DIVERS
La royauté raccommodée dura un an. Napoléon ressuscita tout à coup. Les maréchaux, qui avaient à peine eu le temps de trahir l'empereur pour le roi, durent retrahir le roi pour l'empereur. C'était un moment bien fatigant pour les gens en place. On ne savait plus de quel parti on était, il fallait toujours avoir une cocarde à son chapeau et une autre dans sa poche, courir après les événements pour leur demander une conscience, porter sa fidélité de monarchie en monarchie, et cela dans la boue.
L'empire recommença. L'absence ne l'avait pas changé. À son débarquement, il avait eu la faiblesse de se déguiser en libéralisme; mais il n'avait pas tardé à rejeter ce masque odieux. D'étape en étape,
ses proclamations avaient eu plus de sincérité. Les habitants des Hautes -Alpes avaient été des « citoyens, » les Lyonnais n'avaient déjà plus été que des « Lyonnais, » les Parisiens étaient des « sujets. » Quand les ouvriers de Paris demandèrent des armes et une organisation, Napoléon refusa, disant que « ce serait bon pour la France, mais mauvais pour lui. » Sa grande idée était de se conserver. Il dura cent jours.
Pendant les cent jours, Jersey vit revenir les royalistes. La petite île, inquiète de son enthousiasme pour le duc de Berry, donna des fusils aux émigrés. Elle ouvrit des listes de volontaires, elle glorifia dans ses journaux ceux qui s'inscrivirent, et insulta ceux qui préférèrent « croupir dans une oisiveté honteuse. » Le 11 juin, une frégate anglaise apporta de Portsmoulh quarante officiers français. Le 14, le duc d'Aumont débarqua avec un officier-général. Soixante officiers vinrent d'Ostende dans un brick anglais. Les royalistes furent bientôt en nombre ; ils allèrent se caserner à Grouville, et se préparèrent à l'embarquement. Le 3 juillet, le duc d'Aumont passa la revue de sa petite armée, et lui donna un drapeau brodé par la duchesse d'Angoulème. Les royalistes s'embarquèrent dans la nuit du k au 5, et arrivèrent en France lorsque tout était fini. Il y avait quinze j ours que Napoléon avait réabdiqué.
Napoléon retournait en exil, dans cette attitude
d'accablement inerte et de fatigue indifférente qui suit les efforts suprêmes, triste à voir comme un lion vidé. A Aix, il eut une singulière illusion d'optique : il prit l'Angleterre pour un pays de générosité. Il reconnut l'Angleterre quand elle le mit en cage dans une île d'Afrique.
Tandis qu'il s'en allait à Sainte-Hélène, les Bourbons revenaient à Paris et reprenaient possession des Tuileries, cette auberge des monarchies, et la France payait la carte de l'empereur. Il y eut à payer, sans compter Waterloo et tout ce que la guerre avait dépensé d'hommes et d'argent : sept cents millions aux alliés, plus l'entretien de onze cent cinquante mille soldats étrangers logés et nourris pendant plus d'un mois, et de cent cinquante mille pendant trois ans ; en tout, près de deux milliards ; de plus, la honte d'une telle occupation, la spoliation des musées, le démembrement du territoire, et des représailles qui calomnient 93 en s'appelant la terreur blanche.
A Avignon, assassinat du maréchal Brune. A Toulouse, assassinat du général Bamel. A Marseille, massacres d'enfants et de femmes. Mais ce fut Nîmes qui mérita le prix de royalisme. Il est vrai que le fanatisme y vint en aide à la politique. Bonapartistes, républicains, protestants, furent confondus dans la même Saint-Barthélémy. La garnison, assiégée, capitula et, malgré une promesse formelle, fut égor-
gée. Le pillage des maisons, les propriétaires jetés par les fenêtres, furent de toutes les heures. On éventra trente femmes dans les rues. On déterra une morte de trois jours pour la violer.
Le plus ardent catholique de Nîmes, Trestaillons, était bon frère. Sa sœur désirait une maison qui appartenait à un ancien capitaine retiré du service depuis quinze ans. Trestaillons rencontra ce capitaine qui profitait d'un beau jour pour se promener-, il alla à lui, et lui brûla la cervelle; ce capitaine laissait une femme, Trestaillons la chassa de la maison, et y installa sa sœur. Trestaillons était dévot et n'assassinait jamais le dimanche.
Il y avait un gouvernement. Le sous- préfet d'Uzès autorisait ses amis à prendre dans les prisons les bonapartistes et tes protestants, et à leur abréger la procédure à coups de pistolet.
Il y avait une justice. La justice de Paris royalisait le maréchal Ney et le général Labédoyère; la justice de Lyon, le général Mouton-Duvernet ; la justice de Bordeaux, les frères Faucher.
Gela dura deux ans. On s'étonne qu'il y ait eu assez de bonapartistes, de républicains et de protestants pour deux ans de celte consommation; mais les catholico-royalistes n'étaient pas exigeants et se contentaient de peu. On était très-su Ifisam ment bonapartiste pour avoir montré, dans un diner de famille, une médaille frappée en l'honneur de la fon-
dation de l'Université. Le chevalier de Fitz-James, commandant d'armes de la ville de Foix, faisait fusiller dans les vingt-quatre heures tout individu colportant dans un lieu public « ou privé » des écrits « insidieux. » Le capitaine Yélu fut traduit devant une cour prévôtale pour avoir appelé son cheval Cosaque. Le préfet de Carcassonne, le baron Trouvé, fit brûler un aigle vivant. Quelques jours après l'exécution du général Mouton-Duxemet, les royalistes de Lyon organisèrent un banquet et s'y firent servir un foie de mouton, qu'ils percèrent de cent coups de couteau.
Lorsque la réaction n'avait pas de bonapartistes sous la main, pas même d'aigle vivant, pas même de mouton mort, elle en faisait. Le plus ingénieux des fabricants de conspirations bonapartistes fut le général Canuel, commandant le département du Rhône. Il combinait ces choses en plein jour; le préfet le savait, et écrivait au ministre que les complots étaient imaginaires; et cependant, ajoutait-il, «on a prononcé des condamnations, mais moins par justice que par égard pour ceux qui ont inventé la conspiration. »
Le 8 juin 1817, le tocsin sonna dans huit ou dix communes : les habitants de ces communes crurent à un incendie, et accoururent avec des seaux; la troupe se rua sur eux, et les saisit. Us furent jugés pour attroupement séditieux. Quarante-huit furent
condamnés à la détention, six aux travaux forcés, vingt-six à la déportation, vingt-huit à mort.
Pourtant, après deux ans, il y eut des hommes qui se lassèrent de tuer : ce furent les aides des bourreaux. A Carcassonne, un jour d'exécution triple, les aides refusèrent de dresser l'échafaud; le bourreau ne put trouver qu'un portefaix qui lui fit payer très-cher un coup de main, et qui fut si peu fier de et acte de royalisme que, le soir même, il alla se noyer.
La terreur blanche emplit de nouveaux fugitifs Jersey et les îles voisines. Je remarque, entre autres, le maréchal Grouchy, qui passa deux mois à Guernesey, sous le nom de Gautier, négociant de Lyon, et qui s'y embarqua pour New- York.
En juillet 1830, ce refut le tour des royalistes '> quelques nobles bretons retraversèrent la mer, croyant à une révolution. En février 1848, Jersey accueillit les vaincus, notamment un ministre, M. de Salvandy.