IMPUDEUR D'UN COLLÈGE
est difficile de rien rêver de plus abominable que Saint-Hélier. Une ville plate, grise, monotone; des maisons toutes la même, carrées, froides, les plus riches séparées de la rue par trois ou quatre pieds de terre où des plantes résignées agonisent derrière un grillage ; elles ont chacune leur inscription : Trafalgar-place, Victoria-terrace, Wellington-square, etc.; elles devraient avoir toutes la même : Concession à perpétuité. Toutes en sont encore à ces affreuses croisées-guillotines qui vous mettent à la demi-ration d'air en ne laissant ouvrir que la moitié de la fenêtre, et qu'il faut avoir soin de caler tous les soirs avec du papier et du linge si l'on ne veut être réveillé en sursaut par le vent qui s'en fait.des castagnettes.
La première idée qu'inspire cet affligeant Saint- Hélier, c'est de le fuir. On prend une voiture, et l'on s'en va dans les champs; alors tout change! La nature est aussi belle que la ville est horrible.
De Saint-Aubin à Gorey, les bois abondent, les blés font luire au soleil ces lourds épis que l'Angleterre achète pour ses semailles, les herbages font ces
vaches qui ont les prix de lait aux expositions de Paris, les aloès poussent en pleine terre, les choux sont des arbustes, les camellias sont des arbres. J'ai vu, en fait de camellias, à Guernesey, quelque chose de monstrueusement ravissant : un camellia qui avait trois mille cinq cents fleurs à la fois ! Il y en avait toute une allée d'à peu près égaux. — Tout le sud de Jersey mérite sa réputation de jardin. Presque chaque maison a sa serre, où viennent des raisins admirables et des poires d'une énormité inquiétante. Une autre beauté de l'île, c'est son lierre. L'église principale de Saint-Hélier s'en est fait un fourreau. Le nord-ouest a un tout autre caractère, mais n'est pas inférieur. La tyrannie du vent interdit toute culture et toute végétation ; la lande nue se couvre chétivement d'un lambeau de bruyère, mais sa tristesse même a un charme sombre et poignant; et puis, il y a les falaises. La plus belle est celle de la Grève aux lançons. On y descend, ou plutôt on y glisse, par un étroit sentier sans rampe où les Anglaises, qui sont des chèvres, se lancent en courant. Lorsqu'on est au bas, on a devant soi une immense figure assise qui lit dans un livre : c'est un rocher sculpté par les vagues. A gauche, quatre ou cinq grottes, d'un effet prodigieux, une surtout qui, avec sa voûte arrondie, avec ses flancs déchiquetés en colonnes, avec ses galets de toutes les couleurs qui lui font un pavé de mosaïque, avec la source de la colline dont
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les filets blancs imitent les tuyaux d'un orgue colossal, est une vraie cathédrale.
L'Océan fait bien d'être un grand statuaire et un grand architecte; ce ne sont pas les Jersiais qui s'aviseraient de tailler les pierres autrement qu'en carré. Ce n'est pas leur faute s'ils ont deux beaux restes de vieille architecture, le château de Mont-Orgueil et une ogive qui fut le manoir des Carteret : ils les gardent, parce que ce sont des ruines et que ce sera bientôt de la poussière, mais, une fois qu'en fouillant le Mont-de-la -Ville pour y bâtir le fort Régent, ils découvrirent une construction celtique, complète et intacte, de quarante-cinq pierres et de soixante-six pieds de circonférence, gênés d'avoir si près d'eux un monument historique, ils en firent cadeau à leur lieutenant -gouverneur, le général Convvay, lequel le transporta en Angleterre et en orna son parc.
Du reste^ j'aime autant qu'ils n'aient pas d'architecture. S'ils en avaient une, ce serait l'architecture anglaise ; je m'en passe. Un jour, pourtant, je fus étonné. Je visitais la baie Sainte-Catherine, que les Anglais fortifiaient en vue de Cherbourg. Les pierres qui devaient faire le quai étaient rangées en demicercle au bord de la mer; la mer montait, il ventait fort, c'était le soir, et, de loin, on aurait cru voir un cirque abrupte où des êtres invisibles assistaient à ce combat de lions que se livrent les vagues furieuses. Cet arrangement artiste de pierres qui ne devaient
pas même rester là. cette prodigalité de goût, me changeait mon Angleterre. Je vis les architectes, deux Anglais pareils à tous les Anglais , blonds , roides , d'une taille qui n'en finissait plus, mais pourquoi commençait-elle? et leur aspect ne diminua pas ma surprise. .Mais, en m'approchant, je reconnus que la courbure de la côte avait exigé cette disposition de blocs et que les architectes en étaient parfaitement innocents. Je pris un crayon et j'écrivis sur une des pierres :
L'art est plus fort que l'Angleterre.
Là, des architectes trop longs Ont fait un cirque involontaire En rêvant un tas de moellons.
Quand je dis que les Jersiais n'ont ni architecture ni sculpture, je suis injuste. En sculpture, ils ont le Roi-Doré, une pièce de bois qui doit avoir appartenu à la guibre d'un navire, un empereur romain dans lequel ils ont reconnu un George quelconque ; ils l'ont placé pieusement au centre de leur plus belle place. En architecture, ils ont un collège tout neuf, et qui a moins de pudeur que la ville, car, au lieu de se dérober comme elle derrière la falaise, il s'est campé hardiment sur la colline, et montre des choses qu'il serait plus décent de dissimuler.