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MON AMIE

il avait bien voulu me la donner, elle avait consenti ; je l'avais prise tout à fait en affection, je ne pouvais plus me passer de Grise (elle avait le nom de sa couleur), elle était sortie de prison avec moi et elle m'avait suivi à Jersey.

Ce fut une étrange impression pour une chatte née en prison et qui venait de faire cent lieues ensevelie dans un panier, de se trouver tout à coup clans l'espace, dans les grands vents, entre l'Océan et le ciel. Son regard, habitué aux sombres corridors et à ces cellules où il faisait nuit à midi, ne comprenait rien à ces splendeurs aveuglantes du soleil sur la mer. Le tourbillonnement des vagues au bas de la terrasse, leurs sauts immenses sur le mur, leur bruit, l'épouvantaient; elle y venait pour ne pas me quitter, mais elle rampait à terre, plate, effarée, se collant à mes pieds, ou bien elle me sautait brusquement à l'épaule, se roulait à mon cou et tâchait de se cacher la tête sous mon menton. Sa terreur ne la faisait pas partir avant moi. Mais, à mon premier pas vers la maison, elle y courait précipitamment, et, parvenue à la porte, tranquille, elle se retournait, m'attendait et me faisait cent caresses pour me remercier de rentrer.

Elle était craintive, délicate, tendre, féminine. Tout le monde l'aimait : dès la Conciergerie, personne ne lui résistait; les voleurs qui étaient nos domestiques avaient bien soin de ne pas lui faire de

■i.Mi LES MIETTES DE L'HISTOIRE.

mal; on nous enfermait dans nos cellules à dix heures du soir, un verrou plus gros qu'un bras maintenait une énorme porte ferrée, et, sois malade si tu veux, tu en as jusqu'à sept heures du matin ; quelquefois, au moment où l'on nous « bouclait, » Grise, qui ne savait pas bien encore les habitudes de la prison, n'était pas rentrée : il arrivait que les rondes de nuit, la trouvant qui gémissait à ma porte, manquaient à la consigne et lui tiraient le verrou.

A Jersey, elle avait ses privilèges. Elle dînait à table : elle avait son assiette à un angle, et elle s'arrangeait de manière à ne gêner personne. Dans ma chambx-e, elle était souveraine. Elle avait droit au meilleur fauteuil; une très-jolie femme lui avait brodé un coussin bien moelleux et bien riche, car les chattes aiment le luxe ; la nuit, pour avoir plus chaud, elle couchait sur mon lit; l'hiver, dedans; elle se glissait tout au fond, mes pieds sentaient son corps souple ; lorsqu'elle avait trop chaud, elle venait respirer au bord des draps, et j'avais un bonheur de père à trouver en me réveillant sa petite tète à côté de la mienne.

C'était la douceur même. Un jour, je la vis tout à coup bête féroce.

Elle venait de sortir, elle revint tenant entre ses dents quelque chose qu'elle posa au milieu de ma chambre. C'était une souris.

Avez-vous jamais assisté à l'exécution d'une

souris par un chat? Je ne crois pas que les hommes eux-mêmes aient inventé un supplice plus effrayant.

J'étais dans une de ces heures mauvaises où l'on en veut à la vie et où l'on est conteut de la mettre dans son tort. Je laissai faire.

La pauvre souris était là, immobile, muette, les yeux fixes, stupide. Grise fit mine de s'éloigner, vite elle s'élança pour fuir, mais un coup de patte la ressaisit. Grise la lâcha encore, et la souris essaya une nouvelle évasion qui ne fut pas plus heureuse. Ce fut ainsi pendant un quart d'heure, Grise la lâchant pour la reprendre, la laissant parfois aller un peu loin, mais, au moment où la prisonnière se croyait sauvée, sautant dessus avec une agilité incroyable et la ramenant de plus en plus meurtrie et saignante. Il vint un instant où la souris comprit que son ennemie s'amusait d'elle, elle renonça à « jouer » et ne fit plus un pas. Grise s'éloigna un peu, puis davantage, tourna la tête d'un autre côté, pensa à autre chose, regarda attentivement une mouche qui bourdonnait à la croisée, oublia tout à fait la souris; ça dura bien cinq minutes; à la fin, la souris reprit espoir, et brusquement fila vers la porte, mais déjà elle avait dans le cou la griffe inévitable. Dès lors, c'en fut assez, Grise eut beau s'en aller à l'extrémité de la chambre prendre la mouche au vol, s'étendre à terre, faire sa toilette, la souris refusa absolument de bouger. Grise, voyant que c'était une résolution

prise et que la ruse était inutile, essaya de la violence : elle bondit sur la souris et lui enfonça dans la chair ses griffes et ses dents. La souris, en effet, se mit à fuir en poussant des cris douloureux; Grise la poursuivait, la mordait, la lançait en l'air d'un coup de griffe, la recevait, la relançait, la cognait au mur, folle, ivre de sang, formidable, heureuse, effroyable, belle, tout son poil était hérissé, ses yeux brûlaient comme des charbons ardents, la tigresse qu'il y a dans la chatte reparaissait! Les cris de la souris s'affaiblirent, puis cessèrent, et, envoyée presque au plafond, elle retomba inerte. Elle était morte. Grise la considéra une minute, sembla dire : déjà! la poussa dédaigneusement dans un coin et alla se laver dans un rayon de soleil.

J'avais assisté à toute cette torture avec horreur, mais sans intervenir, désespérément joyeux d'avoir à reprocher à la nature cette agonie abominable, me disant : Cela regarde Dieu, il a fait ces choses-là, ce n'est pas à moi de les défaire, qu'il s'en tire comme il pourra ! Depuis, je m'en suis voulu souvent d'avoir permis cette atrocité, et, toutes les souris que j'ai vues au pouvoir d'un chat quelconque, je les ai délivrées.

Mais qu'est-ce donc que les souris ont pu faire aux chats dans leurs existences antérieures ?

Ils naissent avec cette haine héréditaire. Et, de peur qu'ils ne l'aient pas assez dans le sang, les

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