‹ Les miettes de l'histoireChapitre 26 sur 62 · MÉRITES DE LA COUK · texte numérisé non relu

MÉRITES DE LA COUK

En supposant que ce ne fût pas là tout à fait l'idéal de l'égalité, il est certain que la cour d'alors méritait bien quelques privilèges. On a déjà pu entrevoir plusieurs de ses mérites : sa probité (l'escroquerie de l'abbé de La Fare), son respect du talent (Voltaire bâtonné), son respect de la vie (le bourgeois assassiné par le comte de Charolais), etc., mais elle en avait d'autres.

Je commence par ses vertus privées.

J'insiste sur sa probité. Le duc de Bourgogne, jouant et gagnant beaucoup, donna son chapeau plein d'or à tenir au duc d'Antin, un des bâtards de Louis XIV. Il se retourna un peu brusquement et vit le fils du roi en train de glisser dans ses poches une partie du dépôt. — On trichait au jeu, mais cela c'était une élégance monarchique. On s'en vantait; Hamilton raconte tout au long les bonnes piperies de son beau-frère, le comte de Grammont. Saint-Simon dit, sans colère, du duc de Créqui qu'il « étoit splendide en tout, grand joueur et ne s'y piquoit pas d'une

34i LES MIETTES DE L'HISTOIRE.

fidélité bien exacte. Plusieurs grands seigneurs en usoient de même et on en rioit. » Les femmes obéissaient à l'exemple des hommes. Une partie avec de très-grandes dames mit à sec le prince de Nassau : « Je crois bien, dit la princesse palatine, qu'elles l'ont quelque peu attrapé, car elles ont la réputation de savoir très-bien jouer. » M. de Chauvelin, garde des sceaux, voyant Louis XV manquer de deux cent cinquante mille livres qu'on lui demandait pour une parure de diamants, lui proposa de vendre à ce prix une cuirasse que Soliman avait envoyée à François Ier; le roi consentit : le garde des sceaux vendit la cuirasse six cent mille livres, et en garda trois cent cinquante mille. — Une autre fois, le roi voulut récompenser deux gentilshommes polonais qui avaient énergiquement accompagné son beau-père Stanislas à Dantzig et chargea le même ministre de leur faire faire deux montres par le plus fameux ouvrier en ouvrages d'or; lorsque les montres furent faites, le garde des sceaux les trouva si beJles qu'il préféra les garder pour lui. — Louis XV n'ignorait pas les escroqueries dont il était rongé : un jour que le duc de Choiseul le suivait à la chasse, il le défia de dire le prix du carrosse où ils étaient; le duc de Choiseul, croyant dire un prix royal, dit : huit mille livres; le carrosse avait été compté trente mille ; le duc s'écria qu'aucunes finances ne pourraient résister à un tel pillage, et que, si le roi l'y autorisait, il le débarras-

serait de tous ses voleurs; le roi haussa les épaules et lui demanda s'il voulait supprimer la cour. — Louis XV avait quelque Taison d'être indulgent aux voleries : lui-même se procurait de l'argent par des moyens qui ne différaient pas absolument de ceux de ses ministres. Ainsi, il s'apercevait tout à coup que la bonne administration du pays exigeait la création d'une nouvelle charge, par exemple, la charge de « contrôleur des perruques; » il se hâtait de la créer et de la vendre : quand il en avait touché le prix, il se demandait si elle était vraiment indispensable, il en doutait, et l'abolissait, sans rendre l'argent. Ou bien il faisait des refontes de monnaie comme celle de 1726 dans laquelle il escamota adroitement quinze sols par écu.

Une autre qualité de la cour, c'était la pureté de ses mœurs. Samuel Bernard ayant été invité à Versailles, madame de Tallard lui donna à souper ; puis on joua au lansquenet. Mais j'aime mieux que ce soit madame de Tallard elle-même qui raconte la suite : «M. Bernard retire sa main pleine de rouleaux, les pose sur la table, et plonge son autre main dans la gorge de madame de Flamarens, en lui disant : — Ma belle, qu'en pensez-vous?... Va-tout! Nous voilà toutes parties de rires immodérés; le fou rire gagna tout le monde ; le duc d'Ayen en pensa mourir. Chacun quitte la place; on entoure M. Bernard : c'est à qui de nous fera son va-tout. Enivré du

succès, il n'entend plus rien, ne sait plus ce qu'il fait, et, dans cinq minutes, nous ne lui laissons plus un écu, il faut en convenir. » — Le régent, quand sa mère mourut, n'alla pas au service, parce que son souper s'était un peu prolongé et qu'il y avait bal d'Opéra le soir; cela ne prouve peut-être pas qu'il aimât éperdument sa mère , mais il préférait ses filles. — Une de ces filles devint reine d'Espagne; sa meilleure distraction, dans cette sévère cour espagnole, c'était de se mettre nue avec ses dames d'honneur et de faire entrer des jeunes gens. — Quand la comtesse de Mailly fut déclarée maîtresse de Louis XV, son mari n'y vit aucun inconvénient, pourvu que ses dettes, qui étaient de cinq cent mille livres, fussent payées par le roi ; mais quelqu'un de la famille se piqua d'honneur : ce fut une sœur de madame de Mailly, Pauline-Félicité, qui était alors au couvent et qui conçut la vertueuse idée de punir sa sœur, en la supplantant; elle sortit du couvent, et s'offrit au roi, qui l'accepta; elle devint grosse, et eut besoin d'un mari ; il s'en présenta un grand nombre ; le comte de Vintimille du Luc, neveu de l'archevêque de Paris, l'emporta sur ses concurrents; malheureusement pour lui, elle mourut deux ans après, en accouchant. Le roi n'avait pas eu le temps de quitter madame de Mailly; elle dura encore dix-huit mois; mais elle avait deux autres sœurs. Le roi, mis en goût, voulut avoir la collection complète : la duchesse de Laura-

guais, pressée par son mari, fut modérée dans ses prix ; mais la marquise de La Tournelle, qui était veuve, fut libre de résister et de faire ses conditions. Le marchandage dura un an; la somme se discutait à Versailles et à Paris ; les uns trouvaient que la duchesse demandait trop, les autres pas assez ; le roi écoutait les avis et réfléchissait. Elle voulait que le roi la déclarât publiquement comme maîtresse, ne soupât plus chez lui, mais chez elle, avec les convives qu'elle désignerait, la meublât, lui assurât au moins cinquante mille écus de pension pour toute sa vie, lui donnât un duché-pairie pour elle, ses hoirs et ayants cause, achetât au marquis de Nesle, son père, la principauté de Neufchâtel, expulsât sa sœur, et couchât de temps en temps avec la reine. On finit par s'entendre, et elle eut l'honneur d'être proclamée à Fontainebleau. — Être l'amant des quatre sœurs fut bientôt pour le roi un plaisir fade ; il en trouva un plus piquant, il se fit amener de petites filles pas encore adolescentes, auxquelles il apprenait la lecture, l'écriture, le catéchisme, et le reste; il ne manquait jamais, le soir et le matin, de s'agenouiller et de prier Dieu avec elles ; quand elles devenaient grosses, il les mariait aux seigneurs de la cour, qui se les disputaient. Celle des maîtresses en titre qui a laissé la meilleure réputation, madame de Pompadour, veillait religieusement, avec son neveu, le marquis de Langeac, et Lebel, valet de chambre du roi, à ce que son

348 LES MIETTES DE L'HISTOinE.

amant ne manquât jamais de petites filles nouvelles.

S'il arrivait, par miracle, quelque infraction à la parfaite régularité de ces mœurs, au moins les fautes étaient atténuées par ces formes exquises et cette politesse proverbiale qu'a si malheureusement remplacées notre grossièreté révolutionnaire. Dans je ne sais plus quelle cérémonie où était toute la cour, une jolie femme, toute jeune, la duchesse de Gontaut- Biron , voulut passer devant la fille du maréchal d'Alègre, madame de Rupelmonde; celle-ci l'arrêta par le bras, et elles échangèrent quelques mots : — Vous êtes une p. — ! dit madame de Rupelmonde. — Et vous, dit madame la duchesse de Gonlaut- Biron, allez-vous faire f. — !

Rien de délicat et de gracieux comme les amusements des princes. Le duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, voulut faire une plaisanterie à la princesse d'ïïarcourt : « Il lui accommoda, dit Saint- Simon, un pétard sous son siège, dans le salon où elle jouoit au piquet. Comme il alloit y mettre le feu, quelque âme charitable l'avisa que ce pétard l'estropieroit, et l'empêcha. » Mais cette âme charitable n'était pas toujours là. Une nuit, à Marly, la princesse d'Harcourt était couchée : « Il a voit fort neigé et il geloit ; madame la duchesse de Bourgogne et sa suite prirent de la neige sur la terrasse qui est autour du haut du salon, et de plain-pied à ces logements hauts, et, pour s'en fournir, éveillèrent les gens du

maréchal, qui ne les laissèrent pas manquer de pelotes; puis, avec un passe-partout et des bougies, se glissent doucement dans la chambre de la princesse d'Harcourt, et, tirant tout d'un coup les rideaux, l'accablent de pelotes de neige... » La princesse, « éveillée en sursaut, froissée et noyée de neige sur les oreilles et partout, échevelée, criant à pleine tête et remuant comme une anguille, sans savoir où se fourrer, fut un spectacle qui les divertit plus d'une demi-heure, en sorte que la nymphe nageoit dans son lit, d'où l'eau découlant de partout noyoit toute la chambre. Il y avoit de quoi la faire crever. Le lendemain elle bouda; on se moqua d'elle encore mieux. » L'idée du pétard, abandonnée par le duc de Bourgogne, n'était pas faite pour être délaissée à jamais. Madame de Saint-Sulpice était une jeune femme qui avait l'imprudence de souper avec des princes du sang; à un souper chez madame de Prie, ce même comte de Charolais qui se divertissait à tuer les bourgeois sur le pas de leurs portes eut l'idée d'une aimable plaisanterie : il glissa adroitement deux pétards sous la robe de madame de Saint-Sulpice, ei y mit le feu, ce qui lui brûla le ventre et lui fit à la cuisse un grand trou dont elle ne guérit jamais bien. — Une des fêtes de Louis XV enfant, c'était d'avoir un millier de moineaux dans une volière, d'y introduire les oiseaux de la fauconnerie et de jouir de l'effroi, du carnage et de la pluie du sang jusqu'à

la dernière goutte. A treize ans, il avait une biche blanche qu'il avait élevée et qui l'aimait fort; un jour qu'elle mangeait dans sa main, il lui vint l'idée de la tuer; il demanda un fusil, la fit éloigner, tira et la blessa ; la biche, ne comprenant pas, accourut à lui comme à son ami, toute saignante, et se mit à lui demander protection et à le caresser; il la fit reporter au loin, tira une seconde fois, et la tua.

Les gouvernants n'étaient pas moins recommandables par leurs vertus publiques que par leurs vertus privées.

Je laisse de côté leur religion du secret des lettres. On gardait quelquefois les lettres cinq ou six jours avant de les distribuer; en 17/t2, le sieur de Javille les recevait à leur arrivée et, avec ses commis, les lisait et en copiait pour la cour les passages intéressants, puis les recachetait et les remettait aux fermiers des postes. Ceux qui ignoraient cette préface de la distribution se laissaient aller dans leur correspondance à se moquer de la maîtresse du roi ou du bâtard d'un valet de chambre, et ne comprenaient pas pourquoi ils étaient mis à la Bastille.

Je passe également sur les lettres de cachet, si précieuses pour vous débarrasser, doucement et sans scandale, des êtres gênants. Elles les prenaient sans leur dire pourquoi, et les inséraient à la Bastille, où ils restaient quelquefois assez longtemps, comme cet inconnu qui y mourut en décembre 4722 et qui y

était, sans papier, sans livres, et sans explication, depuis trente-cinq ans, — quelquefois pas assez de temps, comme ce sieur F. — dont parle Pauchet, que M. de Sartine , lieutenant de police, envoya à M. Delaunay, gouverneur de la Bastille, en lui écrivant que c'était un très-mauvais sujet ; sur quoi, M. Delaunay renvoya chez M. de Sartine pour savoir sous quel nom il voulait le faire enterrer. Sous un seul ministère, celui du cardinal de Fleury, il y eut plus de cinquante mille lettres de cachet.

Le gouvernement était très-fier devant les étrangers. Lorsque le prince Charles-Edouard débarqua en Angleterre contre George II, Louis XV l'encouragea fort dans son entreprise et lui promit, si elle avortait, l'hospitalité de la France. Charles-Edouard réussit d'abord ; Louis XV l'appela donc son frère, et lui envoya des troupes, qui l'aidèrent à gagner la bataille de Falkirk; mais on fut moins heureux à Culloden; le prétendant, vaincu, repassa la mer, et eut cette confiance touchante dans la parole du roi de venir s'installer à Paris : aussitôt, M. de Puysieux, ministre des affaires étrangères, vint le complimenter et lui dire que l'Angleterre trouvait son voisinage incommode et que le roi le priait de s'en aller; le prince répondit qu'il ne voulait pas croire que le roi de France fût un parjure et un lâche; le lendemain, M. le duc de Gèvres, gouverneur de Paris, vint encore et tenta de faire comprendre à ce vaincu qu'un

serment n'était pas une chose inflexible et aveugle qui ne tenait aucun compte des circonstances , et qu'on lui avait promis asile quand il avait chance de ne pas en avoir besoin ; le prince répliqua qu'on ne l'expulserait que de force; le 10 décembre 1748, à cinq heures du soir, il entrait à l'Opéra, avec deux seigneurs anglais; au moment où il descendait de carrosse, M. deVaudreuil, major du régiment des gardes, parut et lui dit qu'il avait ordre de l'arrêter; aussitôt six sergents aux gardes, qui étaient en bourgeois, lui saisirent les bras et les jambes, le garrottèrent, lui enlevèrent son épée et ses pistolets, l'emportèrent par le cul-de-sac qui communiquait . aux cuisines du Palais-Royal, le hissèrent dans un carrosse de remise où M. de Vaudreuil monta avec lui, le menèrent place des Victoires et le remirent à une compagnie du guet à cheval qui l'escorta jusqu'à Vincennes; les deux seigneurs qui l'accompagnaient furent conduits à la Bastille, son hôtel fut en proie à la police, ses papiers saisis ; quand on l'eut bien volé, on le regarrotta, on le rehissa en voiture, on le porta à la frontière suisse, on le jeta dehors; et le roi d'Angleterre put dire au roi de France : — Louis, je suis content de votre service.

Le gouvernement avait une grande déférence pour la volonté nationale. Le régent demandait au parlement quelque chose de par trop contraire à l'intérêt public; le président. M. de Mesmes, lui expli-

quait respectueusement que la chose n'était pas possible : « Eh bien, dit le régent, allez vous faire f. — , vous et votre compagnie! » Louis XV n'était guère moins poli envers le parlement; le 14 mai 1732, une députation du parlement étant allée à Versailles pour lire au roi quelques humbles objections à un ordre un peu vif, le roi ne voulut pas les entendre, et dit : » Je vous ai fait savoir ma volonté, et je veux qu'elle soit pleinement exécutée ; je ne veux ni remontrances ni répliques en quelque forme et de quelque nature que ce soit; vous n'avez déjà que trop mérité mon indignation ; soyez plus soumis et retournez à vos fonctions. » M. le premier président ayant voulu parler, le roi lui dit : « Taisez-vous ! » Un député, l'abbé Pucelle, s'avança pour présenter au roi le papier sur lequel étaient écrites les objections, le roi dit à M. de Maurepas, secrétaire d'État: « Déchirez ! » Ce que M. de Maurepas fit sur le champ. Quand les parlements s'obstinaient, tant pis pour eux; le parlement de Besançon commit le crime de penser que le Parc aux Cerfs (qui pourtant n'a coûté en tout qu'un peu plus de cent millions d'alors) avait pris assez d'argent au pays, et s'opposa, sous ce prétexte, à la levée d'une taxe nouvelle : on emprisonna quatre de ses membres et on en exila vingthuit. En 1761, il y avait plus de sept cents magistrats en exil .

Ce qui dépassait peut-être encore l'obéissance de

la cour à la volonté de la nation, c'était le soin qu'elle prenait de sa subsistance. Les plus grands seigneurs, les princes et le roi en personne faisaient partie de cette intelligente association qui achetait tout le blé du pays, l'exportait à Jersey et à Guernesey, et attendait patiemment qu'on eût assez souffert en France pour payer une poignée de blé le prix d'un sac. Il n'y avait que ceux qui n'avaient pas beaucoup d'argent qui mouraient de faim à la lettre. Les rentiers moyens mangeaient seulement moins qu'à leur appétit, en se ruinant. Cette spéculation spirituelle, que la mauvaise humeur de l'histoire a brutalement qualifiée de Pacte de famine, dura de 1719 à 1789.

Tel était l'état des choses lorsque la révolution est venue tout changer. Comme on la hait d'avoir troublé un arrangement si juste et si parfait ! comme on maudit les écrivains qui l'ont préparée et les orateurs qui se sont entre-tués pour elle, et comme on remercie ceux qui l'ont combattue! comme toutes les armes ont été permises contre elle, la conspiration, la calomnie, la trahison, l'étranger!

Et elle eut l'effronterie de demander au clergé

de lui prêter serment! serment à la révolution? serment à la liberté? serment à l'égalité? serment à la fraternité? serment à une constitution qui rendait «un hommage solennel à l'Église catholique,» qui « respectait ses doguies et assurait la perpétuité de son enseignement, » qui proclamait « que la doctrine et la foi catholiques avaient leur fondement dans une autorité supérieure à celle des hommes, établie par Dieu même, et confiée par lui aux pasteurs? » à une constitution qui payait aux prêtres un traitement que les apôtres auraient peut-être jugé suffisant : à Paris. 75,000 livres à l'évêque, 6,000 aux curés; . dans les villes dont la population était d'au moins cinquante mille âmes, 30,000 à l'évêque. 4,000 aux curés ; dans les villes de moins de dix mille âmes, 12,000 aux évêques, etc.? Le minimum d'un curé de village était 1,200 livres; les vicaires étaient payés de 700 livres à 6,000 ; les prêtres qui, à cause de leur grand âge ou de leurs infirmités, ne pouvaient plus vaquer à leurs fonctions, avaient une pension de retraite; il était bien entendu qu'évêques et curés continuaient à jouir gratis des bâtiments et des jardins à leur usage. Le clergé s'indigna, ne céda pas, intrigua et complota dans l'ombre, offensa la révolution, la harcela, la provoqua, et finit par lui donner un accès de colère où elle ferma les églises et rejeta Dieu ; les prêtres aimèrent mieux faire la France athée que de se faire citoyens. Ils tinrent bon

3ili LES MIETTES DE L'HISTOIRE.

tant que la révolution fut debout. Ils refusèrent à l'Assemblée constituante la promesse « d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. » Ils refusèrent à l'Assemblée législative l'engagement « d'être fidèles à la nation, de maintenir la liberté et l'égalité, ou de mourir en les défendant. » Ils refusèrent à la Convention cette déclaration monstrueuse : « Je reconnais que l'universalité des citoyens français est le souverain, et je promets soumission . et obéissance aux lois de la république. » Mais ils prêtèrent volontiers au premier consul ce serment tout simple : «Je jure et promets à Dieu, sur les saints Évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement... Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique ; et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'Etat, je le ferai savoir au gouvernement. » Serment de civisme, impossible; serment de délation, à la bonne heure !

Dès le premier moment, tous les honnêtes gens quittèrent la France et allèrent implorer contre leur pays, qui la Prusse, qui la Russie, qui l'Angleterre. De 1790 à 1793, plus de quatre mille royalistes émi-

grèrent à Jersey. Saint-Hélier ne s'était pas agrandi depuis Cromwell, et n'avait toujours que ses quatre cents maisons. On improvisa des baraques dans le champ de foire, et on se mit à construire. La ville se doubla du coup.

Si près de la côte bretonne, l'émigration n'avait qu'à allonger le bras pour remuer la Vendée. Elle correspondait avec l'insurrection, envoyait des armes, tentait des débarquements. Les Jersiais l'y encourageaient, non sans trembler un peu lorsque la révolution faisait mine de regarder de leur côté; je dois convenir qu'alors ils savaient très-bien renier leur royalisme. Ils eurent même une fois l'habileté de saisir et de confisquer mille fusils, huit barils de poudre, des cartouches et des affûts de canon, qu'ils avaient vendus aux émigrés.

Une des plus actives occupatious des émigrés, c'était la fabrication de faux; assignats qu'ils répandaient en France pour écraser les vrais. C'était un acte de faussaire, mais tout n'était -il pas légitime contre les assignats? Il faut bien se garder de confondre les assignats avec les autres genres de papier-monnaie, notamment avec les billets de banque de la régence. Les billets de banque avaient pour garantie les bénéfices futurs de la compagnie du Mississipi, qui n'eut pas de bénéfices, une fausse ville de huit cents maisons qui se composait de quelques cahutes en bois, un faux rocher d'éme-

:t58 LES MIETTES DE L'HISTOIRE.

raudrs trouvé dans la rivière des Arkaosas, ici le faussaire était le gouvernement lui-même; au lieu que les assignats reposaient sur un capital territorial, réel, français, visible, aisément saisissable : c'est pourquoi la banqueroute du régent est un malheur de la monarchie, et la dépréciation des assignats un crime de la république.

Dans la liste des réfugiés d'alors, je remarque : en fait de prêtres, les évêques de Bayeux, de Dol et de Tréguier ; en fait de nobles, Louis-Claude Goyon, comte de Vandurant, le comte de Bavalon, le marquis de Saint-Pierre, Antoine Farcy de Pont-Farcy. Fauste de Saint-Mêloir, écuyer, seigneur de la Ville- Robert et autres lieux, et, à leur tête, le duc de Bouillon. Mais, évêques et ducs, que tous se rangent : place à Chateaubriand !

Page 1