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SCENE SEPTIEME

Pour tous ceux qui n'ont pas d'hostilité systématique, c'était, sans contredit, une admirable organisation que celle de la société française au dix-huitième siècle, et la révolution a été vraiment bien coupable de nous en priver.

L'égalité, par exemple, y était parfaite.

Les impôts incessants tordaient les bourses jusqu'à la dernière goutte et les perpétuelles banqueroutes de l'État ne les remplissaient pas; le papier

n'était plus qu'un chiffon : en octobre 1720, un billet de banque de cent livres ne valait plus que dix-neuf livres argent; en novembre, quinze livres dix sous; en décembre, dix livres; deux mois après, zéro; personne n'avait plus un sou.

Le cardinal Dubois avait un million cinq cent trente mille livres de revenu, ce qui équivaut à plus de trois millions de maintenant. M. Orry de Fulvy, intendant des finances, était assez riche pour perdre au jeu en une nuit quatre cent quatre-vingt mille livres, ce qui aurait fait sourire de pitié madame de Montespan qui, elle, une nuit de Noël, joua sept cent mille écus d'un coup.

En même temps que toutes les ressources baissaient, tous les prix haussaient; la bougie monta d'une livre douze sous à neuf livres ; les bourgeois durent se contenter de la chandelle, et le peuple, de la lune.

La cour n'était qu'illuminations, chasses aux flambeaux, feux d'artifice ; les fêtes y étaient un éblouissement ; Versailles tout entier était une constellation de lustres, de girandoles et de torchères; la grande galerie avait l'air d'un incendie.

Louis XIV, étant allé un peu largement dans la construction de Versailles, dans l'entretien de ses maîtresses et dans la dotation de ses bâtards, se demanda pourquoi la nation n'avait plus de quoi acquitter l'impôt; il se répondit que c'était parce que

les femmes avaient des jarretières; il frappa d'amende les jarretières, les dentelles, les manchons, les gants, et interdit aux gens des villes tout luxe et toute élégance d'habillement; il n'interdit rien aux gens des campagnes, qui allaient nus.

Louis XV interdit à la cour le velours noir, comme trop pauvre. A la naissance de je ne sais plus quel prince, tout le monde ne fut pas obligé d'avoir, comme MM. les ducs de Chartres et de Penthièvre, les boutonnières brodées en diamant, mais il fallut au moins être en étoffe d'or ou en velours de couleur brodé d'or; madame la dauphine et mesdames de France avaient payé leurs robes plus de deux cents livres l'aune; au mariage du dauphin, il y eut trois jours de fêtes, et par conséquent trois habits, qui furent convenables en coûtant quinze mille livres chacun; le marquis de Mirepoix, qui fit de l'économie, loua ses habits et n'en eut que pour six mille livres; une femme loua quinze mille livres des diamants pour une nuit.

Le blé manquait; le pain était à huit sous la livre, et il fallait se battre a la porte des boulangers. Les prisonniers du For-1'Évêque, qui étaient des prisonniers pour dettes, se plaignirent de n'être pas nourris; la garde accourut et, comme ils s'entêtaient à vouloir manger, tira sur eux et tua quatre hommes et deux femmes. A Bicêtre, on donnait aux prisonniers* une livre de pain par jour; on trouva que

c'était beaucoup et on ne leur en donna plus qu'une demi-livre; ils murmurèrent, on en pendit un.

Louis XV faisait grande chère. Tout enfant, on l'admirait pour son vaste appétit : « Le roi mange à étonner ! » disait le journal de Barbier. Son appétit avait pris des proportions de plus en plus royales. Ses soupers (dîners d'à présent) se prolongeaient souvent jusqu'au matin. La cuisine royale avait ses fonctionnaires, et c'était une charge fort honorable que celle de « hâteur du rôt. »

La France ne mangeait plus depuis longtemps déjà : « On vit en Normandie de l'herbe des champs, disait le duc de Saint-Simon sous Louis XIV; le premier roi de l'Europe ne peut être un grand roi s'il ne l'est que de gueux de toutes conditions et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants et de désespérés. » Sous Louis XV, les paysans du Blaisois vivaient de chardons crus, de limaces et de charognes.

Louis XV faisait de tels excès de table qu'il en était malade à chaque instant; son règne ne fut qu'une longue indigestion.

En 1775, des paysans affamés ayant envahi Dijon et pillant un bourgeois suspect d'accaparement de blé, un intendant de Bourgogne vint aux émeutiers et, pour les calmer, leur dit que l'herbe commençait à pousser.

C'était un bon métier que celui de maîtresse du

LES ÉMIGRÉS. :«r.

roi. Rien qu'en six mois, Louis XV donna à madame d'Étiolés cent quatre -vingt mille livres de rente, un logement à la cour, un logement dans toutes les maisons royales et le marquisat de Pompadour; une fois, elle était embarrassée de sept cent cinquante-neuf mille livres qui lui manquaient pour acheter le château de Crécy : le roi les lui donna; une autre fois, il augmenta la charge de trésorier des écuries de cinq cent mille livres, qui furent pour elle; elle eut encore cinq cent mille livres d'une seconde charge de trésorier des écuries créée à son intention ; au premier janvier suivant, ses étrennes furent des tablettes garnies de diamants dans lesquelles elle trouva un billet de cent cinquante mille livres; elle n'avait que pour six cent quatre-vingt-sept mille six cents livres de vaisselle d'or et. d'argent, mais elle avait pour un million sept cent quatre-vingt-sept mille livres de diamants et pour trois cent quatre-vingtquatorze mille livres de menus bijoux et de colifichets; le linge de lit et de table de sa maison de Crécy dépassait à peine soixante mille livres, mais elle était un peu moins modestement montée à Bellevue, dont la construction et la décoration seules avaient coûté trois millions; le prix total de madame de Pompadour fut à peu près de trente-six millions; en dix-neuf ans, elle dépensa pour sa bouche trois millions cinq cent quatre mille huit cents livres, ce qui fait un peu plus de cinq cents livres par jour.

33(i LES MIETTES DF. L'HISTOIRE.

Quand c'était l'hiver, les champs n'avaient plus d'herbe; alors les paysans ne mangeaient plus rien absolument, et on les trouvait morts de faim sur les routes.

Il n'y avait pas moins d'égalité devant la justice que devant le bien-être.

Le 5 janvier 1757, à cinq heures et demie du soir, Louis XV était dans la cour de marbre du palais de Versailles et allait monter en carrosse : un homme de haute taille, en redingote noire, le chapeau sur la tête, écarta le chef des gardes, s'approcha du roi, lui mit la main sur l'épaule, lui donna un coup de canif qui l'égratigna légèrement, et se laissa prendre; cet homme était une espèce de fou produit par les disputes religieuses du temps; l'instruction démontra qu'il n'avait nullement eu l'intention de tuer le roi, qu'il n'avait voulu que l'inquiéter et l'avertir; le canif l'avait démontré avant l'instruction : on se rua sur lui, on le jeta dans une salle basse de la cour de marbre, on le mit nu et on lui fit boire du contre-poison ; le garde des sceaux eut l'imprudence de lui brûler les jambes, pendant qu'il était nu, avec une pince rougie au feu, ce qui aurait pu lui donner le transport et le faire mourir trop tôt et trop vite ; le supplice de cet homme fut assez ingénieux; le matin, il eut la question ordinaire et extraordinaire; le premier coin lui fit faire un soubresaut violent; on lui en enfonça huit; puis

on le laissa reposer et reprendre un peu de sensibilité ; à trois heures, on le mena faire amende honorable devant la principale porte de l'église de Paris, puis il fut conduit à la Grève, où il y avait une table de bois très-épaisse et plantée sur six gros poteaux, longue de six pieds et large de quatre ; on le déshabilla et on le fixa sur la table avec des cercles de fer ; alors il attendit une demi-heure, parce que les bourreaux avaient mal pris leur temps et n'étaient pas prêts; il assista à tous les préparatifs de son exécution; enfin, tout étant bien en ordre, on lui brûla la main droite, on le tenailla aux bras, aux cuisses, au gras des jambes et aux mamelles, et sur toutes ces plaies vives on versa du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix-résine, de la cire et du soufre fondus ensemble, ce qui lui fit pousser des cris, puis on s'occupa de l'écarteler ; mais ceci fut long à cause de sa constitution robuste; quatre chevaux n'y suffisant pas, on en ajouta deux ; les six eurent beau tirer, ils n'arrachèrent pas les membres du tronc ; les cris du patient augmentèrent; après plus d'une heure de ces tiraillements, les bourreaux fatigués demandèrent aux commissaires la permission d'en finir et de donner un coup de tranchoir aux jointures; les commissaires, qui étaient MM. Pasquier et Severt, répondirent qu'ils ne voyaient pas l'utilité d'abréger le supplice; on fouetta plus fort les chevaux, qui firent tout ce qu'ils purent, mais sans plus de

résultat; MM. Pasquicr et Severt tinrent bon encore une demi-heure; mais alors la nuit tombait, on ne voyait plus très-bien, les grandes dames qui avaient loué toutes les fenêtres de la place commençaient à être rassasiées et à avoir faim de souper; les commissaires comprirent la nécessité de hâter le dénoûment et permirent le tranchoir; les membres se détachèrent donc, d'abord la cuisse gauche, puis la droite, puis une épaule, puis l'autre avec la tête; après quoi, on brûla le tout sur un bûcher.

Un soir de mai 1723, un bourgeois du bourg d'Anet était sur le pas de sa porte, en bonnet de nuit; le comte de Charolais, seigneur du lieu, rentrait de la chasse ; il vit ce bourgeois, dit à ses gens : « Voyons si je tirerais bien ce corps-là , » l'ajusta tranquillement et le tua roide : le duc d'Orléans, régent de France, fit venir le comte de Charolais et le gronda très-fort.

Un huissier eut la simplicité de penser tout haut, à table d'hôte, que Damiens avait peut-être été puni un peu énergiquement d'un coup de canif; il fut arrêté le lendemain matin; on trouva chez lui des papiers où il avait écrit ce qu'il pensait : il eut la question, l'amende honorable et la potence.

Le duc de Vitry, croyant avoir à se plaindre de sa maîtresse, mademoiselle de Guerchy, l'assassina : quelques-uns l'en blâmèrent tout bas.

Un garde du corps, le sieur de La Chaux, fut trouvé, un soir, dans un corridor de Versailles, étendu par terre, sans connaissance et blessé ; on le fit revenir et on l'interrogea; il dit que, sortant pour acheter du tabac, il avait rencontré dans ce corridor deux hommes, l'un en habit vert avec un couteau de chasse, l'autre en abbé, lesquels lui avaient demandé poliment s'il ne pourrait pas leur procurer le moyen d'entrer au grand couvert, qu'ils n'avaient jamais vu, étant gens de province; qu'il leur avait répondu qu'il n'en avait pas le crédit; qu'ils avaient insisté et lui avaient offert de l'argent; que cela lui avait donné des soupçons; qu'il s'était ravisé et leur avait dit qu'il les introduirait, et qu'ils montassent à l'instant même; mais que ce changement subit les avait inquiétés à leur tour et qu'ils avaient répliqué que, puisque la chose était si difficile, ils y renonçaient; qu'ils avaient voulu s'en aller, mais qu'il le leur avait défendu et avait mis l'épée à la main ; qu'alors ils s'étaient jetés sur lui avec des couteaux de chasse, avaient cassé son épée, l'avaient frappé et renversé, et s'étaient échappés; on chercha partout les deux hommes, mais inutilement; on interrogea de nouveau le garde, qui s'embrouilla dans ses réponses ; on le fouilla et on trouva sur lui un grattoir ensanglanté ; il sembla démontré qu'il s'était blessé lui-même et qu'il avait inventé toute cette histoire pour marquer son dévouement au roi et pour obtenir quelque pen-

sion ou quelque grade : il fut condamné, par sentence du Châtelet, à la torture ordinaire et extraordinaire, et à être rompu vif. La rupture était un supplice importé d'Allemagne sous François Ier. Le condamné était attaché, bras étendus et jambes écartées, sur deux morceaux de bois disposés en croix de Saint-André qui ne soutenaient que la tête, la taille, les mains et les pieds, et qui laissaient le reste du corps porter sur le vide ; puis le bourreau prenait une barre de fer et en frappait les bras, les jambes et la poitrine jusqu'à ce qu'il eût tout brisé; cela donnait de l'élasticité au corps du patient, qui alors était détaché de la croix, et roulé autour d'une petite roue de carrosse pendue à un poteau, la face renversée vers le ciel, les bras et les jambes repliés dans le dos, et mettait le temps qu'il voulait à mourir. Un nommé Desmoulins, qui avait dix-sept ans, n'en finissait pas; comme c'était en décembre, le confesseur n'eut pas la patience d'attendre si longtemps et s'en alla, disant qu'il faisait trop froid sur l'échafaud; le bourreau et les soldats tinrent bon, et restèrent toute la nuit; mais l'ennui les prit au matin; enfin, « voyant qu'il ne voulait pas mourir, et que le service était long, » M. le lieutenant criminel eut pitié de ces pauvres bourreaux et envoya demander à messieurs de la Tournelle la permission d'étrangler le patient; ces messieurs la donnèrent, de sorte que le misérable ne mourut que vingt-deux heures.

La duchesse de Bouillon aimait un acteur de l'Opéra, Tribois; mais Tribois aimait une actrice du Théâtre-Français, Adrienne Lecouvreur; cela mit la duchesse dans la nécessité de faire empoisonner l'actrice : la justice respecta le secret de la tombe.

On vola, une nuit, des vases et des ornements •dans l'église des Bernardins; un François Masson fut soupçonné et mis à la question ordinaire et extraordinaire; il n'avoua rien, mais ce n'était qu'un brocanteur, il fut condamné, d'abord à l'amende honorable devant Notre-Dame, où il refusa de demander pardon; puis au gibet, où il mourut en se criant innocent.

L'abbé de La Farev auquel le régent avait donné cinquante pistoles à porter à une de ses maîtresses, madame de Polignac, abrégea la route en volant les pistoles : le régent, qui le sut, le fit évêque de Laon.

Un juif hollandais avait pour maîtresse mademoiselle Pélissier, de l'Opéra ; il s'aperçut qu'elle le trompait avec un violon, la quitta, retourna en Hollande, et envoya un de ses valets, appelé Joinville, pour bâtonner le violon : Joinville parla, fut arrêté avant les coups de bâton, appliqué à la question et condamné à être roué vif; par grâce, et en considération de ce que les coups de bâton n'avaient pas été donnés, on l'étrangla.

Le chevalier de Rohan fit bâtonner Voltaire en réalité : Voltaire fut mis à la Bastille.

Le duc de La Force faisait la traite des blancs; il avait, en plein Paris, des chasseurs d'hommes, auxquels il payait un homme ou une femme quarante livres, un enfant vingt livres. La police en était; des agents déguisés rôdaient dans les rues, épiaient les enfants, les jetaient dans un fiacre et les emmenaient à la prison Saint-Martin d'où on les expédiait à Marseille pour être embarqués. La chose se faisait en grand ; en une seule fois, on en expédia deux mille. C'était une institution assez utile ; ainsi, mademoiselle Quoniam, de l'Opéra, justement irritée de son mari qui n'était pas assez fier de ce qu'elle était la maîtresse d'un valet de chambre du régent, lui proposa une promenade en fiacre aux environs de Paris ; à peine hors de la barrière, des archers arrêtèrent le fiacre, firent descendre le mari, lui mirent les menottes et l'envoyèrent au Mississipi. Mademoiselle Quoniam n'en voulut pas aux archers, mais il y eut des mères qui ne se prêtèrent pas à l'enlèvement de leurs enfants. Une petite fille ayant crié, la mère accourut, les passants s'attroupèrent, on sortit des boutiques, les exempts firent feu et tuèrent du monde, les pères alors se ruèrent sur eux et en tuèrent quelques-uns. La justice intervint, et pendit les pères.

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