‹ Les miettes de l'histoireChapitre 45 sur 62 · UNE BIBLE EN COLÈRE · texte numérisé non relu

UNE BIBLE EN COLÈRE

Les Anglais s'en débarrassent plus consciencieusement qu'aucun peuple.

Je ne suis pas l'ennemi du dimanche; j'admets très-bien que, lorsqu'il y a six jours pour le relatif, il y en ait un pour l'absolu. Je préférerais qu'on ne fît pas deux parts de l'existence, ici le travail tout seul, là la méditation toute seule, que le labeur ne fût pas une brutalité et la religion, une fainéantise, que les deux se pénétrassent et se confondissent, que l'activité humaine eût une conscience plutôt qu'un relâche ; mais, dans l'état présent, il n'est pas inutile que l'humanité, courbée toute la semaine sur une besogne étroite et cupide, prenne un jour sur sept pour se relever un peu de terre et pour regarder l'invisible.

Mais dans la manière tranchante et implacable dont les Anglais s'acquittent de leur dimanche, on sent qu'ils ne veulent pas être dérangés le lendemain dans leur commerce et dans leur politique d'insulaires, c'est-à-dire d'égoïstes. Ils tiennent leur vie, comme leurs livres de compte, en partie double. Doit à Dieu un jour. Dieu est payé à l'échéance. Ils ne lui font pas tort d'une minute. Ils sont très-pieux depuis le samedi à minuit précis jusqu'au dimanche à minuit sonnant. La journée tout entière appartient à Dieu. L'homme cesse. Pas de théâtres. Pas de journaux. Aucun amusement. Une autre raison du dimanche, c'est la nécessité d'une halte pour ceux

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qui portent le poids du travail actuel, si lourd et si morne. Le pauvre paysan qui a sué six jours sur son sillon, le petit marchand qui a eu le nez collé sur son comptoir, l'ouvrier qui est rentré harassé et qui, la soupe à peine mangée, est tombé de sommeil, ont bien gagné un peu de repos et de distraction. Après avoir été toute la semaine ouvriers, marchands et paysans, ils méritent bien d'être hommes, d'être à eux, à leurs enfants, à leurs amis. En France, c'est le dimanche qu'on dîne en famille, qu'on s'égaye, qu'on va au spectacle en hiver, à la campagne en été; les boutiques s'éteignent, mais les bals s'illuminent. En France, le dimanche est le délassement du travail; en Angleterre, c'en est le remords. Tout est fermé. Les boulangers ne cuisent pas, les restaurants se barricadent, il n'est pas très-facile à un étranger de ne pas mourir de faim, un verre de vin que vous accorderait une taverne apitoyée coûterait trois guinées au tavernier, car la piété est rembourrée d'une amende et Dieu est protégé par la police. Les habitants eux-mêmes ne sont guère plus nourris; on regarderait toutes les cheminées d'une ville sans en voir sortir une seule fumée; pas une cuisinière n'allumerait un fourneau ; ah bien oui, des dîners de famille ! ils mangent les restes de la veille, non réchauffés, et du pain dur. Ils ne sortent que pour aller au prêche, graves, endimanchés, lugubres, côte à côte, sans se parler, sans tourner la tête, sans

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