‹ Les miettes de l'histoireChapitre 47 sur 62 · UNE BIBLE EN COLÉBE · texte numérisé non relu

UNE BIBLE EN COLÉBE

au mouvement humain, l'enraye maintenant. Il empêche les idées nouvelles de faire ce qu'il a fait luimême. Les vieilles religions sont comme les vieilles femmes, qui ne veulent plus qu'on soit jeune. C'était de la vie, du souffle, de l'émotion, de l'expansion, c'est de la roideur, de l'immobilité, des os sous du parchemin, et le froid de la tombe. Il y a comme cela en Angleterre un certain nombre de progrès pétrifiés.

L'Angleterre est la Chine de l'Europe.

L'intolérance, irascible en Angleterre, est enragée à Jersey. La population commença à devenir hostile aux réfugiés lorsqu'elle vit qu'ils n'allaient pas à la messe. Ils vivaient le dimanche comme les autres jours, mangeaient du pain dur puisqu'il n'y en avait pas de tendre, mais se faisaient faire par leur cuisinière un roastbeef et des pommes de terre, débauche infâme, travaillaient à leur jardin ou à leur livre, causaient de leurs sujets habituels, l'amélioration du sort des masses, l'éducation et le bien-être à répandre, la fraternité des peuples, les États-unis du monde, commettaient toutes ces impiétés.

Peu à peu l'hostilité devint de la colère. Je m'en aperçus à un symptôme inattendu.

C'était un dimanche.

On ne connaît pas le dimanche anglais quand on ne l'a vu qu'à Londres; il faut le voir à Jersey! A Londres, il n'est pas ennuyeux, il est plutôt écra-

saut; il a sa grandeur sinistre et sa beauté sépulcrale; ce tourbillon terrible qui s'arrête tout à coup et qui ne bouge plus fait songer à une tempête qui gèlerait; une palpitation sourde tressaille encore sous cette torpeur monstrueuse; on sent que cette ville tombée en catalepsie est vivante et se remettra demain dès l'aube à marcher, à trafiquer, à lâcher des flottes sur tous les océans. Mais le dimanche dans ces îles que le lundi ne réveille pas et dont la semaine est déjà un tas de dimanches ! le repos de l'inaction , la halte de l'immobilité, la cessation du rien, le cadavre de la mort !

Le premier dimanche que je passai à Jersey, ma montre s'arrêta.

On s'enferme chez soi et on s'y verrouille pour que le dimanche n'entre pas, on calfeutre les fenêtres pour ne pas entendre les psaumes , on baisse les rideaux pour ne pas voir passer clans la rue ces processions de spectres endimanchés, mais c'est en vain, tout à coup les cloches (êtes-vous comme moi? je hais les cloches) pénètrent par la cheminée en vous frappant au cœur de leurs tintements exécrables, et vous sentez le dimanche s'emparer de vous. Vite, vous vous évadez, vous vous en allez dans la campagne bien loin, en évitant les villages, en changeant de sentier dès qu'un clocher vous avertit, en regardant bien à chaque angle de haie si le dimanche ne bâille pas derrière.

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Ce dimanche-là, le printemps commençait. Je dois dire que les champs n'avaient pas l'air de savoir que ce fût un dimanche ; les aubépines, déjà tout en fleur, n'auraient pas eu plus de bouquets un mardi ni un jeudi ; les papillons couleur de soufre n'auraient pas couru plus gaiement les uns après les autres ; les bourgeons des pommiers n'auraient pas été plus blancs ni plus roses. Une vie immense était dans tout, dans les branches gonflées de sève, dans l'air qui semblait la respiration de la fécondité, dans la terre dont le flanc tressaillait, dans le vert tendre des feuilles naissantes. Au fond, la mer montante faisait aux rochers des jets d'eau prodigieux. Le sentier que je suivais était côtoyé d'un ruisseau bavard qui sautait dans les cailloux et qui ne s'était pas arrêté pendant les offices; dans un hêtre, un linot sans religion chantait autre chose que des psaumes à une linote qui l'écoutait en se rengorgeant au lieu de le renvoyer au prêche. Sur tout cela , ce sourire céleste qu'on nomme le soleil.

Toute cette joyeuse activité ne tarda pas à me faire oublier le dimanche à moi-même. Je l'oubliai tellement que je m'arrêtai à regarder une maison isolée. C'était une jolie maison basse et longue, à un seul étage, séparée de la route par un jardin bien tenu que terminait une haie déjà verte et odorante. Ce qui avait appelé mon attention, ce n'était pas la maison, quelconque, propre et nette à l'extérieur

comme toutes les maisons jersiaises, c'était un rosier géant qui encadrait la porte, la surmontait, escaladait l'étage et atteignait le toit. Pendant que je l'admirais en détail, mes yeux furent tirés vers une fenêtre du rez-de-chaussée. C'était une fenêtre comme une autre, à guillotine, cela va sans dire, vitres récurées de la veille, la moitié inférieure tendue d'un rideau de mousseline blanche bordé de dentelle en coton. Mais la particularité de cette fenêtre, c'est que le rideau était surmonté d'un livre ouvert, le texte tourné vers la route, comme pour être lu par les

Le rideau m'empêchait de voir ce qui supportait ce livre, mais je m'aperçus qu'il remuait; c'était donc une main qui le tenait; c'était donc pour moi qu'il était là. Je le regardai plus attentivement. C'était la Bible. Alors je compris.

L'habitant de la maison me donnait une leçon de dimanche. Il était offensé dans sa religion de me voir me promener. Il me disait : — Le dimanche, on ne se promène pas, on lit la Bible.

J'allais lui répondre: — Moi, je lis la nature; mais le livre s'agita avec violence, la leçon s'impatientait et le conseil devenait un ordre, puis la main qui tenait le livre apparut au-dessus du rideau, puis le bras, puis une figure irritée et menaçante.

C'était une petite fille de six à sept ans.

— Oh ! me dis-je, les hommes, ce n'est rien.

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