‹ Les miettes de l'histoireChapitre 35 sur 62 · OU UNE ILK DEVIENT UNE ILE · texte numérisé non relu

OU UNE ILK DEVIENT UNE ILE

La température de Jersey est celle de la côte bretonne. Je m'attendais à un climat exceptionnel, à un ciel voué au bleu ; on m'avait dit que Jersey était le pseudonyme du printemps perpétuel, la Grèce en Angleterre, la Tempe de la Manche : une pluie froide qui commença quelques jours après mon arrivée et qui mouilla tout l'été me fit écrire à l'ami qui m'avait renseigné ces trois mots en quatre vers :

Température :

Rature Tempe.

La vie est d'un prix modéré. Le thé, le café et le sucre, ne payant, pas de droits, sont moins chers qu'en France; le reste coûte à peu près autant. La viande se réduit à la boucherie ; pas de gibier, sinon quelques lapins de Serk ; pas de volaille, excepté ce qu'en apportent les Granvillaises et les Malouines, qui ont leur marché, mais je ne sais si c'est le mal de mer qui vide leurs poulets en route, je n'en ai jamais mangé un dans les îles dont la maigreur ne protestât énergiquement contre le meurtre des animaux; ce qui ne les améliore pas. c'est que, le

charbon de terre étant l'unique combustible, on les cuit au four, ' comme au reste toute autre viande : les rôtis sont impossibles et les côtelettes ignorées. Le poisson est plus rare qu'on n'espérerait ; il préfère Guernesey; Jersey n'a guère à elle que des huîtres, de grosses sardines et une sorte de goujon long, appelé lançon, qu'on ne pêche pas dans l'eau, qu'on cueille dans le sable avec une serpette. La boisson est la bière; les indigènes boivent, en outre, du gin, un faux vin de Bordeaux qu'ils intitulent claret, un faux vin de Xérès qu'ils prononcent sherry, et du vin de Porto qui se vend moitié meilleur marché qu'à Porto.

J'oubliais une spécialité de cette cuisine insulaire : le pâté de rhubarbe. Je ne l'aime pas, et j'en suis bien aise, parce que, si je l'aimais, j'en mangerais. Cette raison de Jocrisse m'a toujours paru profondément sensée. Il y a des choses qu'on serait désolé d'aimer, comme il y en a d'autres auxquelles on voudrait se contraindre. Je suis ravi de ne pas aimer les lentilles, je suis fier de ne pas aimer le fromage. En revanche, je ne puis voir à un figuier ces belles figues rouges, si fraîches, si parfumées, si ensoleillées, sans regretter de n'avoir jamais pu y habituer mon goût. Je suis également ennuyé de ne pas aimer le vin de Champagne, ce vin transparent, lumineux, vivant et spirituel, qui semble fait d'une larme et d'une étincelle!

Il faut un apprentissage de la monnaie de l'île,

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