SCÈNE SIXIÈME
Dans ce temps-là, tout le monde était dévot. En Espagne, le duc d'Albe faisait dire des messes pour retrouver sa maîtresse qui s'était enfuie. La duchesse d'Albe donnait à son fils malade des reliques en lavements.
Louis XIV avait un bon motif de devenir dévot : il vieillissait. Il se repentait des péchés qu'il ne pouvait plus commettre. En outre, il était rassasié de madame de Montespan, et il se demandait si sa liaison avec une femme mariée ne serait pas un adultère. Il voulut se purifier, et fit faire pénitence à son peuple.
Ses remords n'allèrent pas d'abord jusqu'à l'extermination des protestants. Il essaya d'instituer des
conférences où les protestants et les catholiques discuteraient les mérites respectifs de leurs doctrines. L'avantage ne pouvait manquer de rester aux catholiques, qui avaient des arguments décisifs : — « Monsieur, disait Bossuet indigné à un ministre dont les objections l'embarrassaient, si vous continuez sur ce ton, je vous ferai sortir de l'assemblée. »
Si concluant que fût ce genre de raisonnement, les protestants ne se déclarèrent pas persuadés. L'éloquence de Bossuet ne suffisant pas, on y ajouta l'argent. Les évêques tinrent boutique de conversions. Il y eut un tarif des consciences. On payait, en moyenne, six livres par âme. Mais on renonça bientôt à ce procédé, en soupçonnant que ce ne devait pas être les calvinistes principaux et désirables qui vendaient leur Dieu pour un écu.
N'importe, le roi, ayant fait cela pour le ciel, se crut quitte. Il avait renvoyé madame de Montespan ; ce jeûne d'amour l'ayant remis en appétit, il se dit que Dieu, pour qui il venait de dépenser plusieurs milliers d'écus, lui redevait bien un péché. Bossuet, qui lui avait déjà servi à le débarrasser de mademoiselle de La Vallière lorsqu'elle l'avait gêné, s'entremit de bonne grâce pour raccommoder l'adultère. Il régla les conditions de la réconciliation, qui se fit en public, devant les dames les plus graves de la cour : « Madame de Montespan arriva (c'est madame de Caylus qui parle) ; la visite se fit comme il
avait été décidé; mais insensiblement le roi tira la marquise dans une fenêtre, ils se parlèrent bas assez longtemps, pleurèrent et se dirent tout ce qu'on a coutume de se dire en pareil cas ; ils firent ensuite une profonde révérence aux vénérables matrones qui assistaient à l'entrevue, passèrent dans une autre chambre... et il en advint mademoiselle de Blois en 1677, et ensuite monsieur de Toulouse. »
Avec madame de Montespan, les scrupules revinrent au roi. L'âge l'avertissait de plus en plus; les grandes ombres du soir de la vie s'allongeaient dans son esprit. Il était chaque jour sur le point de rendre madame de Montespan à monsieur de Montespan; il ne pouvait s'y décider, mais au moins il compensait la mollesse de sa conduite par un surcroît de vigueur contre les hérétiques. Il ne s'en tint plus à l'éloquence de Bossuet, ni même à celle de l'écu : il inaugura la violence. Il frappa sans pitié. Les flagellations ont toujours été le souverain remède des consciences malades; les simples hommes, quand ils recourent aux coups de discipline, se les appliquent sur leurs propres épaules. Louis XIV se les appliquait sur cette autre personne des rois, qui est leur peuple.
Louis XIV se contenta d'abord d'envoyer chez les protestants des missionnaires sous forme de dragons qu'ils durent loger, nourrir et, en outre, payer, et qui convertirent spécialement leurs femmes et leurs filles. Mais cette aimable invention ne suffit
pas longtemps à la piété du roi ; il faut dire qu'une autre piété se joignait à la sienne : celle de la gouvernante de ses bâtards, madame de Maintenon, qu'il préférait déjà à leur mère. Madame de Maintenon, qui devait tout à madame de Montespan, travaillait à la supplanter. Mais elle était trop honnête pour être la maîtresse du roi : elle avait la vertu de vouloir être la reine. Le roi ne l'épouserait qu'à ce degré de dévotion où il ne verrait plus l'amour que dans le mariage : madame de Maintenon encourageait donc le roi à être dévot. Leurs deux piétés réunies firent merveille. On démolit les temples. Les enfants de sept ans furent arrachés à leurs mères. Il y eut des massacres çà et là. Toute une province, le Vivarais, fut mise hors la loi. « Le roi commence sérieusement à penser à son salut , » écrivait madame de Maintenon. Il y pensa de plus en plus sérieusement. Il fallut abjurer ou périr. « Ceux qui auraient la sotte gloire de vouloir rester les derniers doivent être poussés à la dernière extrémité, » ordonna Louvois. Tout le pays protestant fut traité comme le Vivarais. Les galères, les pendaisons et les fusillades furent de tous les jours.
Les hérétiques ne voulurent pas comprendre que c'était pour leur bien qu'on les entassait au bagne, qu'on les pendait et qu'on les fusillait. Le plus fier catholique des Cévennes était l'archiprêtre François Langlade du Ghailla. Cet archiprêtre méprisait la
potence comme modérée, et les mitraillades lui semblaient des concessions. Il avait d'autres ferveurs. Quand les dragons lui amenaient des prisonniers, il leur arrachait avec des pincettes la barbe et les sourcils, il leur posait dans les mains des charbons ardents et les forçait de tenir leurs mains fermées, ou bien il leur passait entre les doigts des morceaux de coton imbibés d'huile et de graisse qu'il allumait et il regardait les chairs se consumer. Quarante ou cinquante hérétiques s'armèrent de ce qu'ils purent, de faux, d'épées ébréchées, de hallebardes rouillées, et vinrent, la nuit, au pont de Montvert, où était l'archiprêtre. Arrivés là, ils entonnèrent un psaume. L'archi prêtre, réveillé, s'imagina que les fanatiques le croyaient absent et venaient tenir une de leurs assemblées ; il leur prouva sa présence par une décharge qu'il commanda à sa troupe et qui tua un homme. Les misérables répondirent en mettant le feu à la maison. L'archiprêtre sauta par sa fenêtre, se cassa la cuisse, et se traîna derrière une haie où la réverbération de l'incendie ne tarda pas à le dénoncer et où il fut achevé avec frénésie. Ceux qui avaient fait cela ne pouvaient plus rentrer chez eux ; ils se réfugièrent dans la montagne, et, au jour levant, virent les milices des cantons qui les cherchaient. La forêt les cacha, ils appelèrent à eux leurs coreligionnaires, on accourut de toutes parts, entre autres un apprenti boulanger appelé Jean Cavalier, qui vint
de Genève où il s'était réfugié contre deux condamnations. A la première nouvelle du soulèvement, Cavalier rentra, ramassa en chemin dix-huit jeunes gars armés à eux tous d'un fusil et de deux épées, et déclara la guerre au roi de France.
Louis XIV redoubla d'orthodoxie. Les galères, les gibets et les échafauds firent bravement leur devoir. Le baron de Saïgas, pour avoir été entraîné de force à une assemblée protestante, subit d'abord la torture ordinaire et extraordinaire, puis fut condamné au bagne ; grâce à la protection de la reine Anne, de la princesse de Galles et de la duchesse d'Orléans, mère du Régent, il n'y resta que quatorze ans. Un ermite, frère Gabriel, qui s'était mis à la tête d'une troupe, ayant pris cinq Cévenols, les précipita dans un gouffre où un curé avait été jeté par d'autres. Une catholique de Nîmes, madame Demerezj de l'Incarnation, qui écrivait tous les quinze jours au prieur des Carmes anciens de Clermont pour lui donner des nouvelles, hésite une fois à lui écrire, trouvant la quinzaine insignifiante, et lui demande « s'il vaut la peine de lui mander qu'on travaille à faire dresser un échafaud à la place du Marché où l'on pourra rompre plusieurs hommes à la fois, et des potences tout autour pour en pendre aussi plusieurs, et qu'il y a peu de jours l'on rompit quatre hommes tout vifs et l'on pendit trois femmes, le tout en une soirée. »
Chose bizarre, toutes ces tueries ne faisaient pas aimer le catholicisme aux protestants. Madame Dénierez le constate avec un étonnement bien naturel : « On a brûlé, l'autre jour, deux de ces malheureux tout vifs; on en a pendu trois et rompu autant. Tout cela ne les a pas fait revenir à eux. » Et dans une autre lettre : « Tout est dans la même situation, et nous n'avons aucun avantage sur ces malheureux , si l'on ne veut compter comme avantage d'en pendre quelques-uns tous les jours, qu'on exécute après; mais tout cela ne rend pas nos affaires meilleures. Aussi, on a résolu de ne plus les pendre, mais d'aggraver leur supplice en les rompant et en les brûlant tout vifs, même les femmes, qui sont les plus mauvaises*. » Leur endurcissement persistait en plein supplice. Le bourreau, au moment de pendre un prisonnier, lui demanda s'il pardonnait au roi et à la justice. Le patient répondit : non. — Va-t-en donc au diable! dit le bourreau, et il serra la corde. — Cela s'appelait envoyer des âmes à Dieu.
Le feu purifie : on purifia tout. On lâcha l'incendie. Paroisses et villages disparurent en fumée. Cela se faisait gaiement. Une lettre de M. de Julien, maréchal des camps et armées du roi, énumère ce que chaque chef de corps a de paroisses à démolir : lui douze avec leurs villages et hameaux, M. de Montrevel seize, M. de Canillac trois avec deux cent vingt-cinq villages, et finit par un joyeux quatrain
sur la cavale d'un curé. On détruisit quatre cent soixante-six villages.
Bossuet applaudissait ; il appelait cette destruction « le plus bel usage de l'autorité; » il canonisait Louis XIV : « Poussons jusqu'au ciel nos acclamations! et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cents Pères de l'Eglise disaient autrefois dans le concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de votre règne ! » Ce n'est pas que Bossuet fût insensible à la souffrance : quand il fallut lui faire à lui-même l'opération de la pierre, il ne fut pas très-énergique, il demanda grâce, il ne put achever un billet à son confesseur ; mais maintenant il s'agissait de la religion menacée par un schisme, et le grand pontife endura courageusement, pour le service de Dieu, le martyre des autres.
Les protestants furent moins enthousiastes que Bossuet. Ils rendirent incendie pour incendie. Chaque jour Cavalier recrutait de nouveaux soldats, évadés des flammes, et les deux religions luttaient de propagande. Les dragons prouvaient l'excellence du catholicisme en brûlant les temples et en pendant les ministres; les insurgés démontraient la supériorité du calvinisme en brûlant les églises et en pendant les curés.
Cela pouvait durer longtemps. Le maréchal Mont-
revel y perdait sa férocité; Louis XIV changea de maréchal; Montrevel fut remplacé par Villars, habituée vaincre. Son habitude l'abandonna. Il fallut baisser le ton, faire des concessions. Louis XIV fit parler à Jean Cavalier. Le grand roi négocia avec un garçon boulanger.
Le 16 mai 1704, il y eut une forte émotion dans les rues de Nîmes ; toutes les boutiques se fermèrent, et toute la population courut aux remparts. Sur les quatre heures de l'après-midi, il se fit un brouhaha terrible. Vingt hommes à cheval arrivaient, et, parmi eux, un jeune garçon, petit, mais robuste, le cou court, une grosse face colorée avec des yeux saillants et brillants, et une crinière jusque sur les épaules. C'était Jean Cavalier.
Il s'était habillé de son mieux, tenant à se présenter convenablement aux catholiques et à leur faire honneur : il avait choisi pour sa parure les plus belles choses qu'il leur avait prises. Il avait un bel habit de couleur café et une ample cravate de mousseline qu'il leur avait enlevés dans un pillage. Il montait un ardent cheval qu'ils reconnurent pour être celui de leur commandant La Jonquière ; il avait au doigt une très-riche émeraude qu'il tenait d'un de leurs officiers, M. Deydier, tué à l'affaire des Devoirs de Martignargues ; il regardait l'heure à la montre magnifique de M. d'Acqueville, qu'il avait tué aussi, et il offrait gracieusement aux dames du tabac dans une
tabatière étincelante de brillants, legs involontaire d'un capitaine de dragons.
Il vint ainsi, broyé de foule, admiré et redouté, jusqu'au jardin des Récollets, où le maréchal de Villars l'attendait. Il entra dans le jardin, descendit de cheval, prit à la selle ses deux pistolets et les alla mettre aux pieds de Villars, qui les fît aussitôt reporter à la selle par un page. Puis, le maréchal de France et l'homme du peuple discutèrent les conditions de la paix.
Cavalier fut d'abord trop exigeant : il voulait qu'on pût être protestant comme on était catholique, qu'on pût aller au prêche comme à la messe, et que chacun eût la propriété de sa conscience et le droit de croire ce qu'il croirait. C'était exorbitant ; le maréchal ne put lui accorder qu'une partie de ce qu'il demandait; il permit qu'on fût protestant tout bas; il consentit aux consciences, mais non aux temples. Cavalier accepta parce qu'il eut pour lui un brevet de colonel, un régiment qu'il mènerait en Espagne, la pleine disposition de tous les grades, une pension de douze cents livres, et un brevet de capitaine pour son frère, âgé de douze ans.
Quand Cavalier quitta le maréchal, la multitude était telle devant le jardin des Récollets qu'il fallut que deux de ses hommes lui ouvrissent passage le sabre en main. La foule, même les dames, se jetait dans les jambes de son cheval et tâchait de toucher
son justaucorps. C'était à qui lui offrirait des collations : il accepta d'aller manger une salade chez un jardinier. En sortant de Nîmes, il chanta un psaume, et les catholiques ne soufflèrent mot.
Il reprit sa cavalerie qu'il avait laissée sur les hauteurs, puis son infanterie près de Saint-Césaire, renvoya les otages, et alla coucher à Sain t-Ma mers. Le lendemain matin, il repartit en chantant encore un psaume; le commandant de Saint-Mamers n'osa rien dire à tant de cavaliers et de fantassins, mais il prit une honorable revanche sur une vieille huguenote de Saint-Mamers qui avait chanté avec eux et dont il coupa le visage à coups de cravache, quand ils furent loin.
Il manquait au traité deux, ratifications : celle de Louis XIV et celle des autres chefs de l'insurrection. En attendant que le traité allât de Nîmes à Versailles et revînt de Versailles à Nîmes, Cavalier occupa Calvisson, que le maréchal avait approvisionnée exprès et dont il avait éloigné la garnison. Cavalier se logea clans la plus belle maison de la ville, fit garder les portes et fut là chez lui. Les protestants affluèrent; ils furent bientôt quarante mille. Jusqu'à ce que la paix fût définitive, Cavalier crut pouvoir leur permettre un peu de culte public. Il chanta et prêcha tant qu'ils voulurent. Mais la signature de Louis XIV arriva. Alors il fallut dire les conditions aux insurgés.
320 LES MIETTES Dï L'HISTOIKE.
Quand ils surent que la première de toutes n'était pas le libre exercice de leur culte, que les prêches n'étaient qu'une tolérance momentanée, et que les temples ne seraient pas rebâtis, ils refusèrent de se soumettre. Cavalier fut renié par les autres chefs et par ses propres lieutenants, déclaré traître et menacé. Roland, dont le cachet figurait un bras sortant d'une nue avec une épée à la main et avait pour inscription : Roland furieux, Catinat, Ravanel, Castanet, tous, jurèrent de ne désarmer qu'après la restitution de leur droit. Roland fut attendri par la promesse d'avoir un régiment lui aussi; mais les autres dirent que ce n'était pas des régiments en Espagne qu'il leur fallait, mais des temples en France, et retournèrent indignés clans la montagne. Cavalier et Roland coururent après eux, espérant les convaincre ; ils les rattrapèrent près de Lauziers; Roland, comme le moins compromis, avança le premier : aussitôt les gens de Ravanel se ruèrent sur lui, le jetèrent à bas de son cheval et l'emmenèrent de force. Cavalier, voyant cela, n'eut que le temps de tourner bride et de s'enfuir à grands coups d'éperons.
Il revint assez piteux à Nimes, où il séjourna quelque temps, plus populaire maintenant chez les catholiques que chez les calvinistes. Quand il partit de Nîmes, le maréchal lui donna cinquante louis pour lui, trente pour son lieutenant-colonel, six pour chacun de ses capitaines; deux par sergent et un par
JEAiN CAVALIER. 327
soldat. Le peuple l'accompagna jusqu'à une lieue de la ville.
Avant d'aller en Espagne, il reçut l'ordre de venir à Versailles. Le roi désirait le voir. Il eut d'abord une longue conversation avec le ministre Chamillard, puis on le plaça sur le grand escalier, par où le roi devait passer. Le roi passa, regarda ce garçon boulanger qui lui avait tenu tête, et se vengea royalement en haussant les épaules et en tournant le dos.
Cavalier se repentit de son marché et ne se pressa pas de partir. Il s'arrêta à Mâcon, hésitant. Les Cévennes n'avaient pas désarmé. Ravanel était resté inébranlable, et Roland l'était redevenu. Un protestant modéré, le baron d'Aigaliers, s'étant entremis et ayant essayé de haranguer les insurgés ;i Durfort, tous avaient couvert sa voix d'un psaume, et, pour avoir hasardé qu'on pourrait au moins l'écouter, un habitant de Durfort avait reçu un coup de sabre de Ravanel. Les négociateurs, ne réussissant pas avec M. d'Aigaliers, employèrent un ami intime de Roland, un jeune homme d'Uzès, nommé Malarte. Ils lui offrirent cent louis s'il leur livrait Roland. Dans la nuit du 24 août, Roland, caché dans le château de Castelnau, fut réveillé par une sentinelle qui venait d'apercevoir des dragons. Il sauta du lit, et put sortir par la petite porte pendant que les dragons entraient par la grande; mais il fut
vite rejoint, s'adossa à un arbre, refusa de se rendre et fut tué d'un coup de feu. Son cadavre fut porté à Nîmes, jugé, condamné, traîné sur la claie et brûlé. Cinq de ses lieutenants qu'on avait pris donnant furent roués ensemble.
Cette manière de négocier avec ceux qui ne persistaient pas dans leur soumission inquiéta Cavalier; il n'était pas, lui, retourné dans les Cévennes, et on n'avait pas de prétexte pour le fusiller, mais quelques indices lui firent croire qu'on ne répugnait pas absolument à l'idée de l'empoisonner. Il s'enfuit en Suisse. L'ambassadeur de France demanda au sénat de Berne l'extradition ou du moins l'expulsion de « ce sujet rebelle qui ne devait trouver aucun asile en quelque endroit que ce fût; » mais les républicains n'eurent pas peur du roi, et Cavalier ne fut ni livré ni chassé. La Savoie, en guerre avec la France, l'appela, et lui donna un régiment de réfugiés. Il se battit contre la France sans plus de scrupule que le grand Condé.
Mais, pendant que l'invasion se préparait, les choses tournèrent mal pour l'insurrection. La Savoie, l'Angleterre et la Hollande lui envoyaient de l'argent par des hommes hardis qui ne craignaient pas de passer et de repasser la frontière. Castanet fut découvert dans une de ces rentrées avec Valette et Boyer. Boyer fut tué, Castanet et Valette pris et dirigés sur Montpellier; chemin faisant, on fit porter à Castanet
la tête coupée de Boyer; puis Valette fut pendu et Castanet rompu. Ceci n'empêcha pas Catinat de rentrer quelques jours après. Il était à Nîmes et déjeunait ; il entendit qu'on criait sous sa fenêtre cent louis d'or pour qui le livrerait, la potence pour qui ne le livrerait pas. Il sortit, alla chez un barbier, se fît raser, poudrer, ajuster, et marcha en se promenant vers la porte de la ville, le chapeau sur les yeux et à la main un papier qu'il lisait attentivement. On le reconnut; il eut la question ordinaire et extraordinaire; plusieurs conseillers désiraient qu'il fût tiré à quatre chevaux, ils cédèrent à la majorité qui préféra le supplice du feu comme plus long et plus douloureux que l'écartèlement. Ils consentirent au même supplice pour Ravanel, livré par un converti.
L'insurrection, décapitée de tous ses chefs, fut écrasée sans peine. Ce fut le beau moment de la potence et de la roue. Elles furent faciles et n'exigèrent pas qu'on eût pris les armes. Jeanne Guitarde fut pendue pour avoir logé trois insurgés. Jean Delauze, Claude Maillé et Pierre Régis, vieillard de quatre-vingts ans, furent pendus pour avoir acquitté des bons tirés sur eux.
Ce n'était pas le moment de l'invasion. Cavalier, ayant du temps, laissa son régiment à son frère, et en alla lever un autre en Hollande, puis en Angleterre, où la reine Anne accueillit en bonne Anglaise cet ennemi de la France. Son régiment complet, il le
mena en Espagne : il devait pénétrer dans le Languedoc par les Pyrénées et ressusciter les Cévennes. A Almauza, il se trouva en ligne contre un régiment de France. Les deux régiments s'élancèrent l'un sur l'autre à la baïonnette, et d'une telle rage qu'ils s'entre-détruisirent presque entièrement. Cavalier, avec le peu d'hommes qui lui restaient, rejoignit à Nice le prince Eugène, dont la tentative sur la Provence avorta aussi. Alors il se retira en Angleterre, s'y établit, y connut Voltaire, amoureux alors d'une mademoiselle du Noyer, la lui disputa; Cavalier était un soldat, Voltaire n'était qu'un génie : mademoiselle du Noyer préféra Cavalier; il est vrai qu'il était aussi un traître; il se maria, n'eut pas d'enfants, dicta ses mémoires, tâcha de prouver qu'il avait trahi honnêtement, fut fêté, devint major-général, et mourut gouverneur de Jersey.