MARINE-TERRACE
Naturellement, le groupe doBt je faisais partie n'eut pas plus tôt vu Saint-Hélier qu'il éprouva le besoin de s'en éloigner le plus possible et d'aller faire son nid quelque part dans les arbres, près de Gorey. par exemple, en tête-à-tête avec Mont-Orgueil, sur cette pente charmante qui regarde les mouettes et les bateaux de pêche tremper le bout de leurs ailes clans l'écume des lames. Mais il y avait parmi nous une jeune fille qui s'insurgea au nom de ses vingt ans, trouvant qu'un vieux château croulant n'était pas une salle de bal et que les arbres ne lui suffisaient pas comme danseurs; ses prières obtinrent qu'on n'allât pas si loin ; on resta au seuil de Saint-Hélier, mais en dehors, dans une maison médiocre, sans ombre et sans verdure, mais qui voyait la mer et qui ne voyait pas la ville.
Elle voyait la mer, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement; elle la voyait le moins qu'elle pouvait ; elle avait eu l'intelligence de se mettre dans un trou. Du rez-de-chaussée et du premier étage, on avait, pour se récréer les yeux, un mur au fond et, plus près, un jardin qui s'excusait sur la bise marine
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de n'avoir ni fruits ni fleurs et dont la faculté imperturbable était de métamorphoser les rosiers en manches à balai. Mais entre le jardin et le mur, on avait une terrasse de cent cinquante pas de long sur trente de large, d'où le regard buvait à même la grande coupe. Il fallait seulement que ce fût à l'heure de la marée, car, à mer basse, on n'avait devant soi qu'une grève de sable, dont la platitude s'étendait à perte de vue, crottée d'innombrables petits rochers couleur chocolat qui auraient pu faire croire au passage d'un Gargantua malpropre. Mais, lorsque l'eau montait, couvrait le sable et les rochers et emplissait tout l'horizon, lorsque c'étaient surtout les débordements et les colères de l'équinoxe, alors le spectacle était vraiment beau. La mer se ruait avec violence sur le mur tremblant et secouait la terrasse; elle s'accumulait dans un angle que faisaient une digue en troncs d'arbres noueux qui continuait le mur et un robuste rocher qui s'avançait dans le sable comme pour nous garantir; elle attaquait terriblement le bois et le granit; c'était la bataille de l'eau et de la terre; l'Océan se tordait, rugissait, tonnait; le rocher ruisselant disparaissait par instants tout entier; les arbres de la digue vengeaient les navires naufragés en brisant les lames exaspérées !