger contre son peuple, et, à la tête
de Français et de Hollandais, se faisait battre par Cromwell. Il ne lui restait plus que l'Ecosse; il s'y jeta. Les Ecossais, touchés de sa confiance, le vendirent au parlement.
Charles fut jugé, condamné et exécuté le 31 janvier 1648. Cette fois, l'échafaud est abominable. Non pas qu'au point de vue de ceux qui approuvent la peine de mort, la condamnation de Charles Ier ne fût parfaitement légitime : il avait conspiré contre son pays, il avait ouvert la porte à l'étranger, il avait appelé la France, la Hollande, le Danemark et le duc de Lorraine. Ce n'était pas non plus que Charles Ier fût un bien regrettable sire. Il avait employé les dernières années à trahir, à mentir et à se parjurer; il avait, le même jour, reconnu en public les droits du parlement et annulé cette reconnaissance en secret. Il avait sanctionné la condamnation de Strafford, après lui avoir dit : « Aussi vrai que je suis roi d'Angleterre, ils ne toucheront pas un cheveu de votre tête. » 11 avait permis à Montrose l'assassinat d'Hamillon et d'Argyle ; Montrose n'ayant pas réussi, il l'avait désavoué hautement et avait fait Hamillon duc et Argyle marquis. Il avait promis la jarretière aux principaux chefs du parti populaire, et aussitôt il avait écrit à la reine : « Sois tranquille sur les concessions que je pourrais faire; je saurai bien, quand il en sera temps, comment il faut se conduire avec ces drôles-là, et, au lieu d'une jar-
CHARLES If. 303
retière de soie, je les accommoderai d'une corde de chanvre. » Ce qui fait de ce roi un martyr et de sa mort un forfait exécrable, c'est qu'ici l'échafaud a été dressé par un peuple.
Les Jersiais, ne pouvant se passer de roi, proclamèrent le prince de Galles roi d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande et de France. Le prince, heureux d'être roi quelque part, revint à Jersey. Son frère le duc d'York (depuis Jacques II) l'accompagnait. Ce pauvre proscrit n'avait avec lui cette fois que trois cents personnes et cent vingt chevaux. Misère de roi. Ce dénûment émut les Etats, qui levèrent pour lui sur tous les habitants de l'île une contribution de vingt sous tournois par quartier de froment.
Quand ce roi eut mangé cette aumône, il s'ennuya. Les Écossais le demandaient ; je n'y serais pas allé, mais eux seuls pouvaient l'imposer à l'Angleterre, il y alla, et tomba, lui qui préférait à tout une bonne orgie, chez des puritains intraitables. Il voulut s'échapper; on ressaisit cet évadé du trône. Il fut heureux quand Cromwell vint l'attaquer et le battre à Worcester ; son armée détruite, il creva un cheval , se déguisa en bûcheron , coucha plusieurs nuits sur un chêne, et parvint à s'embarquer.
Il débarqua en France, laissant Cromwell faire ce qu'il voudrait des Ecossais et des Jersiais. Un soir, le 20 septembre 1651, Jersey était bien tranquille, la cloche de la paroisse Saint-Sauveur se mit
à sonner le tocsin avec une telle véhémence que la corde cassa. Une flotte anglaise venait punir cet îlot qui se permettait de faire des rois d'Angleterre. Le château Elisabeth fut assiégé. Une bombe troua la voûte de l'abbaye, arriva aux poudres et fit tout sauter. Le château ne se rendit pas encore. On envoya en France dire à Charles II où en étaient les choses et lui demander aide ou conseil. L'envoyé trouva Charles II en train de vendre à la France cette île qui se faisait bombarder pour lui.
Le marché ne se conclut pas. Mais les Jersiais n'eurent plus grand empressement à donner leur sang pour un roi qui les donnait pour de l'argent. Ils capitulèrent.
Cromwell les gouverna énergiquement. Il leva double impôt sur les royalistes, les fit travailler, à coups de bâton, aux réparations du château, et, pour n'être pas gêné par la justice, nomma les jurés luimême. Les royalistes n'osaient souffler mot : une garnison de cinq mille hommes leur fermait la bouche. Il fallut loger ces cinq mille hommes, ce qui n'était pas commode dans une ville de quatre cents maisons. Les maisons ne suffisant pas, on prit l'église de Saint -Hélier. Hommes et chevaux l'envahirent et l'emplirent d'ordures.
Au reste, les puritains n'étaient pas plus tendres en Angleterre. Leur administration n'était pas précisément folâtre. Ils s'offensaient de tout amusement.