TROIS ANS A JERSEY
J'en ai fini avec la Jersey ancienne , celle qui s'est maintenue libre entre la France et l'Angleterre, la Jersey jersiaise. La Jersey d'aujourd'hui n'a plus ces fiertés ; elle est modeste , elle renonce à elle , elle fait tout ce qu'elle peut pour devenir anglaise, elle parle anglais, elle change les noms normands de ses rues contre des noms saxons, elle est l'humble servante du lieutenant de la reine. Tant qu'elle a été indépendante, elle a été généreuse. Elle était aussi ouverte aux proscrits qu'elle était fermée aux envahisseurs. Mais quand on ne sait plus se défendre soi-même, ce n'est pas pour savoir protéger les autres. La liberté ne s'en va jamais toute seule; l'hospitalité l'a suivie.
Les républicains de 1851 auraient dû se dire
deux choses : d'abord, que les domestiques ne reçoivent pas; ensuite, qu'ils étaient des républicains, et qu'on n'est pas obligé envers les républicains aux mêmes égards qu'envers les autres hommes. Ils auraient dû se rappeler un précédent. Le 20 février 18.16, un caboteur de Granville allait entrer dans le port de Saint-Hélier; un canot, à toutes rames, lui porta la défense expresse d'aborder; le capitaine dut même laisser un cautionnement de sept cents francs, jusqu'à ce qu'il eût débarqué ses passagers à Portsmouth. Ce caboteur avait à sou bord quatre conventionnels exilés de France pour avoir voté la mort de Louis XVI.
Il est vrai que les républicains de 1851 n'étaient pas des régicides, qu]au contraire leur première loi avait été l'abolition de l'échafaud politique, sans compter que ce n'était pas leur faute si l'on n'avait pas aboli toute espèce d'échafaud; mais c'est là un vil détail, qui n'empêchera jamais les républicains d'être des buveurs de sang.
Les Français ne firent pas ces réflexions, et vinrent en foule demander asile à cette île qui avait été hospitalière.