OU UNE ILE DEVIENT UNE ILE
ou plutôt de ses monnaies, car elle en a trois, la jersiaise, l'anglaise et la française. On s'enchevêtre dans une complication de pence jersiais qui ne sont pas les pence anglais et de livres anglaises qui ne sont pas les livres jersiaises. Ce ne serait qu'une difficulté. mais attendez : Jersey ne frappe que du cuivre; ni or ni argent; l'or est suppléé par le papier, mais il n'y a pas de bank-note d'un shilling; et cependant tout s'évalue en shillings, comme en francs chez nous; on a bien le shilling anglais, mais la monnaie anglaise est rare dans File, et on la garde pour la poste et pour le packet, qui n'acceptent pas d'autre . payement : alors l'argent français arrive et se met de l'embarras. Tout s'évalue en shillings et se solde en francs. On ne paye qu'en une monnaie qu'on ue nomme pas, et on ne compte qu'en une monnaie qui n'existe pas.
Pas de musée. Pour bibliothèque, une seule pièce, mais c'est plus que de lecteurs; il faut apporter son couteau à papier, car il n'y a de coupés que les volumes reliés. Pour théâtre, un hangar où. l'on mange et où l'on fume, et où s'abattent, à de longs intervalles, d'Angleterre et quelquefois de France, des troupes ambulantes qui ont usé la patience des provinces; les Jersiais les prennent pour des comédiens et s'empressent à leurs exercices, pourvu qu'il y ait en tête de l'affiche : Sons le patronage de Son Excellence le gouverneur ou de M. le
bailli, ou de n'importe quel autre personnage important; autrement, la salle est vide. C'est, du reste, la même chose en Angleterre. Mais où Jersiais et Anglais iraient presque d'eux-mêmes, c'est aux. concerts. Ils ont pour la musique la plus acharnée des passions, c'est-à-dire la plus malheureuse.
La musique est pour eux. d'une ingratitude féroce. Avoir entendu chanter une young lady est une réparation qu'on doit aux raclements des maçons sur les murs et aux. grincements du bouchon sur le verre. Leur musique militaire vous joue un tour, auquel vous êtes pris à la centième fois comme à la première : un régiment passe dans votre rue, vous courez à la fenêtre pour voir la danse des ours. Il y aurait cependant injustice à nier toute leur musique; leur air national, le God save the queen, a de la grandeur. Il est vrai que c'est un air français.
Une chose dont on finit par s'apercevoir en séjournant dans cette île, c'est que c'est une île. Oh! une masure sur le continent plutôt qu'un palais dans une île! Sur le continent, on est libre, on circule, on part et on revient quand on veut, on va où l'on veut, aussi 'loin qu'on veut, on peut aller toujours devant soi, on possède l'espace, on est chez soi ! Dans une île, on est chez la mer. Je ue suis pas suspect d'être un ennemi de l'eau; j'ai passé toute mon enfance et la moitié de ma vie au bord de la Seine ou de l'Océan ; j'aime les vagues à ne pouvoir
m'en passer; donnez-moi un château royal dans l'intérieur des terres, j'y mourrai d'ennui comme un matelot débarqué; mais je veux être le voisin de l'eau, je ne veux pas être son prisonnier. Je hais les îles! Vous avez un voyage à faire, un ami à voir, une sœur malade : la mer est dans un moment de colère, elle empêche les bateaux de sortir. Elle vous enferme et elle vous poursuit; elle ne vous perd pas de vue; vous lui tournez le dos et vous allez vous reposer les yeux dans la campagne, elle est derrière les arbres ; vous prenez à droite, la revoici ; à gauche, halte-là! Il vient un moment où la lame sur les galets a le bruit d'un trousseau de clefs.
Nous avions fait connaissauce avec notre île ; nos relations avec elle s'étaient vite établies , grâce à nos excursions quotidiennes; nous commencions à être dans l'intimité des bois , et nous avions déjà trois ou quatre rochers pour amis. Mais les insulaires nous étaient inconnus. Gomment ils s'arrangeraient de nous, et nous d'eux, nous l'ignorions totalement. Les premiers habitants auxquels les arrivants aient affaire dans tout pays sont les auber-
gistes, qui n'ont pas l'habitude de fermer leurs portes aux étrangers; je déclare que la Pomme d'or n'avait pas hésité à nous offrir son hospitalité et qu'elle nous l'aurait même continuée indéfiniment si nous n'avions pas trouvé un gîte moins banal. Mais, comme c'est une auberge française, nous n'y avions rien appris des mœurs des indigènes, ni même de leur cuisine.
Les naturels, je dois le dire, ne témoignaient pas la moindre velléité de se précipiter vers nous. Nous n'en versions pas des pleurs de sang. Il y avait à Jersey des réfugiés de tous pays: l'amitié avait de quoi choisir parmi ces hommes de grand courage. Je regretterai longtemps les joyeux dîners où la table s'allongeait pour réunir Pierre Leroux, le général Meszaros, Schcelcher, le général Percsel, le général Leflo, Sandor Téléki, Mézaise, Théophile Guérin, Barbier, Bonnet-Duverdier, Kesler, Emile Allix, Xavier Durrieu, Bibeyrolles. Et puis, on venait de France. Ma mère, ma sœur et mon neveu m'apportèrent la famille. Paul Meurice, tous les ans, m'apportait le vrai Paris.
Madame de Girardin vintpasserdixjoursà Jersey. Je la connaissais ; je l'avais même rencontrée dans des occasions où. la familiarité est plus grande que d'usage, j'avais soupe avec elle deux fois, une fois chez Clésinger, j'étais entre elle et madame Houssaye, toutes deux sont mortes, et l'autre fois chez
Victor Hugo : combien des convives ont disparu , madame de Girardin, madame Houssaye, madame Hamelin, Louis Perrée, le fondateur du Siècle, mademoiselle Rachel, sa sœur Rébecca,. Manin! Lorsque je me retourne vers ces joies du passé, elles me semblent lugubres, et la nappe a des plis de linceul. Mais je n'avais jamais vu madame de Girardin d'aussi près qu'à Jersey.
Quand on ne l'avait pas approchée, sa grande réputation, son grand talent, ses vers politiques, ses tragédies, l'ampleur de sa beauté, tout, jusqu'à la colonnade de son hôtel des Champs-Elysées qui paraissait être sa demeure naturelle, lui donnait quelque chose de pompeux et de solennel. Son salon était très-fermé à qui n'avait pas pour l'ouvrir la clef d'or de la renommée. Je l'ai vue déconcerter par son accueil glacial une jeune femme que lui présentait un de ses meilleurs amis. Elle était irrévocablement inhospitalière aux littérateurs de troisième ordre, aux peintres obscurs, aux musiciens sans écho ; pour un seul qui parvenait à se faufiler par une porte entre-bàillée, elle changeait son jour jusqu'à deux ou trois fois dans un hiver. Elle les excluait, non-seulement de ses soirées intimes, mais même de ses grandes cohues. En femmes de lettres, elle n'acceptait que madame Sand. Pour entrer, il fallait une supériorité, mais n'importe laquelle, naturelle ou factice: elle invitait un duc comme un poëte et
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ollc aimait autant un titre qu'une gloire. Cette confusion, singulière dans une si haute intelligence, ne tenait pas seulement à son sexe, toujours ébloui du clinquant social, il tenait surtout à son éducation. Dès qu'elle avait balbutié ses premiers vers, sa mère l'avait étalée dans tous les hôtels du faubourg Saint-Germain et en avait fait une curiosité qu'on servait entre une glace et un verre de punch , une Pythonisse en cage qui avait pour trépied un tabouret, une Muse qui allait en ville. Sa noble nature n'avait pas consenti longtemps à colporter ainsi de maison en maison et à déballer sa poésie (la vue n'en coûte rien). Elle n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'elle n'était pas à sa place là dedans, ni comme poëte, ni comme femme. Cet enthousiasme des salons est toujours une protection, et leur admiration finit par être blessante. La jeune fille s'y était sentie à la fois inférieure et supérieure. Elle s'en était retirée, mais elle en avait emporté une blessure, un besoin de revanche de ces applaudissements, une amère envie d'avoir, elle aussi. son salon où, à son tour, elle applaudirait les autres et où elle daignerait accueillir ses protecteurs. Ce salon qu'elle avait rêvé, qu'elle avait voulu, qu'elle avait exigé comme une réparation, l'autorité de son succès, la puissance de la .Presse et une persévérance digne d'un autre but le lui avaient donné. Sa maison était devenue le rendez- vous
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rayonnant et sonore de tout le Paris européen. Toutes ces raisons inquiétaient ceux qui pénétraient pour la première fois dans son intimité, et ils redoutaient une femme imposante et théâtrale: ils trouvaient un bon garçon.
En entrant dans son palais tragique , même les soirs où il recevait toute cette aristocratie intellectuelle ou positive, on était surpris et tranquillisé de le voir tout simplement tendu de perse : l'intérieur de son caractère vous faisait la même bonne surprise. Son premier mot vous rassurait et vous mettait à l'aise. Elle ne parlait pas, elle causait, ce qui est bien différent, car savoir parler ce n'est que savoir parler, et savoir causer c'est savoir parler et savoir écouter. Sa conversation était souvent profonde, jamais lourde; tous les tons; l'emportement de la passion et l'éclat de rire ; une éloquence virile et des naïvetés d'enfant. A Jersey, sa vie ne pesait pas plus que sa parole; rien de gênant; s'accommodant de tout; prête à se promener si on voulait, à rester si on l'aimait mieux ; toujours habillée ; aucune des puérilités de la femme. C'était peut-être son défaut ; elle qui disait que les brunes étaient des garçons manques , malgré ses admirables cheveux blonds, elle n'était peut-être pas assez femme ; on la trouvait très-belle et il ne venait pas à l'idée d'en être amoureux; on l'aurait tutoyée avant de lui baiser la main. Avec cela, elle était femme par toutes
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les délicatesses du cœur, par un excessif soin de sa personne, par la correction de son ajustement, et par une propreté si susceptible que sa femme de chambre ne devait jamais coudre pour ne pas la toucher avec des doigts noircis par la piqûre de l'aiguille.
C'était à la fin de l'été de 1853. Elle était alors dans la plénitude de sa réputation et, ce qui vaut mieux, de son talent. Elle avait été lente à le dégager de son éducation première. Les succès de salon en avaient d'abord compromis la libre allure. Il avait fallu plaire à ce public étroit et maniéré. De là, ce côté précieux et mièvre de ses commencements, ces stances d'étagère, ces poèmes sous verre. De là aussi, ses deux tragédies, car, en même temps qu'il n'aimait que le joli, son auditoire n'admirait que la tragédie, et en cela il faisait son devoir de royaliste : qui veut Louis XIV en politique doit le vouloir en littérature, et le drame est de la démocratie. De sorte que sa physionomie littéraire fut longtemps altérée par un singulier mélange de classique et de mondain, de suranné et d'éphémère, et il y a une certaine quantité de ses vers qui ont l'air d'avoir été confectionnés par une Minerve modiste. Elle s'était peu à peu dégagée de cet alliage; sa prose, surtout, en était sortie pure, ferme et personnelle. Elle n'est déjà plus Delphine Gay dans ses romans; elle est tout à fait madame de Girardin dans les causeries
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hebdomadaires du vicomte de Launay. Ici , le faubourg Saint-Germain n'est plus qu'un reste d'habitude; le livre est encore aristocrate par endroits ; c'est un vicomte qui le signe; il croit au « grand monde » , il connaît des grands seigneurs , il donne la même importance au bal de l'ambassade qu'à une première représentation et il reçoit aussi bien un ministre que Balzac; mais la phrase s'affranchit, elle est résolument contemporaine et vivante ; la hâte du feuilleton, la diversité rapide des faits à reproduire, le pêle-mêle du public du journal , ont supprimé d'emblée toutes les conventions et toutes les mesquineries; la femme a encore des scrupules, l'écrivain n'en a plus. Elle avait fait un pas encore plus décisif au théâtre. Laissant là ses tâtonnements raciniens, laissant les vers, où. elle s'est toujours sentie moins à l'aise, elle venait de faire jouer Ladij Tartuffe, où elle s'est cherchée, et elle venait d'achever la Joie fait peur, où elle s'est trouvée. Elle se possédait, elle possédait le public, elle était triomphante ; mais toutes les prospérités se font payer plus qu'elles ne valent; au moment où tous l'enviaient, elle se savait malade, elle est morte l'année suivante, et elle venait de perdre un ami dont elle portait bravement le deuil.
Était-ce ces deux morts, la récente et la prochaine, qui l'avaient tournée vers la vie extra-terrestre? Elle était très- préoccupée des tables parlantes.
Son premier mot lut si j'y croyais. Elle y croyait fermement, quant à elle, et passait ses soirées à évoquer les morts. Sa préoccupation se reflétait, à son insu, jusque dans son travail : le sujet de la Joie fait peur, n'est-ce pas un mort qui revient? Elle voulait absolument qu'on crût avec elle, et, le jour même de son arrivée, on eut de la peine à lui l'aire attendre la fin du dîner, elle se leva dès le dessert et entraîna un des convives dans le parlour où ils tourmentèrent une table, qui resta muette. Elle rejeta la faute sur la table dont la forme carrée contrariait le fluide. Le lendemain, elle alla acheter elle-même, dans un magasin de jouets d'enfants, une petite table ronde à un seul pied terminé par trois griffes, qu'elle mit sur la grande, et qui ne s'anima pas plus que la grande. Elle ne se découragea pas, et dit que les esprits n'étaient pas des chevaux de fiacre qui attendaient patiemment le bourgeois, mais des êtres libres et volontaires qui ne venaient qu'à leur heure. Le lendemain, même expérience et même silence. Elle s'obstina, la table s'entêta. Elle avait une telle ardeur de propagande qu'un jour, dînant chez des Jersiais, elle leur fit interroger un guéridon, qui prouva son intelligence en ne répondant pas à des Jersiais. Ces insuccès répétés ne l 'ébranlèrent pas ; elle resta calme, confiante, souriante, indulgente à l'incrédulité; l'avantveille de son départ, elle nous pria de lui accorder,
pour son adieu, une dernière tentative. Je n'avais pas assisté aux tentatives précédentes : je ne croyais pas au phénomène, et je ne voulais pas y croire. Je ne suis pas de ceux qui font mauvais visage aux nouveautés, mais celle-là prenait mal son temps et détournait Paris de pensées que je trouvais au moins plus urgentes. J'avais donc protesté par mon abstention. Cette fois, je ne pus pas refuser de venir à la dernière épreuve, mais j'y vins avec la ferme résolution de ne croire que ce qui serait trop prouvé.
Madame de Girardin et un des assistants, celui qui voulut, mirent leurs mains sur la petite table. Pendant un quart d'heure, rien, mais nous avions promis d'être patients ; cinq minutes après, on entendit un léger craquement du bois ; ce pouvait être l'effet d'une pression involontaire des mains fatiguées; mais bientôt ce craquement se répéta, et puis ce fut une sorte de tressaillement électrique, puis une agitation fébrile. Tout à coup une des griffes du pied se souleva. Madame de Girardin dit : — Y a-t-il quelqu'un? S'il y a quelqu'un et qu'il veuille nous parler, qu'il frappe un coup. La griffe retomba avec un bruit sec. — Il y a quelqu'un ! s'écria madame de Girardin ; faites vos questions.
On fit des questions, et la table répondit. La réponse était brève, un ou deux mots au plus, hésitante, indécise, quelquefois inintelligible. Était-ce
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nous qui ne la comprenions pas? Le mode de traduction des réponses prêtait à l'erreur; voici comment on procédait : on nommait une lettre de l'alphabet, a, b, c, etc., à chaque coup de pied de la table; quand la table s'arrêtait, on marquait la dernière lettre nommée. Mais souvent la table ne s'arrêtait pas nettement sur une lettre ; on se trompait, on notait la précédente ou la suivante ; l'inexpérience s'en mêlant, et madame de Girardin intervenant le moins possible pour que le résultat fût moins suspect, tout s'embrouillait. A Paris, madame de Girardin employait, nous avait-elle dit, un procédé plus sûr et plus expéditif ; elle avait fait faire exprès une table avec un alphabet à cadran et une aiguille qui désignait elle-même la lettre. — Malgré l'imperfection du moyen, la table, parmi des réponses troubles, en fit qui me frappèrent.
Je n'avais encore été que témoin ; il fallut être acteur à mon tour; j'étais si peu convaincu, que je traitai le miracle comme un âne savant à qui l'on fait deviner « la fille la plus sage de la société; » je dis à la table: Devine le mot que je pense. Pour surveiller la réponse de plus près, je me mis à la table moimême avec madame de Girardin. La table dit un mot; c'était le mien. Ma coriacité n'en fut pas entamée. Je me dis que le hasard avait pu souffler le mot à madame dé Girardin, et madame de Girardin le soufller à la table; il m'était arrivé à moi-même,
au bal de l'Opéra, de dire à une femme en domino que je la connaissais et, comme elle me demandait son nom de baptême, de dire au hasard un nom qui s'était trouvé le vrai; sans même invoquer le hasard, j'avais très-bien pu, au passage des lettres du mot, avoir, malgré moi, dans les yeux ou dans les doigts un tressaillement qui les avait dénoncées. Je recommençai l'épreuve ; mais, pour être certain de ne trahir le passage des lettres ni par une pression machinale ni par un regard involontaire, je quittai la table et je lui demandai, non le mot que je pensais, mais sa traduction. La table dit: «Tu veux dire souffrance. » Je pensais amour.
Je ne fus pas encore persuadé. En supposant qu'on aidât la table, la souffrance est tellement le fond de tout que la traduction pouvait s'appliquer à n'importe quel mot que j'aurais pensé. Souffrance aurait traduit grandeur, maternité, poésie, patriotisme, etc., aussi bien qu amour. Je pouvais donc encore être dupe, — à la seule condition que madame deGirardin, si sérieuse, si généreuse, si amie, en deuil, mourante, eût passé la mer pour mystifier l'exil.
Bien des impossibles étaient croyables avant celui-là ; mais j'étais déterminé à douter jusqu'à l'injure. D'autres interrogèrent la table et lui firent deviner leur pensée ou des incidents connus d'eux seuls; soudain elle sembla s'impatienter de ces questions puériles; elle refusa de répondre, et
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cependant elle continua de s'agiter comme si elle avait quelque chose à dire. Son mouvement devint brusque et volontaire comme un ordre. — Est-ce toujours le même esprit qui est là? demanda madame de Girardin. La table frappa deux coups, ce qui, dans le langage convenu, signifiait non. — Qui es-tu, toi? La table répondit le nom d'une morte, vivante dans tous ceux qui étaient là.
Ici, la défiance renonçait: personne n'aurait eu le cœur ni le front de se faire devant nous un tréteau de cette tombe. Une mystification était déjà bien difficileà admettre, mais une infamie! Le soupçon se serait méprisé lui-même. Le frère questionna la sœur qui sortait de la mort pour consoler l'exil ; la mère pleurait; une inexprimable émotion étreignait toutes les poitrines; je sentais distinctement la présence de celle qu'avait arrachée le dur coup de vent. Où était-elle? nous aimait-elle toujours? était-elle heureuse? Elle répondait à toutes les questions, ou répondait qu'il lui était interdit de répondre. La nuit s'écoulait, et nous restions là, l'âme clouée sur l'invisible apparition. Enfin, elle nous dit : Adieu! et la table ne bougea plus.
Le jour se levait, je montai dans ma chambre et, avant de me coucher, j'écrivis ce qui venait de se passer, comme si ces choses-là pouvaient être oubliées! — Le lendemain, madame de Girardin n'eut plus besoin de me solliciter, c'est moi qui l'entraînai
vers la table. La nuit encore y passa. Madame de Girardin partait au jour, je l'accompagnai au bateau, et, lorsqu'on lâcha les amarres, elle me cria : Au revoir! Je ne l'ai pas revue. Mais je la reverrai.
Elle revint en France faire son reste de vie terrestre. Depuis quelques années, son salon était bien différent de ce qu'il avait été. Ses vrais amis n'étaient plus là. Les uns étaient hors de France, comme Victor Hugo; les autres plus loin, comme Balzac; les autres plus loin, comme Lamartine. Elle avait bien encore tous les ducs et tous les ambassadeurs qu'elle voulait, mais la révolution de février ne lui avait pas laissé toute sa foi à l'importance des titres et des fonctions, et les princes ne la consolaient pas des écrivains. Elle remplaçait mieux les absents en restant seule, avec un ou deux amis et sa table. Les morts accouraient à son évocation; elle avait ainsi des soirées qui valaient bien ses meilleures d'autrefois et où les génies étaient suppléés par les esprits. Ses invités de maintenant étaient Sedaine, madame de Sévigné, Saplio, Molière, Shakespeare. C'est parmi eux qu'elle est morte. Elle est partie sans résistance et sans tristesse; cette vie de la mort lui avait enlevé toute inquiétude. Chose touchante, que, pour adoucir à cette noble femme le rude passage, ces grands morts soient venus la chercher !
Le départ de madame de Girardin ne ralentit pas mon élan vers les tables. Je me précipitai éperdument dans cette grande curiosité de la mort entr'ouverte.
Je n'attendais plus le soir; dès midi, je commençais, et je ne finissais que le matin ; je m'interrompais tout au plus pour dîner. Personnellement, je n'avais aucune action sur la table, et je ne la touchais pas, mais je l'interrogeais. Le mode de communication était toujours le même; je m'y étais fait. Madame de Girardin m'envoya de Paris deux tables : une petite dont un pied était un crayon qui devait écrire et dessiner; elle fut essayée une ou deux fois, dessina médiocrement et écrivit mal ; l'autre était plus grande; c'était cette table à cadran d'alphabet dont une aiguille marquait les lettres ; elle fut rejetée également après un essai qui n'avait pas réussi, et je m'en tins définitivement au procédé primitif, lequel , simplifié par l'habitude et par quelques abréviations convenues, eut bientôt toute la rapidité désirable. Je causais couramment avec la table; le bruit de la mer se