LE SIFFLET LITTÉRAIRE
J'applaudis! moi, le sifflet français, le vrai sifflet, le grand mécontent du théâtre, le chirurgien brutal des réputations, le gourmet violent qui crache dans le plat, l'accusateur terrible qui ne requiers que la peine de mort, j'applaudis!
Oui, bon sifflet.
Laisse-moi le rappeler quelques faits qui ne dépareront pas ta biographie.
Ce n'est pas ta faute si madame de Girardin a fait la Joie fait peur. Tu l'avais reçue de telle sorte à sa première pièce que tu pouvais espérer qu'elle ne
reviendrait pas. Sa première pièce était pourtant bien modeste : une tragédie, pas même cinq actes, qui sont le droit et presque le devoir de toute tragédie, trois actes seulement, une tragédie naine. Mais madame de Girardin n'était pas que l'auteur de Judith; tu avais à te venger des poëmes et des romans et surtout des feuilletons qu'elle t'avait faits; car je dis que tu applaudis, mais je ne dis pas que ce soit par sympathie; je t'accorde que tu es haineux, fielleux, rancunier, envieux; es-tu content? Donc, tu n'aurais peut-être rien fait à Judith toute seule, mais tu ne pouvais pas laisser passer tranquillement le Vicomte de Launay, cette verve si lumineuse, cette moquerie si spirituelle, cette indignation si cordiale, ce style hermaphrodite qui a la grâce de la femme et la vigueur de l'homme. De plus, tu entrevoyais vaguement dans cette ébauche le germe d'une aptitude qu'il fallait écraser bien vite si l'on ne voulait pas s'exposer à l'éclosion d'un nouveau talent dramatique, calamité toujours grande, mais double lorsque ce talent dramatique est déjà un talent littéraire; il était donc utile de le détruire d'avance, d'attaquer ce mérite futur, de le dégoûter du théâtre, ou au moins d'en dégoûter le théâtre. Malheureusement, madame de Girardin était la femme du maître de la Presse; femme de ce rude journaliste, journaliste elle-même, elle tenait les théâtres par son journal et par son feuilleton, elle n'était pas commode à écon-
duire, la Comédie-Française n'osa pas lui refuser sa revanche, tu sentis que tu n'aurais pas le dernier mot avec elle, et cette puissance tout à fait exceptionnelle t'excuse de l'avoir laissée reparaître, progresser, et monter de la tragédie au drame.
Le commencement d'Alfred de Musset n'a pas été beaucoup moins humble que celui de madame de Girardin : la Nuit vénitienne, un acte, en prose, à l'Odéon. C'est plus que tu n'en as pu permettre au poëte des Contes d'Espagne et d'Italie. Tu lui as si rudement fermé la porte au nez, qu'il est resté dix-huit ans sans y refrapper, et les directeurs sans la lui rouvrir. Il avait beau faire les Caprices de Marianne, le Chandelier, Il ne faut pas badiner avec l'amour, etc., pas un théâtre n'osait risquer un seul de ces proverbes devenus chefs-d'œuvre plus tard. Pour que la Comédie-Française ait eu enfin cette audace, et pour que tu ne te sois pas fâché, il a fallu la réclamation persévérante de toute la critique jeune; il a fallu qu'une actrice intelligente, madame Allan, eût essayé un proverbe de ce poëte en Russie, que Saint-Pétersbourg eut été moins bête que Paris et que les Cosaques eussent donné aux Français une leçon de littérature française; il a fallu que ce proverbe <c retour de Russie » fût le moindre de l'auteur, le Caprice, une tasse de thé, il est très-faible, ça ne vous empêchera pas de dormir; il a fallu qu'Alfred de Musset se fût mis avec ceux d'en bas contre toutes
les fières aspirations de son temps, qu'il eût insulté les deux, révolutions, la littéraire et la politique, qu'il eût jeté à la figure de Voltaire la lie de l'absinthe de Rolla, qu'il eût renié son siècle, qu'il se fût renié lui-même, qu'il eût obtenu la grâce de son talent en l'humiliant; il a fallu surtout que son talent offensé s'en fut allé pour ne plus revenir, que l'ex-poëte de la Coupe et les Lèvres ne fût plus que le versificateur .de Louison, que ce frère cadet de Byron eût épousé la veuve de Carmontel, qu'il fût devenu bien sage, qu'il t'eût bien démontré qu'il était corrigé du Chandelier et qu'il ne le ferait plus, qu'il n'eût plus de lui-même que le nom, qu'il fût bien mort. Alors, tu l'as laissé vivre.
Madame Sand, elle, a eu l'insolence de débuter par un drame, Cosima, cinq actes, au Théâtre-Français, avec madame Dorval clans le principal rôle. Tu l'as punie de cet outrage; tu l'as maltraitée triplement, pour ses romans d'abord, pour sa pièce et pour son actrice; tu l'as expulsée. Son expulsion duperait encore, sans les journées de février. Pendant les premières semaines, le grand renouvellement s'occupa plus des faits que des œuvres ; la question théâtrale disparut derrière la question politique, et il y eut éclipse totale de lustre ; madame Sand profita de cette obscurité pour rentrer. De plus, on était en république, et elle était républicaine ; sifflet, tu n'as jamais été téméraire avec les révolutions; les siffleurs
d'alors rompaient leurs gants aux couplets les plus sanglants de la Marseillaise joués par mademoiselle Rachel ; madame Sand écrivait des lettres au peuple, elle était mêlée à cette effrayante révolution qui déclarait la paix à l'Europe et qui incendiait l'échafaud, et elle apparaissait dans les rêves bourgeois taillant sa plume avec le couperet de la guillotine. En outre , on la disait influente sur le gouvernement provisoire et elle collaborait aux bulletins du ministère de l'intérieur: c'est une justice à te rendre, sifflet, qu'indépendant chez les génies tu n'es pas rustre chez les ministres ; tu admires consciencieusement les opéras des princes et tu te signes avec l'encre bénite des fonctionnaires qui daignent écrire. Ayant pour elle ces trois choses : l'insignifiance des représentations dans ce moment, le peuple et le gouvernement, madame Sand hasarda — un tout petit acte. Tu la laissas passer et s'installer, et sa collaboration ministérielle t'imprima une vénération si durable que, l'année suivante, la révolution déjà refroidie, tu lui permis encore, non pas cinq actes tout neufs comme Cosima, mais trois actes coupés dans un sujet qui avait déjà servi, un roman retourné en pièce, un ravaudage d'idée, François le Champi.
Il n'a fallu pour madame de Girardin qu'un journal et pour madame Sand qu'une révolution : pour- Balzac, il a fallu la mort. Non pas la mort intel-
lectuelle, comme pour Alfred de Musset; la mort entière, absolue, visible, incontestable. Balzac n'a eu, au théâtre, qu'un seul succès : je ne compte pas la Marâtre, que tu as libéralement abandonnée , sifflet, au sifflement des balles et des boulets de la formidable insurrection de juin, et qui a pu se montrer huit ou dix fois aux banquettes du Théâtre- Historique et toucher le dixième de recettes qui flottaient entre trente et quarante francs. Le seul succès de Balzac a été Mercadet. D'abord, Balzac était mort depuis trois ans; ensuite, Mercadet avait été « ararrangé » par un vaudevilliste, mutilé, amputé de deux actes ; alors on l'a trouvé très-joli ; la seule pièce de Balzac qui ait réussi n'est pas de Balzac. Quant à ses autres pièces, comme elles étaient de lui et qu'elles ont été jouées de son vivant, leur destinée a été différente. Te souviens-tu de la première — et dernière — représentation de Vautrin? Jusqu'à ce moment, le très-dramatique auteur de la Comédie humaine n'étaitpas sorti du livre; impuissant contre le livre, tu avais dû te borner à souffrir dans l'ombre, à grincer en silence, à amasser avarement des trésors de rage, à te faire un bon fonds de fiel , à capitaliser les intérêts de ta créance sur ce grand débiteur de l'envie qui s'endettait tous les ans d'un chef-d'œuvre et dont chaque création était une lettre de change de cinq cents coups de sifflet « payable à représentation. » Cet esprit prodigue, accou-
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luméà toutes les espèces de dettes, s'embarrassait peu de celle-là, et des suites qu'elle aurait, et des jugements que lu obtenais contre lui des critiques de première instance, avec contrainte par corps : il n'avait pas de corps, carie corps du personnage c'est l'acteur. Mais un jour il en eut un, et un corps assez évident et assez radieux, Frederick Lemaître, et il fut rencontré hors du livre après le lever de la rampe. Nul de ceux qui étaient présents n'a oublié cette incarnation splendide de Balzac dans Frederick, Frederick- Vautrin ; ce jourlà, on le vit en ebair et en os, le forçat immense, le misérable qui se venge de ne pas être un homme en faisant des hommes , le voleur pour les autres, le Prométhée ignoble. Mais on ne le vit pas longtemps ; tu le guettais ; à peine apparu , tu te jetas sur lui, et tu le dénonças au gouvernement, car tu es volontiers mouchard ; le gouvernement s'empressa d'aider à l'arrestation et de confisquer la pièce, ce qui fit faire banqueroute à la Porte-Saint-Martin, mais les créanciers du Père Goriot furent payés. Balzac, exproprié du théâtre et incarcéré dans la bibliothèque, s'évada et reparut tout à coup, à l'Odéon, dans les Ressources de Quinola : ce fut un beau vacarme ! tu te ruas sur lui, tu le déchiras, tu lui arrachas tout, tu le frappas, tiens, voilà pour les Treize, tiens, voici pour Eugénie Grandet, cela polir ce que tu as fait et ceci pour ce que tu feras, tu le renversas, tu le piétinas, et tu laissas sa pauvre pièc
si mourante que le gouvernement n'eut pas besoin de lui donner le dernier coup de pied et lui permit d'expirer d'elle-même après une courte agonie.
Quand le grand écrivain est en même temps un grand poëte dramatique, ta haine redouble. Tu n'as assailli madame Sand, madame de Girardin, Alfred de Musset et Balzac qu'à leur arrivée ; après un certain temps, pour une raison ou pour une autre, tu t'es résigné et tu les as lâchés: tu n'as jamais lâché Victor Hugo. Celui-ci, tu l'as attaqué aussi furieusement au dernier drame qu'au premier. Son début était pourtant peu de chose: une pièce qu'il n'avouait pas, prise dans un roman d'un autre, une traduction, Amy Robsart; mais il n'y a pas de circonstance atténuante des Orientales et de la Préface de Cromwell , tu as fait ton tapage; ton tapage ne suffisant pas, le gouvernement est venu à ton secours et a interdit la pièce à la quatrième représentation. Le même gouvernement a encore été bien bon pour toi à Marion Delorme, qu'il a interdite d'avance. Si tu as sifflé Hernani cinquante fois de suite et avec une frénésie qui est restée proverbiale, c'est bien malgré toi, car tu l'avais dénoncé au gouvernement, mais Charles X, ennuyé de te servir, t'avait répondu qu'il n'avait que sa place au parterre. La révolution de juillet se conduisit mal avec toi : Marion Delorme fut jouée — et siffiee. Tu ne sifflas le Roi s'amuse qu'une fois, puisqu'il n'eut qu'une repré-
sentation ; le soir même, tu le dénonças au gouvernement : nouvelle interdiction, la troisième sur quatre drames ; c'est ainsi que les gouvernements protègent les lettres. Cette fois, Victor Hugo semblait fini, ce succès te grisa, tu t'endormis dans les délices de la chute et de l'étranglement, tu sais vaincre, sifflet, mais tu ne sais pas profiter de la victoire, Lucrèce Borgia, survenant tout à coup, te surprit, tu fus mou. tu ne sifflas que le mot le plus profond du drame : Ah! vous êtes ma tante! et tu n'empêchas pas Lucrèce Borgia de réussir triomphalement. Mais tu étais remis à /Varie Tudor et tu fis si bien, le directeur aidant, que Victor Hugo quitta la Porte-Saint-Martin à tout jamais. Cette conquête du vrai théâtre du drame te satisfit momentanément, et tu négligeas un peu Angelo, mais tu réparas ta négligence sur la Esmeralda, dont tu ne laissas pas achever la huitième représentation. Tu fus médiocre à Buy Blas, tu n'insultas que tout le quatrième acte et cette admirable scène du troisième où Ruy Blas ramasse le mouchoir'de don Salluste. Mais toute ta verve t'était revenue aux Burgraves, tu réveillas dans les coins du Théâtre-Français tous les vieux sifflements d'Hernani, tu sifflas tout, tu sifflas le mot burgrave, tu sifflas le nom de Barberousse, et le vacarme fut si effronté, et la querelle si basse, et l'invective si immonde, que Hugo, qui ne recule pas aisément, recula devant ces éclaboussures, et que l'invincible fut
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vaincu, et que le plus grand poëte dramatique de notre temps quitta, non le Théâtre-Français seulement, mais le théâtre.
Voilà pour la littérature. Quant à la musique, ce que tu as fait à Hugo, tu l'as fait à Rossini. Car Rossini est ton Dieu depuis qu'il ne fait plus d'opéras, mais, tant qu'il en a fait, la manière dont tu l'as adoré, et dont tu as fêté, entre autres, son Guillaume Tell,, a fait qu'il a jugé inutile de s'exposer de nouveau à ta dévotion et que, depuis plus de trente ans que tu lui demandes pardon et que tu t'agenouilles sur son passage, et que tu lèches la semelle, de ses souliers, il n'a pas daigné répondre une seule note à toutes tes prières. Il était, d'ailleurs, trop Italien pour ne pas comprendre que ton enthousiasme n'était que la reconnaissance de son silence. Il a continué à faire le mort, sachant bien que tu le regrettais de la façon dont Sganarelle regrette sa femme: «Elle est morte, je la pleure; si elle était en vie, nous nous querellerions. » Il l'a pu voir l'autre hiver encore, comme tu aimes la musique, lorsqu'une musique nouvelle a essayé de se produire, et que, sans l'écouter, sans égard pour l'Allemagne qui l'avait admirée et dont l'opinion vaut bien la .nôtre, sans respect pour l'auteur qui était un proscrit, sans curiosité, bêtement, bestialement, tu l'as supprimée après la troisième représentation, non, avant la première!
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Tenons-nous-en là. Je pourrais te suivre ailleurs, car le théâtre ne te prend que tes soirées ; tu as tes journées à toi. et tu les emploies. Je sais tous tes métiers. Au dix-huitième siècle, quand on brûlait les livres, tu étais valet de bourreau ; à Rome, tu es membre de la commission de l'index. Tu es académicien. C'est toi qui, lorsque Victor Hugo se présente à l'Académie française, reçois M. Dupaty, et qui, lorsque Eugène Delacroix frappe à l'Académie des beaux-arts, ouvres à M. Alaux.
Mais le théâtre me suffit. Donc, tu expulses, en musique, Rossini pour Guillaume Tell, et, en littérature, Victor Hugo pour les Bur graves; voilà ta conduite envers ceux qui sont. Voyons à présent ton attitude devant ceux qui ne sont pas.
C'est une triste étude à faire que celle de la décroissance du théâtre depuis trente ans. Ah ! on n'en est plus au poëte de 1830, à ce titan insurgé qui, pour escalader le ciel de l'art, entassait la tragédie sur la comédie, le bouffon sur le terrible, le grand sur le petit, le difforme sur le beau, le crime sur l'héroïsme, la mort sur la vie, l'idéal sur le réel. On n'en est plus même à l'auteur sensé, posé, économe, rangé, très-bien avec sa portière, la tragédie, rentrant de bonne heure dans l'unité de temps, découchant rarement de l'unité de lieu, et qui avait au moins la fierté de vouloir descendre de Corneille. On n'en est plus même au froid copiste de la vérité
moyenne et de la vie médiocre, au pur reproducteur plus réel parce qu'il n'était pas idéal comme on a de meilleurs yeux quand on est borgne, au peintre à « ressemblance garantie» (cinq francs en sus avec les mains), au portraitiste consciencieux du chapeau tromblon, au photographe de la crinoline, à l'auteurobjectif. Ce n'est pas assez que l'auteur soit tombé du titan au bourgeois et du bourgeois à la machine ; a présent, on ne veut plus d'auteur du tout. Ce qu'il faut, c'est la féerie, pourvu que ce ne soit pas le Songe d'une nuit d'été ou la Tempête, c'est le paillon, c'est le feu du Bengale, ce sont les décors, les vaisseaux, les tours de force, les éléphants et surtout un troupeau de femmes qui, si elles ne montraient que leur gorge, ne montreraient rien. Des «écrivains» cousent à cela, pour reposer les danseuses et les bêtes, quelques phrases qu'on couvre de musique le plus possible, et, par un reste d'habitude et de timidité, on les nomme et on les affiche comme auteurs ; mais le moment est proche où les directeurs mettront loyalement le nom des vrais auteurs et où l'on lira au-dessous du titre : « Chameau fecit » ou bien : « Deux cents sauteuses fesse-erunt. » Et voilà où est Paris lorsqu'il n'est pas au saut du trapèze de Léotard ou à la danse du spectre de madame Saqui ! et voilà ce qui a trois cents représentations! et voilà ce qui passionne ce public français, ce public parisien, ce distributeur des prix de génie, ce conducteur
du goût européen, auquel il faudra pourtant bien l'aire lire à la fin l'article du Code civil qui prononce l'interdiction pour le cas d'imbécillité !
Quelques rares fils des grandes luttes, que nous devons honorer deux fois pour leur talent et pour leur courage, s'entêtent dans la pensée et dans le style, et contraignent parfois Paris d'en boire une gorgée, mais il la recrache aussitôt et retourne à sa mare fétide. 0 mes amis! tout se tient. Que voulezvous que cherchent au théâtre ceux qui ne cherchent hors du théâtre, et ne peuvent chercher, que les jouissances matérielles? Ils sont conséquents. Cela dépend du point de vue où l'on se place. Il est certain que les spectacles matériels ont leurs mérites, que Balzac n'a jamais fait le saut du trapèze, que madame Sand ne dansera pas sur la corde roide à quatre-vingt-deux ans,' qu'un honnête père de famille trouve un plaisir naturel à braquer une lorgnette bien récurée sous les jupons d'une danseuse qui fait le grand écart, et que le maillot de Léotard suffit à l'instruction des filles. — 0 mes amis! il choisissait bien son moment, celui d'entre nous qui apportait à ce Paris-là un drame inventé sur les hantes falaises de Guernesey ! Il n'était pas mal naïf de se figurer qu'une idée qui lui était venue en présence de l'Océan pouvait être présentée à cet océan humain qui a pour flux et reflux la hausse et la baisse de la rente! On le lui a bien fait voir, et tous les gens raisonnables
l'ont raillé de son échec mérité. Quelle chute ! mais c'est bien fait ! c'est à nous que vous venez parler de ces choses-là, d'un fils qui ne veut pas que sa mère soit la maîtresse d'un roi : vous êtes bien tombé! où avez- vous vu rien de pareil? un homme qui estime son âme autant que son corps, qui fait de son honneur sa vraie vie et de la honte une tombe! dans quel monde ça se passe- 1- il? nous n'en revenons pas!
Eh bien, sifflet, que fais-tu, toi, devant ce répertoire dégradé? Réclames-tu contre ces représentations qui sont la démission de l'intelligence, contre ces inepties, contre ces turpitudes, contre ces exhibitions obscènes, contre ces foires aux femmes? Non pas. Tu te tais respectueusement, tu abdiques, tu te déposes aux pieds palmés de la danseuse, tu te suspends en ex-voto à la voûte sacrée du temple où le Génie marie les deux prétextes de l'acrobate. Tu n'as rien à reprocher à ces auteurs des entr'actes des bêtes. Tu n'as rien à objectera cet abrutissement du théâtre, à cette disparition de l'âme, à cet anéantissement moral qui fait qu'on se souvient d'Athènes et de Rome qui ont été des Paris et qui sont mortes, et qu'on aurait envie d'entrer chez le premier marbrier et de lui commander un tombeau avec cette inscription : Ci-gît Paris , si une génération était une nation, et si, derrière ce public flétri, on n'entendait déjà venir une jeunesse saine et forte !
Ainsi, (levant les faiseurs infimes, lu gardes le silence; ton bruit n'est que pour les chercheurs sérieux. Donc, tu applaudis.
Tu applaudis sans joie, malgré toi, avec colère, avec rage, mais tu applaudis.
Ton cri ne veut pas dire, mais il dit : Voici quelqu'un! C'est sa traduction littérale. Si elle t'attriste, console-toi en te comparant à Dieu, qui mesure le vent à la laine des brebis : toi aussi, tu lâches tes grands souffles et tes trombes d'hiver sur les poètes qui ont une épaisse toison de talent et de renommée, et ton haleine s'attendrit et cesse pour les auteurs qui n'ont rien sur la peau.
Il y a longtemps, deux jeunes gens « à peine au sortir de l'enfance » littéraire avaient traduit de Shakespeare un Falstaff quelconque, mais ce n'était rien de l'avoir traduit, le difficile était de le faire jouer, et deux noms inconnus étaient de médiocres ouvreurs de portes. Théophile Gautier, qui avait déjà de la réputation à prêter, ajouta son nom aux leurs, et le portier de l'Odéon apaisa sa triple gueule. Le poëte de la Comédie de la mort leur donna un prologue, une quarantaine de vers, légers, peints et chantants comme des oiseaux des îles, qui furent siffles. Quant à la pièce, tu l'épargnas totalement, sifflet. A mesure que la représentation s'avançait, un