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LES JERSIAIS AVAIENT LEUR EXCUSE

Peu à peu, quelques habitants se rapprochèrent des réfugiés ; les uns par curiosité, ils venaient une ou deux fois et ne se montraient plus; les autres par sympathie. Il y a encore de vrais fils de la Jersey vaillante et libre; ils ne veulent pas que l'honneur de leur mère périsse, ils gardent précieusement ce qu'il en reste, et la vieille île est tout entière dans leur maison. En tète de ce fier groupe, deux frères, Charles et Philippe Asplet, ont, jusqu'à la dernière heure, comblé les proscrits d'un dévouement audessus de toute reconnaissance.

Mais le gros de la population restait toujours à l'écart, et ne nous témoignait pas plus d'empressement que nous n'en éprouvions.

Une des meilleures raisons de leur réserve, c'était la pauvreté des réfugiés.

Jusque-là, Jersey n'avait guère connu , eu fait de réfugiés, que des seigneurs, des princes et des rois. La dernière fois, c'avait été l'émigration antirévolutionnaire, faite de gentilshommes et d'évêques. Alors il faisait bon être hospitalière! Jersey l'était. Elle choyait, fêtait, invitait les émigrés. Elle ne se

contentait pas de les accueillir, elle allait les chercher. Elle envoyait des chaloupes qui rasaient la côte bretonne, s'offraient aux fuites, embarquaient noblesse et clergé, et débarquaient à Jersey ces pauvres riches avec leur argent, et même quelquefois, dit-on, leur argent sans eux.

Mais les réfugiés de maintenant , à quelques exceptions près, étaient des marchands dont l'exil avait tué le commerce, des paysans arrachés à leur champ, des ouvriers sans travail. Qu'aurait gagné à les connaître une population qui a le bon sens de tout traduire en six-pence, qui dit : le temps est de l'argent^ qui demande d'abord d'un homme : combien vaut-il ? qui paye une visite, et qui reste fidèle à la vieille devise anglaise dont nous rétablissions si justement l'orthographe : Honni soit qui mal six pence!

De plus, en général, les Jersiais ne se soucient pas beaucoup de se lier avec les Français, même riches, à cause de la communauté de langue , qui semblerait devoir être un motif de rapprochement , et qui est, au contraire, un motif de séparation ; ils aiment à croire qu'ils parlent français, et rien ne

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