OU LA DÉCENCE EST D'ÊTRE NU
des traducteurs se demandait pourquoi l'on sifflait un poëte constaté et démontré plutôt que deux jeunes gens sans notoriété et sans importance, et réfléchissait profondément à cette bizarre différence d'accueil; le résultat de sa réflexion fut que, pendant que les deux noms étaient « proclamés au milieu des applaudissements de toute la salle, » son collaborateur, le voyant médiocrement joyeux, lui dit : — Qu'est-ce qui te manque?
Il répondit : — Un coup de sifflet.
— Gourmand! dit l'autre.
Nous vivions entre nous ; nous travaillions ; nous entremêlions la littérature et la photographie ; nous montions à cheval avec l'ex-représentant du peuplé Colfavru; nous faisions des armes avec l'exreprésentant du peuple Dulac ; nous ne nous informions pas des Jersiais et nous n'apprenions d'eux que ce qu'on voit sans regarder.
Leurs bains de mer diffèrent des nôtres. Le mot caleçon étant rayé de leur dictionnaire comme obscène, la pudeur est de se baigner nu. Il y a bien des cabanes à roues qu'un cheval traîne jusque dans
le flot et l'on a d'abord l'eau pour caleçon ; mais, si l'on se baigne à la mer descendante, le flot se retire pendant votre bain, et en peu de temps très-loin à cause de la plage toute plane*, et vous avez souvent, pour regagner votre cabane, une centaine de pas à faire dans toute votre vérité. Les femmes se baignent à quelques brasses.
A Guernesey, c'est mieux : pas de cabanes ; on se déshabille en plein air, et, que la mer descende ou monte, qu'on sorte ou qu'on entre, on appartient à la comparaison, non seulement des baigneuses, mais des promeneuses , qui ne se gênent pas pour vous et qui viennent là s'asseoir et contempler la nature. Le bruit s' étant répandu une fois dans l'île qu'il y avait une baie où des hommes et des femmes se baignaient ensemble complètement nus, les personnes consciencieuses ne voulurent pas condamner sans avoir vu; une dame me dit que c'était un faux bruit, qu'elle n'avait pas eu le temps d'y aller ellemême, mais qu'elle y avait envoyé sa fille : sa fille avait dix-huit ans. Les femmes aussi se déshabillent en public et font tranquillement la transition de leur chemise à leur robe de bain, laquelle, pour moins encombrer leur panier, n'est souvent elle-même qu'une chemise, que le vent soulève à l'aller, mais que l'eau colle au retour. Toute autre manière est indécente. Des Françaises qui étaient venues à Guernesey pour prendre des bains, et qui n'avaient pu se