SI JE CROIS AUX TABLES PARLANTES
mêlait à ces dialogues, dont le mystère s'augmentait de l'hiver, de la nuit, de la tempête, de l'isolement. Ce n'était plus des mots que répondait la table, mais des phrases et des pages. Elle était, le plus souvent, grave et magistrale, mais, par moments, spirituelle, et même comique. Elle avait des accès de colère; je me suis fait insulter plus d'une fois pour lui avoir parlé avec irrévérence, et j'avoue que je n'étais pas très-tranquille avant d'avoir obtenu mon pardon. Elle avait des exigences; elle choisissait son interlocuteur, elle voulait être interrogée en vers, et on lui obéissait, et alors elle répondait elle-même en vers. Toutes ces conversations ont été recueillies, non plus au sortir de la séance, mais sur place et sous la dictée de la table; elles seront publiées un jour, et proposeront un problème impérieux à toutes les intelligences avides de vérités nouvelles.
Si l'on me demandait ma solution, j'hésiterais. Je n'aurais pas hésité à Jersey, j'aurais affirmé la présence des esprits. Ce n'est pas le regard de Paris qui me retient; je sais tout le respect qu'on doit à l'opinion du Paris actuel, de ce Paris si sensé, si pratique et si positif qui ne croit, lui, qu'au maillot des danseuses et au carnet des agents de change. Mais son haussement d'épaules ne me ferait pas baisser la voix. Je suis même heureux d'avoir à lui dire que, quant à l'existence de ce qu'on appelle les esprits, je n'en doute pas ; je n'ai jamais eu cette
m LES MIETTES DE L'HISTOIRE.
fatuité de race qui décrète que l'échelle des êtres s'arrête à l'homme, je suis persuadé que nous avons au moins autant d'échelons sur le front que sous les pieds, et je crois aussi fermement aux esprits qu'aux onagres. Leur existence admise, leur intervention n'est plus qu'un détail; pourquoi ne pourraient-ils pas communiquer avec l'homme par un moyen quelconque, et pourquoi ce moyen ne serait-il pas une table? Des êtres immatériels ne peuvent faire mouvoir la matière? mais qui vous dit que ce soient des êtres immatériels? Ils peuvent avoir un corps aussi, plus subtil que le nôtre et insaisissable à notre regard comme la lumière l'est à notre toucher. 11 est vraisemblable qu'entre l'état humain et l'état immatériel, s'il existe, il y a des transitions. Le mort succède au vivant comme l'homme à l'animal. L'animal est un homme avec moins d'âme, l'homme est un animal en équilibre, le mort est un homme avec moins de matière, mais il lui en reste. Je n'ai donc pas d'objection raisonnée contre la réalité du phénomène des tables.
Mais neuf ans ont passé sur cela. J'interrompis, après quelques mois, ma conversation quotidienne, à cause d'un ami dont la raison mal solide ne résista pas à ces souffles de l'inconnu. Je n'ai pas relu depuis les cahiers où dorment ces paroles qui m'ont si profondément remué. Je ne suis plus à Jersey, sur ce rocher perdu dans les vagues, où, expatrié, arraché
du sol, hors de l'existence, mort-vivant moi-même, la vie des morts ne m'étonnait pas à rencontrer. Et la certitude est si peu naturelle à l'homme qu'on doute même des choses qu'on a vues de ses yeux et touchées de ses mains.
J'ai toujours trouvé saint Thomas bien crédule.
Un soir, j'étais au théâtre, par extraordinaire. Une actrice que Paris a applaudie à la Porte-Saint- Martin, mademoiselle Grave, était en représentation à Jersey. La salle était comble, quoiqu'il n'y eût pas de patronage ce soir-là; on jouait Ruy-Blas; comme l'affiche disait « première représentation, » les Jersiais étaient accourus en foule à une pièce faite exprès pour eux, et l'admiraient par reconnaissance. Le succès grandissait d'acte en acte. Tout à coup, un Jersiais qui était près de moi, et qui avait battu des mains comme s'il comprenait, lira une clef de sa poche et se mit à siffler. Sa clef eut de l'écho, et le public ne fut bientôt plus qu'un sifflement. Et mon Jersiais, remarquant que je ne suivais pas son exemple, me dit : — Mais sifflez donc ! c'est si beau !
A Jersey, le sifflet applaudit.
Ui LES MIETTES DE L'HISTOIRE.
Mais la différence n'est qu'apparente. En réalité, le sifflet français applaudit aussi.
Je l'entends qui proteste et qui essaye de parler.