LES JEUNES FILLES TERRIBLES
résoudre à cette exposition, avaient trouvé, à quelques pas de la grève, une maison de blanchisseuse où elles faisaient leur toilette de mer : cette nouveauté et l'épaisseur de la laine qui les enveloppait de la tête aux pieds devinrent le comble de l'impudicité, on se donna rendez-vous sur leur passage, on les hua, leur réputation fut compromise dans l'île, et elles durent renoncer à se baigner.
Dans les îles comme en Angleterre, ce sont les filles qui sont les garçons. Cela vient d'une cause toute simple. Ces peuples multiplient énormément, et ils ont le droit d'aînesse. L'aîné déshéritant ses frères et sœurs, les cadets ont la ressource d'aller chercher fortune ailleurs, ils s'embarquent, ils disparaissent, — et les filles ont la chance de trouver un mari, mais où? tous sont partis, et il reste six femelles pour un mâle. Il faut voir avec quel acharnement elles se le disputent! La situation est retournée : c'est la femme qui poursuit l'homme; c'est le gibier qui traque le chasseur. Un bal, quelle chasse aux flambeaux! Mais la vénerie n'a plus de terme de comparaison
digne de ce qui se passe à l'arrivée d'un régiment; tant d'hommes à la fois ! et l'officier est pour une Jersiaise ce que serait un notaire pour une Française pauvre : en Angleterre on achète une commission comme en Frauce une étude ; l'épée suppose donc de l'aisance; aussi, quelle furie! Les miss portent les couleurs, j'allais dire de leurs dames : elles s'habillent de rouge comme les officiers, elles ont des jupons rouges, des manteaux rouges, je ne sais même pas si ce n'est pas pour cela qu'il y en a tant qui ont les cheveux rouges.
Ceci n'attaque pas les Jersiaises; elles agissent selon les nécessités que la société leur a faites ; j'aime toutes les libertés, et je ne reproche pas plus aux ingénues de Jersey et de Guernesey leur chasse aux hommes que je ne blâme les dames de Londres , lorsqu'elles ont fait faire la statue de Wellington, de l'avoir voulu en Achille, vêtu de ses favoris et brandissant son javelot. La chasse, d'ailleurs, est légitimée par son but, le mariage; aussi n'a-t-elle aucun scrupule. J'ai vu un corps dehighlanders en proie à ces délires; les officiers, tiraillés de toutes parts, résistaient comme ils pouvaient; car, la fille étant le garçon, le garçon devient la fille ; ils allaient à un dîner sur quatre, se relayaient, répandaient dans la ville qu'ils s'étaient engagés entre eux par serment à ne jamais se marier; rien n'y faisait. Je ne sais plus dans quelle petite ville
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les officiers, excédés d'avances, finirent par faire imprimer cette circulaire : « Les officiers de tel régiment préviennent respectueusement les dames de... qu'ils sont décidés à ne pas se marier dans la ville. » Ce qui serait une grossièreté ailleurs n'était là qu'un acte de haute prudence. Je craignais tous les matins d'apprendre quelque attentat commis, sur un militaire par une vierge.
Elles sont prudes et faciles.
Toutes ces îles Tremblaient d'amour quand vous passiez,
Forts officiers !
Leur costume étonne les rues
De couleurs crues Dont l'œil entend distinctement
Le grincement.
L'élégance où leur goût s'égare
Est la bagarre Des hardes prises à tâtons
Dans tous les tons.
Leur chapeau dit à leur bottine :
Es-tu crétine !
Et leur robe à leur mantelet
Donne un soufflet.
Leur luxe effréné se régale
De chrysocale Et de dentelles en coton.
Broche au menton,
Brillants dont leur front se surcharge.
Bague si large Que le doigt disparaît dessous.
Total : cent sous.
Cette race est volontiers laide ;
Son harnais l'aide; Mais il pourrait être charmant
Impunément.
.Je prendrais ailleurs ma future.
C'est leur nature D'être vieilles comme le temps
Avant vingt ans.
Leur long corps se tient — veuve ou vierge Droit comme un cierge,
Et ce sont toutes des garçons Par leurs façons,
PORTRAIT DE FEMMES
Par toute la roideur saxonne
De leur personne , Par leur marche de fantassin ,
Et par leur sein .
Leur tête est un peu moins farouche.
A part la bouche Que retroussent de longues dents
— Et le dedans.
Si tu trouves sur ton passage
Un doux visage Qui te fasse hâter le pas ,
Ne l'ouvre pas !
Le banc de Cancale est tout proche
( Et leur reproche D'avoir osé se détacher De son rocher.
Oh ! nos chères Parisiennes
Que l'art fait siennes
Si vite, et qui donnent le la Au falbala !
En qui se touchent les extrêmes,
Rubans, poëmes !
Faiseuses de la mode, et sœurs
Des grands penseurs !
Bonnes aux rêves comme aux fièvres,
Et dont les lèvres, Si bien faites pour le baiser,
Savent causer !
Coupes où toutes nos ivresses Boivent ! Maîtresses
Qui, quand les sens sont endormis, Sont des amis !
Gai babil ! raison exemplaire !
C'est pour leur plaire Que nous cherchons dans nos cerveaux
Des vers nouveaux.
Mais là-bas, quand le remords presse
Notre paresse Et nous dit : A l'œuvre ! l'ennui
Répond : Pour qui ?
• On n'en voit pas une qui vaille Que l'on travaille.
Que peut inspirer à des gens Intelligents
Une île qui , pour auditoire
Et pour victoire, Vous propose un manche à balai
Mal habillé?
PORTRAIT DE FEMMES
Merci. — Donc, on bâille; on s'énerve;
Adieu la verve ; Le front ne se sent plus saisir
Du grand désir.
On s'abrutit sur cette rive ;
On en arrive A regarder de temps en temps
Les habitants.
Bientôt, à force d'être ensemble,
On leur ressemble.
On se dit que, si ça durait,
On leur plairait !
Il vous vient des oreilles d'âne.
Et Dieu me damne Si je n'ai pas été trouvé
Bien élevé!
J'allais, grave, digne, grotesque, M'en voulant presque
D'avoir nommé Racine un pieu.
0 ciel ! pour peu
Que l'on m'eût fait ces destinées
Trois cents années , J'aurais fini par supporter
Un chœur d'Esther !
Car qui fait ou défait notre Ame,
Sinon la femme ?
Elle est tout dans notre sillon,
Pluie ou rayon.
Tout homme, quand la femme pleure, Est bon sur l'heure ;
Tout homme, quand la femme rit, A de l'esprit.
Femme! aimant! ce qui nous attire
Jusqu'au martyre, C'est de voir luire en nos chemins
Tes blanches mains.
Tu fais l'enfant et tu fais l'homme !
Le joli morne Et le grand homme aux fiers défis Sont tes deux fils.
C'est par l'astre que les marées
Sont aspirées :
Les cœurs des hommes sous tes yeux
Vont vers les deux.