‹ Les miettes de l'histoireChapitre 27 sur 62 · SCÈNE HUITIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE HUITIÈME

Il fallut à Chateaubriand pour atteindre Jersey toute la vigueur de ses vingt-quatre ans. 11 y arriva malade de la petite vérole et d'une blessure qu'il avait reçue à l'armée de Condé, épuisé de fièvre, brisé par une dure traversée sur les galets" de la cale. Mais je laisse parler les Mémoires d' Outre-tombe :

« Nous abordâmes à la pointe occidentale de Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier, auprès de mon oncle. M. de Bédée le renvoya me chercher avec une voiture le lendemain. Nous traversâmes l'île entière: tout expirant que je me sentais, je fus charmé de ses bocages, mais je n'en disais que des radoteries, étant tombé dans le délire.

« Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme, son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J'occupais un appartement dans une des maisons que l'on commençait à bâtir le long du port; les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur de plancher, et du fond de mon lit j'apercevais la mer. Le médecin, M. Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions perdu quelqu'un de notre famille : il m'apprit la mort de Louis XVI. Je n'en fus pas étonné ; je l'avais prévue.

« Je commençais à me lever; la petite vérole était passée ; mais je souffrais de la poitrine, et il me restait une faiblesse que j'ai gardée longtemps.

« On retrouve à Jersey un échantillon des vieux Normands; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard, ou l'auteur du roman de Rou. L'ile est féconde ; elle a deux villes et douze paroisses ; elle est couverte de maisons de campagne et de troupeaux. J'eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse ; il pourrait encore s'appeler Primevère comme autrefois, nom qu'en devenant vieux il a laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.

« J'avais précédé M. le duc de Berry de vingt-

deux années à Jersey, ville de bannis; j'y devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s'y maria et que son fils Frédéric y est né.

« Lajoyeuseté n'avait point abandonné la famille de mon oncle de Bédée ; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui dont j'ai raconté les vertus; comme il mordait tout le monde, et qu'il était galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgré sa noblesse. Madame de Bédée se persuada que des officiers anglais, charmés de la beauté d'Azor, l'avaient volé, et qu'il vivait comblé d'honneurs et de dîners dans le plus riche château des trois royaumes. Hélas ! notre hilarité présente ne se composait que de notre gaieté passée. En nous retraçant les scènes de Montchoix, nous trouvions le moyen de rire à Jersey. La chose est assez rare, car, dans le cœur humain, les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les chagrins y conservent: les joies nouvelles ne rendent point les printemps aux anciennes joies, mais les douleurs présentes font reverdir les vieilles douleurs.

« Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie générale. C'est quelque chose qu'un malheur honoré, et le nôtre l'était.

« M. de Bouillon protégeait, à Jersey, les réfugiés français. Il me détourna du dessein de passer en Bretagne, hors d'état que j'étais de supporter une vie de cavernes et de forêts ; il me conseilla de me

rendre en Angleterre et d'y chercher l'occasion d'y prendre du service régulier. Mon oncle, très-peu pourvu d'argent, commençait à se sentir mal à l'aise avec sa nombreuse famille ; il s'était vu forcé d'envoyer son (ils à Londres se nourrir de misère et d'espérance. Craignant d'être à charge à M. de Bédée, je me décidai à le débarrasser de ma personne. Trente louis, qu'un bateau fraudeur de Sainl-Malo m'apporta, me mirent à même d'exécuter mon dessein, et j'arrêtai ma place au bateau de Soulhampton.»

Et Chateaubriand s'en alla continuer à Londres de souffrir pour une cause à laquelle il n'allait bientôt plus croire.

Comment y avait-il cru d'abord ? Comment ce grand esprit n'avait-il pas compris la grandeur de la révolution ? Par quelle inintelligence de lui-même ce rénovateur littéraire s'était-il jeté, et est-il resté, parmi les ennemis de la rénovation sociale ?

Il ne s'y était pas jeté, il y était né. C'est une des fatalités de la naissance de condamner l'enfant aux croyances du père et de la mère. Né d'un père royaliste et d'une mère catholique, Chateaubriand était catholique et royaliste. Il avait, comme la plupart des hommes, l'opinion et la religion qu'il avait trouvées dans son berceau. Combien croient avoir leur drapeau qui n'ont que leur lange !

Chateaubriand fut donc de très-bonne foi, au début, dans sa haine de la révolution. Son voyage

en Amérique ne l'ébranla pas ; l'Amérique était en république, et elle ne s'écroulait pas; Washington, à tout prendre, valait bien Louis XV ; mais la première éducation ne s'efface pas si vite, et le spectacle de cette république bien portante et robuste laissa Chateaubriand parfaitement convaincu qu'il ne pouvait y avoir de force et de santé qu'en monarchie. Il revint en hâte se mettre au service de l'émigration. Ni la vue des émigrés, ni la douleur de se battre contre son pays, ni la honte d'ouvrir la France à l'étranger, ne l'avertirent; quant à sa défaite, à sa blessure, à son agonie, à sa misère de Jersey et de Londres, ce furent ses seuls bons motifs de persévérer.

Mais, à Londres, obligé de travailler pour manger, il se mit à écrire de l'histoire, et, pour en écrire, il en lut. L'histoire n'est pas complaisante; elle dit la vérité à ceux qui la consultent sincèrement ; la grande faiseuse de royalistes et de fanatiques, c'est l'ignorance. Quand on voit ce qu'ont fait de l'humanité depuis des siècles ceux qui ont la prétention d'être ses propriétaires, on désire peu qu'elle reste en leur possession. Chateaubriand ne résista pas à l'évidence ; il laissa entrer dans sa raison les faits tels qu'ils étaient, et il se trouva que, lorsque son Essai historique fut terminé, cet émigré avait fait un livre révolutionnaire.

Révolutionnaire négatif. L'Essai démolit et ne

rebâtit pas encore. Ces renversements brusques de convictions qu'on avait crues éternelles jettent d'abord l'âme clans la défiance de tout; de plus, Chateaubriand n'avait que des sujets de découragement ; inconnu, pauvre, exilé, vaincu, sans espoir que son parti ressuscitât jamais, sa vie était finie; elle était finie à la lettre, car sa poitrine s'était entreprise et les médecins l'avaient condamné. Il n'était donc pas en situation de rien recommencer. 11 éprouvait cette sorte de joie amère qu'ont ceux qui périssent à tout entraîner avec eux. L'Essai ne croit pas plus à la république qu'à la monarchie. Il s'annonce dès la préface comme « renonçant à tous les partis. » Il n'est ni avec ceux qui « nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires en nous faisant devancer notre âge, » ni avec ceux qui « nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année 1796. » ... « Soyons hommes, c'est-à-dire libres; apprenons à mépriser les préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever au-dessus des grands et des rois... Il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines, de quelque genre qu'elles soient. » L'Essai en arrive à ne plus vouloir de société du tout; il glorifie les sauvages « de ne point connaître les odieuses distinctions de l'état civil... Je sens qu'on va dire : Vous êtes donc de ces sophistes qui vantent sans cesse le bonheur du sauvage aux

dépens de celui de l'homme policé? Sans doute, si c'est là ce que vous appelez être un sophiste, j'en suis un... Quoi! il faudra que je tolère la perversité de la société, parce qu'on prétend ici se gouverner en république plutôt qu'en monarchie; là, en monarchie plutôt qu'en république? » — Le premier coup de pioche est pour le trône, le second est pour l'autel. Ce n'est pas seulement le catholicisme qui tombe; tout un chapitre se demande « quelle est la religion qui succédera au christianisme ? » Ce n'est pas seulement le christianisme : « 0 Toi que je ne connais point ! Toi, dont j'ignore le nom et la demeure, invisible architecte de cet univers, qui m'as donné un instinct pour te sentir et refusé une raison pour te comprendre, ne serais-tu qu'un être imaginaire? que le songe doré de l'infortune? Mon âme se dissoudrat-elle avec le reste de ma poussière ? »

Il ne mourut pas ; mais sa mère mourut. Elle chargea, en mourant, une de ses sœurs de le rappeler à cette religion dans laquelle il avait été élevé : u Si tu savais, lui écrivit madame de Farcy, combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession, non seulement de piété, mais de raison, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire... » En même temps, — car on a toujours plus d'un motif pour faire ce qu'on fait, et, l'intérêt personnel se mêle

à toutes les déterminations humaines, — la révolution était enrayée en France; la république versait dans l'empire; les églises se rouvraient: Chateaubriand rentra, et tâcha de se persuade!- qu'il était toujours monarchiste et catholique. « En expiation de YEssai, » c'est lui qui parle, il fit le Génie du christianisme. Le livre eut un succès énorme; dès lors, il se crut engagé, et se jura qu'il serait catholique à perpétuité.

Il se tint parole, et joua son rôle jusqu'au bout. Les ennemis que lui fit sa célébrité lui objectèrent l' Essai : il lç mit sur le compte d'un accès de délire et en dit plus de mal qu'eux-mêmes ; il le répudia ; il l'appela (Préface de ses Mélanges politiques) « un mauvais livre.. . Si je pouvais l'anéantir, je le ferais. » Il l'insulta dans le fond et dans la forme : « Littérairement parlant, ce livre est détestable et parfaitement ridicule; c'est un chaos... Le tout en style sauvage et boursouflé, plein de fautes de langue, d'idiotismes étrangers et de barbarismes. »

Mais il eut beau répéter ses actes de contrition et ses pénitences, il ne parvint jamais à défaire en lui l'homme nouveau. Le Génie du christianisme luimême n'avait que la surface de la foi. Il prêchait la poésie et l'agrément du catholicisme, bien plus que sa vérité. 11 appuyait l'Église comme une femme du monde qui vous demande : Ai-je raison? et à qui l'on répond : Vous êtes jolie! Il croyait au style de la

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Bible, au drame de la Passion, aux cathédrales, aux orgues, à l'encens. Il endimanchait les sombres dogmes du péché originel et des peines éternelles.

Chateaubriand s'était rallié à l'empire, alors dévot. Le meurtre du duc d'Enghien lui fut une occasion de rompre généreusement avec cette monarchie d'origine révolutionnaire et de se rattacher à la monarchie de droit divin. Revenu ainsi à toute son enfance, il fut désormais inébranlable. Ses doutes intérieurs, l'élargissement de son esprit, sa vaste compréhension des générations nouvelles, il condamna tout à l'immobilité. Il s'enferma dans la fidélité qu'il s'était jurée à lui-même et fut le prisonnier de sa parole. Il s'est appelé fort justement « un chrétien entêté. » En décembre 1803, il écrivait de Rome à M. Gueneau de Mussy : « Ce n'est qu'avec des efforts prodigieux que je parviens à conserver ici un reste de foi. » Il aurait pu dire de toute sa vie ce qu'il a dit du temps de sou exil : « Mes principes, eu contradiction avec le parti même que j'avais embrassé, prouvent que j'étais le martyr de l'honneur, plutôt que l'aveugle soldat d'une cause dont je connaissais le côté faible. » Il mit son orgueil à rester un, à empêcher son progrès, à contredire sa pensée, à se mentir. Il sentait la stérilité de sa constance, et cela lui donnait une morosité perpétuelle. C'était un serviteur hargneux; il protégeait et méprisait ses maîtres. Il ne pouvait pas croire à la monarchie et ne

voulait pas croire à la république. Il malmenait ses ennemis, mais encore plusses amis. Il avait un fond de mécontentement, d'ennui, de dégoût de toutes choses. 11 en est descendu à ce mot misérable : « Je bâille ma vie. »

Tant que la restauration dura, il put encore se faire un peu d'illusion sur l'inutilité de sa résistance au lendemain. Les choses qu'il affirmait semblaient exister. Mais en juillet 1830 le coq gaulois chanta, et l'aube fit évanouir les revenants. Alors, s'il lui était resté l'ombre d'un doute, il vit la réalité. La révolution l'invitait; la jeunesse, qui l'avait deviné, lui faisait des ovations ; il était quitte avec la royauté tombée, il l'avait avertie, elle l'avait offensé, elle l'avait destitué comme on chasse un valet. Il n'avait donc aucune bonne raison de ne pas être enfin luimême, de ne pas penser tout haut, de ne pas être de son opinion. Il ne pouvait pas prêter serment à Louis- Philippe, mais, à défaut de la tribune, il avait le livre et le journal. — Mais revenir sur ce qu'il avait dit tant de fois ? être le renégat de tout son passé ? biffer le Génie du christianisme et Buonaparte et les Bourbons comme il avait effacé Y Essai historique? être contre son clocher, contre son éducation, contre sa campagne à l'armée de Condé, contre son exil, contre ses brochures, contre ses ambassades, contre sa guerre d'Espagne, contre ses discours? se donner tant de démentis, lui Breton ? Il ne supporta pas cette

idée. Ne pouvaut plus rien pour des morts, il s'ensevelit avec eux. Pairie, popularité, ambition, activité. rancune, prescience des transformations prochaines. il jeta tout dans leur tombe. Aux funérailles des rois d'Asie, leurs esclaves se faisaient brûler avec eux : les funérailles des rois de France eurent cet esclavelà, Chateaubriand.

C'est grand, ce suicide par dévouement à l'unité de la vie. Il y a, sans doute, une grandeur plus grande, la grandeur de ceux qui, s'apercevant qu'ils font fausse route, retournent au droit chemin, à travers les épines et les huées, n'importe; qui, devant la vérité, ne connaissent personne, ni les autres, ni eux; qui, mieux éclairés, se contredisent et se renient. Un autre Breton, né aussi dans le royalisme et le catholicisme, n'a pas hésité à les repousser le jour où il les a jugés mauvais. Lamennais s'est peu soucié d'être un caractère simple, il a préféré être un caractère vrai ; où il a vu le juste, il est allé ; il était dans sa nature de rejeter avec colère les croyances qui l'avaient trompé ; le plus grand effort humain, qui est de se recommencer tout entier, il l'a fait ; il s'est arraché de l'esprit son enfance, son adolescence, son âge viril, ses livres, ses admirateurs; il acontinué cet arrachement jusque dans le sépulcre; il a, lui prêtre, arraché de sa bière le crucifix.

Chateaubriand ne fut que l'honneur, Lamennais fut la conscience.

Mais c'est déjà une noble chose, l'honneur. Après ceux qui se refont, ce sont encore des hommes ceux qui se maintiennent, qui se trouvent au rendez-vous qu'ils ont donné à l'avenir, qui font à soixante ans ce qu'ils ont dit à vingt, qui ne consentent ni aux événements, ni à leur intérêt, ni même à leur conscience. Surtoutdans ce temps où l'on voit tant de gens passer si vite d'un gouvernement à l'autre et changer d'âme comme les laquais changent de livrée, il est beau qu'il y ait, debout sur tout ce qui dérive ignoblement à tous les courants, ce rocher de la falaise bretonne que la mer montante a pu couvrir d'écume, submerger, insulter, mutiler, — non déplacer.

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