‹ Les miettes de l'histoireChapitre 32 sur 62 · PUDEUR LÉGITIME D'UNE VILLE · texte numérisé non relu

PUDEUR LÉGITIME D'UNE VILLE

Je n'oublierai jamais l'impression de désappointement que j'eus en abordant à Jersey. On m'avait promis une île verdoyante, un jardin parfumé, le bouquet de l'Océan : j'avais devant moi un rocher à pic et à vif, sans un arbre, sans un brin d'herbe. Pas une maison : la ville se cache dans un coude de la falaise , entre une colline qui porte le fort Régent et une autre colline qui s'appelle le mont Patibulaire. Un canon et un gibet, voilà les fleurs que Jersey vous présente quand vous débarquez. L'aspect n'en est pas égayé par un grand bèta de port tout neuf, sans un bassin fermé pour retenir l'eau , où barbotent, à mer haute, une demi-douzaine de bâtiments de maigre tonnage, et qui, à mer basse, exhale l'odeur de la vase et de la fièvre.

La compensation du paysage , c'est la simplicité du débarquement. Pas de passe- port à montrer, et pas de malle à ouvrir. Ce dernier point me toucha d'autant plus que je sortais de Soulhampton, où la chose est tout autre : là, un jeune homme était venu à moi fort poliment, m'avait dit que la douane était bien assommante pour les voyageurs, ce dont j'étais

convenu, que j'avais plusieurs malles, qu'on allait les visiter toutes, qu'on retournerait les poches des habits, qu'on déplierait les chemises, qu'on éparpillerait les manuscrits, que j'aurais ensuite à remettre tout en ordre, que ce serait beaucoup de temps et beaucoup d'ennui; je lui avais fait toutes ces concessions; il avait terminé en m'offrant de ne pas être visité si je voulais payer trente francs ; j'avais répondu que c'était trop cher; il était allé parler au chef, et était revenu avec une diminution de cinq francs; j'avais encore refusé; enfin, après trois ou quatre allées et retours, nous nous étions arrangés à quinze francs. Telles sont les mœurs de l'Angleterre, patrie de la circulation et du libre-échange. J'avais pu marchander parce que j'avais le temps, mais la plupart de ceux qui viennent à Jersey par Southampton prennent à Londres le dernier train du chemin de fer et arrivent à Southampton trois quarts d'heure avant le départ du packet de Jersey; ils n'ont qu'à peine le temps de courir du wagon au bateau, qui est à l'autre bout du port; cinq minutes de retard leur feraient manquer le packet et les condamneraient à quarante-huit heures de Southampton, car il n'y a de packet que tous les deux jours. Ils sont donc livrés au bon plaisir de cette honnête douane anglaise. Je connais quelqu'un qui a payé vingt-cinq francs pour une seule malle.

J'ai dit que la ville se cachait : elle a raison. Il

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