EXEMPLES DE STYLE
leurôte cette illusion tant qu'ils n'échangent qu'entre eux leur patoisement bas- normand -saxon ; leur français est moins à son aise devant le nôtre. Échantillons du français de Jersey :
Je causais avec une espèce de notaire, qui admirait convulsivement un journaliste de l'endroit.
— Monsieur, me dit ce notaire exalté, il écrit plus fort que Chateaubriand !
Quand un exilé mourait, on priait Victor Hugo de parler sur la fosse ouverte. Une des dames principales de l'île désira assister à l'un de ces discours. L'heure venue , elle allait monter en voiture , lorsqu'elle s'avisa de dire :
— C'est en vers?
On la fit s'expliquer, et l'on découvrit qu'elle s'était imaginé que l'orateur-poëte improviserait des vers sur la tombe. On eut quelque peine à lui faire comprendre que Victor Hugo n'était pas M. de Pradel et qu'un cercueil n'était pas un tremplin. Enfin, elle le comprit, mais alors elle fit dételer :
— Ah bien , dit-elle , je n'y vais pas s'il parle sans vers.
Le jour où Victor Hugo arriva à Jersey, le meilleur journal de Saint-Hélier imprima ceci :
— Aujourd'hui débarqua •dans File M. Victor Hugo, un de nos muses les plus distingués.
Ceci pourrait ne pas donner une très-haute opinion de l'intelligence des Jersiais. J'en ai pourtant connu un dont l'esprit m'a frappé singulièrement.
C'était un Jersiais à quatre pattes, un chien.
Il n'était pas beau, mais ça lui était bien égal. C'était un chien terrier, d'un noir gris, ras de poil . court, bas, rond, lourdaud, presque pas d'yeux, un bout de queue, risible; il était fait à sa laideur, il en convenait, il acceptait les railleries des hommes et les familiarités des bêtes, les chiens de la maison pouvaient le traiter comme ils voulaient, le taquiner, le mordre aux. oreilles et à la queue, le rouler par terre, il s'y prêtait de bonne grâce; il se raillait luimême; quand on le mettait sur le dos, il y restait, les pattes en l'air et agitant son projet de queue.
Sa difformité et sa bouffonnerie l'avaient fait nommer Triboulet, et, par abréviation, Triboul.
Il faisait tout ce qui était de son emploi, avait des entrées ridicules , dégringolait les escaliers , aboyait comiquement, mais, lorsqu'on y regardait de près, on s'apercevait qu'il faisait tout cela sans conviction. Il s'y croyait obligé pour être bien reçu.
sachant que les hommes n'aiment que leurs inférieurs. Il s'ennuyait chez lui, où sa vie se passait entre une vieille Jersiaise et un vieux perroquet ; il se plaisait à la maison, où il y avait des tas de bêtes, car je n'ai pas l'outrecuidance de croire qu'il venait pour nous. Il subissait tout pour être toléré, il payait sa place, il ne faisait pas d'objection aux plaisanteries des autres chiens et à leurs coups de dent, mais il était aisé de voir que leurs amusements ne l'amusaient pas et qu'il se laissait tirer la queue et déchirer les oreilles sans plaisir. Il faisait ses grimaces gravement, sévèrement, avec un certain mépris de ceux qu'il fallait prendre par ces moyens et comme par condescendance pour notre imbécillité. Les clowns de Shakespeare ont de ces domesticités hautaines.
En dehors de cela, il était très-lîer, très-réservé et très-discret. Il refusait toutes les invitations à dîner. Dès que nous nous mettions à table, il disparaissait, et ne revenait que lorsque nous étions sortis de la salle à manger. Il prenait ses repas chez lui. Il voulait qu'il fût bien entendu qu'il venait par inclination et non par gourmandise. Nous ne pûmes jamais lui faire accepter un os de poulet.
J'étais de ceux qui l'avaient deviné et qui avaient vu que dans ce bouffon il y avait un sage.
Je lui parlais poliment; il se sentait compris et m'en estimait; quand il n'y avait que moi, il ne fai-
iM LES MIETTES DE L'HISTOIRE.
sait jamais de gambades ni de contorsions, et il ne consentait plus aux morsures des chiens de la maison. Nous étions bons amis; du reste, j'ai ce privilège d'être toujours très-bien avec les enfants et avec les bêtes, ces autres enfants. Si je sortais, il m'accompagnait ; Ghougna venait avec nous, courant, jappant, allant et venant en chienne de berger qu'elle était, bousculant le pauvre Triboul ; il se ramassait et marchait tout contre moi pour s'abriter.
L'été, lorsque j'allais me baigner, je les emmenais. Triboul nous regardait prendre notre bain, Chougna et moi; il n'en prenait pas, lui; il s'asseyait sur le sable auprès de mes habits, dont il interdisait l'approche aux passants. J'avais beau l'appeler en nageant, lui dire que ça le rafraîchirait, lui montrer Chougna; mal vêtu de son poil ras, et facilement frileux, il avait horreur de l'eau. Ghougna aussi avait commencé par la redouter, mais son épaisse toison l'étouffait et lui donnait soif de fraîcheur; et puis, son premier bain n'avait pas été absolument spontané : je l'avais jetée de force dans la mer. Je n'osais pas employer le même moyen avec Triboul, qui n'était pas mon chien et qui aurait pu aller se plaindre au perroquet de sa Jersiaise.
Cependant, un jour de juillet que le soleil semblait vouloir mettre les rochers en fusion, voyant Triboul crever de chaleur auprès d'une telle bai-
gnoire, j'eus pitié de son ignorance, je me dis : fais au chien des autres ce que tu voudrais que les autres fissent à ton chien, et, au moment où il s'asseyait solidement, je le saisis, j'entrai dans la mer et, lorsque j'eus de l'eau jusqu au buste, je le lançai au large. Il plongea, remonta, renifla, battit de toutes ses pattes, regagna la rive et, sans s'arrêter, sans tourner la tête , sans se secouer , fila au diable et disparut. En rentrant, je le trouvai à la maison, séché, n'y pensant plus, ne m'en voulant pas, trèsaimable.
Le lendemain, il m'accompagna sans difficulté, vint vers la mer, me suivit jusqu'à l'eau, se tint près de moi pendant que je me déshabillais, presque à la portée de la main, — mais pas tout à fait. Je mêlerai, il se leva ; je fis un pas, il s'éloigna, sans empressement, sans fuir, consentant à me précéder si je voulais me promener dans ce costume. Je fus obligé de me baigner sans lui ; il ne me vit pas plus tôt dans l'eau qu'il vint s'asseoir effrontément sur ma chemise, d'où il me jeta un regard de moquerie et de mépris, et, tout le temps, j'eus sur moi son ironie insolente. Lorsque je sortis, il jugea prudent de se tenir à distance.
Le jour suivant, je pris ma serviette ; Chougna, joyeuse et bruyante, accourut à la porte; Triboul la suivit; à l'instant où il franchissait le seuil, je l'em-* poignai brusquement, j'avais une corde dans ma
poche, je la passai à l'anneau de son collier, el je posai mon prisonnier à terre. 11 fut si stupéfait qu'il ne comprit pas bien d'abord, il marcha même un moment derrière moi, mais, sur la grève, la réalité lui apparut, et, furieux, humilié surtout, il se coucha sur le dos et refusa absolument d'avancer. Je me fâchai, je le menaçai, il ne (ît pas un mouvement. Cela me mit en colère, je ne voulus pas être vaincu par un chien et par un chien gros comme un rat, je tirai la corde et je le traînai sur le sable jusqu'à la lame.
Cette férocité l'intimida. 11 renonça à lutter. Les jours d'après, il fallait le voir marcher derrière moi, la corde au cou, sombre, courroucé, mais sans résistance. Cependant ceux qui le connaissaient avaient peine à croire qu'il se fût vraiment résigné et qu'il ne cherchât pas quelque chose.
Un jour, en arrivant sur la grève, j'entendis qu'il toussait.
Ce jour-là, il était venu de lui-même au-devant de la corde. La porte ouverte, il s'était mis à marcher, non plus derrière moi, tout au bout de sa corde, mais à côté de moi , sans empressement et sans gaieté, mais sa soumission n'était plus hostile, elle était plutôt triste et touchante. Sa douceur navrée m'avait déjà attendri; sa toux me fut un remords. Je me dis que je l'avais enrhumé, que j'avais abuséde ma force, que c'était très-mal, que j'étais responsable de sa
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santé. Je le détachai. — Le lendemain , à l'instant d'aller à mon bain, je le regardai : il toussait beaucoup. Il ne se baigna pas encore cette fois-là. Vint une semaine de pluie, pendant laquelle je ne me baignai pas non plus. Une observation que je fis, c'est que, pendant toute cette semaine humide, il ne toussa pas du. tout.
Ceci fut mon premier soupçon. Le soleil revenu, je fis une épreuve. Je pris ma corde et je la montrai à Triboul. Aussitôt il eut une quinte violente.
Je ne l'attachai pas encore. Mon orgueil humain ne pouvait croire un chien capable de cette imagination. Mais je renouvelai l'expérience. Toutes les fois que j'allais me baigner et que je lirais la corde de ma poche, le drôle avait des accès de toux effrayants ; mon bain pris, il était guéri jusqu'au bain suivant. Rien ne rend l'homme impitoyable comme d'avoir été dupe; dès que je fus certain que ce chien m'avait menti, j'eus une joie sauvage à le lier, et à plonger sa toux, et à la replonger ! Cette immersion prolongée le désenrhuma radicalement.
Il se dit que rien ne pouvait plus le proléger, et il se rendit. Il ne toussa plus jamais depuis, au moins quand nous n'étions que nous deux, car, dès qu'il y avait quelqu'un avec nous, il retombait malade, surtout si c'était Victor Hugo ; il pensait que les hommes de génie ça devait être meilleur que les autres et plus naïf, et sa toux était alors si plaintive et si suppliante
qu'en effet Victor Hugo inquiet intercédait pour lui et le sauvait de l'eau ce jour-là.
Triboul resta mon ami, un peu plus froid seulement, mais notre estime réciproque ne fit qu'augmenter. Il me trouvait très-savant d'avoir si bien guéri sa maladie, et moi je l'admirais sincèrement, lui ayant été supérieur.
Je serais bien iugrat si, dans les amis qui m'ont adouci ces années expatriées, j'oubliais les chiens et les chats, ces âmes profondes.
J'avais à Jersey une chatte à laquelle j'étais sérieusement attaché. Avant d'être ma camarade d'exil, elle avait été ma camarade de prison. Elle était née à la Conciergerie tandis que j'y étais, d'une chatte blanche qu'un condamné politique y avait apportée toute petite et qu'il avait eu le temps d'y voir grandir. Je l'avais préférée à trois frères ou sœurs qu'elle avait, pour son amabilité, pour son poil soyeux, pour' sa figure intelligente, et surtout pour ses deux grands yeux dont le regard était extraordinaire et avait vraiment quelque chose d'humain. Je l'avais demandée au possesseur de la mère.