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SCENE DEUXIEME

Henri VI, qui, à six ans, avait été sacré roi de France dans Notre-Dame de Paris, et qui avait eu pour hochet la France et l'Angleterre, avait été obligé de lâcher la France d'abord, et sentait maintenant l'Angleterre lui échapper. Tout se soulevait contre ce roi imbécile qui avait eu Paris et qui se l'était laissé prendre. Warwick et le duc d'York le battaient et le faisaient prisonnier à Northampton. L'année suivante, sa femme, Marguerite d'Anjou, le reprenait à Saint- Albans, après avoir battu et tué York à Wakefield ; mais le fils du mort accourait avec une armée nombreuse, Warwick en tête.

Ce nom seul décuplait l'armée. Richard Nevil, comte de Warwick, était le victorieux, le tout-puissaut, le faiseur de rois, comme on commençait à l'appeler. Elle essaya de le gagner. Mais qu'offrir à cet homme qui disposait de la royauté à son caprice, qui changeait les rois quand ils l'ennuyaient? Elle lui offrit la seule chose qui lui manquât, le nom de roi. Warwick reçut un parchemin, signé Henri VI, le nommant roi des îles de Wight, Jersey, Guernesey, etc. Mais Warwick tenait peu à être roi, lui qui les faisait, et à avoir quatre ou cinq méchants îlots, lui qui avait l'Angleterre ! Il déchira le parchemin, battit le roi à Towton, et proclama Edouard IV.

Après la défaite de Towton, Marguerite, se sentant impuissante contre Warwick, essaya de lui susciter un ennemi de sa taille. Elle passa en France. Louis XI, dont le règne commençait, et qui avait plus d'un démêlé avec ses comtes, ne devait pas voir sans colère un comte déposséder un roi si facilement; cette royauté errante, le roi en Ecosse avec quelques fuyards, la reine sur la mer parmi le vent et l'écume, c'était un mauvais enseignement du respect que les sujets doivent aux princes, et Louis XI, si roi, n'allait pas mieux demander sans doute que de rétablir le roi sur le trône et la royauté dans la vénération.

Louis XI reçut très-mal Marguerite, la rudoya

publiquement, lui reprocha son mari et lui refusa tout, hommes et argent.

Mais, quand elle fut rentrée chez elle, désespérée et seule, un homme vint la trouver et lui dit que, si elle avait besoin de gens de guerre, il y avait quelqu'un qui pourrait lui en procurer.

Cet homme lui conseilla de ne pas partir sans avoir vu le comte de Maulévrier.

Marguerite vit donc le comte de Maulévrier, qui, malgré le mauvais accueil du roi et la disgrâce ouverte de l'ex-reine, eut l'audace de lui offrir ses services.

Les conditions du marché furent que Maulévrier irait avec deux mille hommes bien choisis rejoindre Henri en Ecosse, et qu'en récompense il aurait la seigneurie de Jersey et des îles normandes.

Là-dessus, Maulévrier recruta, sans trop se cacher, et Louis XI , qui avait de bons yeux, n'en vit rien.

Maulévrier, ayant ses deux, mille hommes, s'embarqua, rejoignit Henri VI, et lui fit d'abord reconnaître et signer le marché. Puis, il resta près du roi avec ses hommes, et donna le papier signé à un gentilhomme normand de ses amis, nommé Surdeval, qu'il chargea d'aller prendre Jersey en son nom.

Surdeval, pas plus que Maulévrier, ne s'exagérait la puissance du parchemin royal. Il savait comme les Jersiais tenaient à leurs privilèges , et il

pensait bien que, lorsqu'il leur montrerait le papier du roi Henri, eux lui montreraient la charte du roi Jean .

Donc, au lieu d'aller à Jersey directement, il retourna en France, et, sans que Louis XI en vît encore rien, équipa un navire, leva des hommes, renforça son titre de toutes les épées qu'il put trouver. Cette reliure donna quelque solidité au parchemin.

Surdeval vint avec son navire jusqu'à une lieue de la côte de Jersey; mais là, il n'avança plus et attendit le soir. I^e jour tombé, il prit un canot et se fit porter à terre. Quand il ne fut plus qu'à quelques coups de rames du rivage , il parut hésiter sur l'endroit où il débarquerait, et dit aux rameurs de côtoyer la grève.

La nuit avait fait la grève déserte. Pas une figure humaine, pas un bruit, sinon celui des mouettes et des courlis , qui , réveillés en sursaut, s'envolaient en poussant un cri rauque.

Soudain, derrière un rocher, quatre formes humaines surgirent. Les matelots, inquiets, allaient retourner la barque pour prendre le large. Mais Surdeval les arrêta.

— Accostez ! dit-il.

Les quatre formes humaines étaient venues jusqu'au bord de l'eau. C'étaient, autant que l'obscurité permettait de les distinguer, quatre hommes de mine haute et dure. Tous quatre avaient de longs

manteaux qui laissaient passer le bout de longues épées.

L'un d'eux se pencha vers le canot, et, après un moment d'examen, dit : — Marguerite?

Surdeval répondit : — Guidou.

— Bien, dit l'homme au manteau. Descendez.

Surdeval mit pied à terre et renvoya les matelots au navire. Puis, avec les quatre hommes aux longues épées , il prit le chemin du château de Gorey.

Le gouverneur de Jersey était alors un nommé Nenfant, qui tenait sa place d'Henri VI. Il allait se mettre au lit lorsqu'on lui dit que les quatre seigneurs de Saint-Martin, Guidou, Radulphe, Guillaume et Jean, avaient besoin de lui parler pour affaires pressantes.

Il se rajusta et passa dans la pièce où ils étaient.

Voyant cinq visiteurs au lieu de quatre, il regarda Surdeval.

— Qui ètes-vous ? demanda-t-il.

— Vous allez le savoir, répondit Radulphe.

Et, se tournant vers Surélevai :

— Vous avez le parchemin?

— Le voici.

Surdeval tira de sa poche la convention signée Henri VI.

— Lisez, dit-il au gouverneur.

Nenfant lut et pâlit. Quand il eut uni de lire, il dit : — Diable! et ne dit plus rien.

— Ah çà, reprit Guidou, j'espère que vous n'hésitez pas à obéir au roi ?

— Non, certes, répondit Nenfant. Seulement, je me demande qui est-ce qui est le roi ?

Les quatre seigneurs de Saint-Martin se récrièrent tout d'une voix. Le gouverneur se mettraitil du côté des révoltés et entrerait-il en rébellion, lui aussi, contre un roi auquel il devait tout, qui l'avait choisi et maintenu, qui l'avait nommé pour cinq ans d'abord, et qui venait de le prolonger pour cinq ans encore ? Qu'alors il prît garde à lui ; que son ingratitude pourrait bien être de l'imprévoyance ; qu'Henri VI , surpris par la trahison , avait pu avoir un moment le désavantage, mais que, maintenant, la France était avec lui, et qu'il allait aisément venir à bout d'une poignée de sujets rebelles; que, redevenu maître, il se souviendrait de la manière dont Nenfant aurait répondu à ses ordres , et qu'ainsi Nenfant avait le choix entre un échafaud et une baronnie.

Puis, sur une réponse douteuse, les quatre seigneurs de Saint-Martin allèrent parler aux soldats qui veillaient cette nuit-là, et leur présentèrent Surdeval comme un homme qui apportait de bonnes nouvelles. Henri YJ avait écrasé les révoltés dans une bataille décisive. Le roi de France avait aidé le roi d'Angleterre, la paix était faite à jamais entre les deux pays, plus d'inquiétude d'aucun côté, il n'y avait plus qu'à se réjouir. Là-dessus, on défonça des barriques de vin, et, trois heures après, ceux qui n'étaient pas endormis étaient ivres.

Guidou avait jugé convenable de compléter la fête en allumant un feu de joie sur la plus haute tour.

Il était à peu près deux heures du matin. Ceux des soldats auxquels il restait des oreilles crurent entendre subitement comme des cris vite étouffés et le bruit d'un corps qui aurait roulé du haut en bas des rochers.

Deux ou trois se levèrent pour aller voir et firent quelques pas en trébuchant. Mais, au moment de sortir, ils reculèrent sous une irruption d'épées et de haches.

Inutile de dire que c'étaient les Fiançais de Surdeval, qui, avertis par le feu de la tour, avaient abordé à quelque dislance du château, s'étaient silencieusement glissés au bas des murs., avaient trouvé une petite porte ouverte par mégarde, et, aperçus par une sentinelle, l'avaient tuée et jetée à la mer.

Le vacarme réveilla les dormeurs. Mais les uns, surpris, dans l'obscurité, furent cernés avant de rien comprendre. Les autres, ivres-morts, n'étaient pas capables de retrouver leurs armes. D'ailleurs, ils voyaient les seigneurs de Saint-Martin accueillir et diriger les nouveaux venus, et, dans leur hébétement stupide, ils ne savaient plus ce que tout cela voulait dire. Quelques-uns, cependant, résistèrent. D'autres coururent prévenir le gouverneur.

Après sa conversation avec les seigneurs de Saint- Martin, le gouverneur, embarrassé de choisir entre deux rois, dont l'un pouvait revenir et dont l'autre pouvait rester, n'avait trouvé rien de mieux que de continuer ce qu'avait interrompu cette visite malencontreuse. Il s'était couché. Chose inouïe! malgré le tumulte, malgré les voix, et les pas, et le cliquetis du fer, le gouverneur dormait profondément. Il dormait d'un sommeil obstiné, sourd, inexorable. Il fallut le secouer rudement pour qu'il ouvrît les yeux. Mais, comme il les ouvrait, Surélevai et une trentaine ele Français envahirent la chambre.

Ici, Nenfant fut héroïque. Il cria, il appela aux armes sa garnison désarmée ; il refusa de se rendre, et lutta, seul, sans même une dague, sans vêtements, contre vingt épées. Enfin, épuisé, renversé, lion vaincu par le nombre des chasseurs, il tomba avec gloire et sans une égratignure.

— Rendez-vous, lui dit Surdeval en lui mettant

un genou sur la poitrine et une hache sur la tête.

— Non ! répondit le valeureux gouverneur.

— Vous n'êtes qu'un Nenfant, dit Surdeval.

Ce calembour, très-historique, vaut bien le Personne de YOdysssée.

Et Surdeval abaissa sa hache à côté du gouverneur.

Puisqu'il ne voulait pas se rendre, on le prit. On le lia de cordes solides, comme il convenait pour un gaillard si terrible, et on l'enferma dans sa chambre avec deux soldats à sa porte.

Maîtres de Mont-Orgueil, les Français n'attendirent pas le jour. Us serrèrent précieusement en lieu sûr la garnison prisonnière, et, guidés par les seigneurs de Saint-Martin, allèrent s'emparer des environs. Le seigneur de Saumaresq fut pris. Mais l'alarme fut vite donnée ; les Jersiais se levèrent, et ne consentirent pas à être vendus comme un troupeau de moutons.

La guerre fut acharnée et longue. Les Français finirent par soumettre les six paroisses de l'est; mais les six autres, Saint-Ouen, Saint-Pierre, Saint-Bre-

lade, Saint-Laurent, Saint-Jean et Sainte- Marie, ne purent' jamais être réduites.

Maulévrier vint à Jersey. Dans tous les actes publies, il se qualifiait de « Pierre de Brézé, comte de Maulévrier, etc., seigneur des îles de Jersey, Guernesey, Aurigny, etc., conseiller et chambellan de notre souverain sire le roi de France. »

Il fit une constitution libérale, ayant pour base le système électif, et plusieurs de ses ordonnances, encore aujourd'hui, régissent Jersey.

Les six paroisses conquises obéissaient malgré elles; mais les autres ne voulurent jamais se résigner à être mises, comme un sac d'écus, dans la poche d'un aventurier.

L'âme de la résistance était le seigneur de Saint- Ouen, Philippe de Carteret. Maulévrier fit tout ce qu'il put pour le prendre. Un jour, il y réussit presque.

Philippe de Carteret était passionné de la pèche. Une fois qu'il péchait à sa mare, près de la baie Saint-Ouen, des Français, qui le guettaient, vinrent sans bruit par la falaise, et arrivèrent tout près de lui. Philippe avait le dos tourné et ne pouvait les voir. Mais le soleil, qui se couchait derrière eux sur la mer, allongea tout à coup leur ombre sur l'étang, comme si cette eau, qu'aimait le seigneur de Saint- Ouen, voulait l'avertir du péril. Il se retourna, les vit et n'eut que le temps de sauter sur un cheval qu'il

avait toujours avec lui. 11 monta au galop la colline qui le menait à son manoir; mais il s'arrêta court en voyant une autre troupe de Français qui l'attendaient au sommet. Ceux-ci étaient à cheval et se ruèrent sui Philippe de Carleret. Il tourna bride et, serré de près, s'engagea dans le val de la Charrière. Le cheval était bon et ne regardait pas plus que le maître aux haies et aux trous qu'il fallait franchir pour fuir plus vite; il y eut cependant une crevasse où le maître et le cheval auraient eu le droit d'hésiter : elle avait dix-huit pieds de profondeur et vingt-deux de large; mais les Français arrivaient : Philippe de Carteret donna un coup d'éperon , le brave cheval sauta et atteignit l'autre bord. C'en fut trop; il tomba mort. N'importe! il avait sauvé son maître. Les gens de Maulévrier s'abstinrent d'aller plus loin, et Carteret put regagner à pied son château, qui n'était plus qu'à quelques pas.

Disons, à l'honneur du seigneur de Saint-Ouen, que, le soir même, il vint, bien accompagné cette fois, chercher son cheval mort, et qu'il l'enterra dans son jardin, comme un ami auquel il devait la vie.

Donc Jersey était coupée en deux moitiés, l'une gouvernée par Philippe de Carteret au nom du roi d'Angleterre, l'autre par le comte de Maulévrier au nom du roi de France.

Cependant Edouard IV s'était assis. Les deux mille hommes de Maulévrier n'avaient pas empêché Warwick de battre encore Marguerite à Hexham, de refaire Henri prisonnier, et de l'enfermer à la tour de Londres. Edouard était solide sur son trône, d'où une humeur de Warwick devait le renverser quelques années après; mais, dans ce moment, Warwick et lui étaient les meilleurs amis du monde. Tranquille quant à l'Angleterre, il daigna penser à cette île que son rival avait vendue, et qui, depuis huit ans, déchirait à coups d'épée la signature d'Henri VI.

Une flotte anglaise, commandée par Richard Harliston, vint à Guernesey. Un soir, une barque atterrit à la pointe ouest de Jersey; un homme en descendit et se fit conduire au manoir de Saint-Oueu. C'était Richard Harliston.

Jl passa la nuit avec Philippe de Carteret et se rembarqua avant l'aube.

Quatre jours après, tout l'ouest de l'île se rua sur Mont-Orgueil, entraînant au passage tous ceux: de l'est, qui subissaient à contre-cœur la domination française. Maulévrier élait alors en France. Surdeval, qui gardait le château en son absence, stupéfait de l'audace des Jersiais, se prépara aussitôt à sortir et à en finir d'un coup. 3Iais. les préparatifs à peine commencés, on signala des voiles à l'horizon. C'était la flotte de Harliston qui arrivait de Guernesey. Les Français allaient être bloqués par terre et par mer.

Le premier effort de la flotte fut de s'emparer des navires que les Français avaient dans le polit port de Gorey. Il ne fallait pas que Surdeval put envoyer prévenir Maulévrier en France. La garnison défendit énergiquement ses barques; mais, prise des deux côtés, elle n'était pas en force pour résister à la fois à une flotte et à un peuple. Bricks et canots, tout fut perdu.

Il ne resta bientôt à Surdeval que le château et le courage. Les murailles étaient solides, le cœur aussi. La résistance fut meurtrière. Tous les jours, les Français sortaient brusquement, tombaient sur les Jersiais, leur tuaient beaucoup de foule et quelque chef, le seigneur de Rozel, par exemple, et rentraient joyeux.

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Si bien que les Jersiais finirent par trouver qu'ils étaient un peu près de leurs assiégés, et se retirèrent à distance, renonçant à tout assaut et se contentant de couper aux Français les communications avec l'île. Car, bien que les six paroisses soumises se fussent soulevées depuis le siège, les paysans et les marchands, tout en détestant les Français, n'auraient pas refusé de continuer à leur vendre des vivres; seulement, le patriotisme les leur aurait fait vendre plus cher. La patrie des marchands a volontiers pour frontières les cordons de leur bourse.

Les assiégés alors commencèrent à s'inquiéter un peu. Les sorties devenaient dangereuses, à cause de l'éloignement, qui aurait donné le temps à Richard Harliston d'avancer et de débarquer. Ils n'avaient donc plus l'espérance de tuer tant de gens à Philippe de Carteret que les Jersiais finiraient par se dégoûter et s'en aller. Les vivres devenaient rares. Une île et une flotte n'auraient pas suffi contre cette poignée d'hommes; la famine s'en mêlait.

Il y avait cinq mois que le siège durait. Les provisions étaient épuisées. Le pain était un souvenir. Maulévrier guerroyait je ne sais où, et pensait à autre chose. Les Français cherchaient en vain une issue à cette situation impossible. L'idée de capituler ne leur vint pas.

Si seulement on avait pu prévenir Maulévrier ! Mais pour cela il aurait fallu un bâtiment, une chaloupe, un canot. Pour construire une barque, ce n'étaient pas les charpentiers qui manquaient; mais les coups de marteau s'entendraient du dehors, la flotte serait prévenue et saisirait la barque au premier coup de rame.

Un matin, les charpentiers s'assemblèrent sur la plate-forme la plus ouverte aux regards des assiégeants, et là, sans gêne, sans mystère, prirent des planches et se mirent à tailler, à courber et à clouer.

Les coups de marteau ne tardèrent pas à pleuvoir dru comme grêle, et, comme si ce n'était pas assez de bruit, le chœur des voix s'ajoutait à l'orchestre des marteaux.

Cette musique insolente taquina un peu les Jersiais. Mais ils se rassurèrent en se disant qu'ils assisteraient jour par jour à la construction du bateau, qu'ils sauraient donc le moment où on le lancerait, et qu'ainsi il ne pouvait leur échapper.

Les charpentiers ne se pressaient pas. Ils allaient

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lentement et à leur aise, comme des gens sûrs d'arriver. Ils défaisaient quelquefois un jour ce qu'ils avaient fait la veille. Au bout d'une semaine, ils n'avaient encore terminé que le squelette.

Des groupes de Jersiais venaient parfois jusqu'au pied du château. Les Français les laissaient approcher et regarder, et se moquaient d'eux, et leur faisaient admirer la délicatesse et la solidité de leur travail. Mais que craindre? Il serait temps d'avoir peur quand le bateau serait fini.

Une nuit, — le bateau était encore loin de son achèvement, et, au train dont les charpentiers avançaient, il y en avait bien encore pour une douzaine de jours, — la nuit était noire, la marée montante faisait du bruit au bas des rochers; une cave s'ouvrit, et il en sortit un bateau poussé et porté par dix hommes robustes. Celui-là était complètement terminé. Les dix hommes le glissèrent avec précaution au flanc de la falaise, le mirent à l'eau et hissèrent la voile.

Ne pouvant faire un bateau, les assiégés en avaient fait deux.

Pendant que l'un s'étalait publiquement, bruyamment, parmi les chansons, d'autres charpentiers frappaient plus modestement sur un autre bateau qui se faisait plus vite. Il y avait deux coups de marteau et il n'y avait qu'un bruit.

Six. hommes bien armés montèrent clans la bar-

que. Le vent éiait bon. Surdeval vit le bateau partir et disparaître. Mais il fallait traverser la flotte anglaise.

Les six: hommes avaient bon espoir. Ni lune, ni étoiles. Le vent emplissait assez la voile pour qu'elle ne clapotât pas. On ne les entendrait pas, et, si on les voyait dans cette nuit sombre, ce ne pourrait être que quand ils seraient déjà à la hauteur des navires. Alors, le temps qu'on se mît à leur poursuite, ils gagneraient de l'avant.

Au bout de quelques minutes, ils entendirent le brisement de la vague à la quille des navires. — C'était le moment décisif.

La flotte anglaise fermait le passage par un arc de cercle dont les deux extrémités s'appuyaient sur la grève. Il n'y avait donc pas à essayer de passer en dehors, il fallait couper le cercle.

Le canot piqua bravement entre les deux premiers navires venus, et fila roide.

Les deux navires dormaient. Pas un homme sur le pont. Pas un mouvement, pas un souffle. Les six Français arrivèrent aux navires, glissèrent entre deux, atteignirent l'arrière, et alors — virent se démasquer quatre longues et minces barques qui s'élancèrent après eux.

En même temps, ils aperçurent devant eux trois navires qui louvoyaient et qui barraient la route.

La construction du deuxième canot avait été dénoncée par un Jersiais fait prisonnier dans une sortie, qui avait entendu les coups de marteau de l'intérieur et qui avait prévenu Philippe de Carteret en lançant une lettre au bout d'une flèche.

Les Français furent pris, — non pas tous les six, car ils luttèrent rudement, et, pour en prendre deux, il fallut en tuer quatre. Harliston en garda un et débarqua l'autre, afin qu'il allât porter la nouvelle au château.

Ceci fut le dernier coup. Il n'y avait plus rien à espérer. La faim ne pouvait plus attendre. Les Français capitulèrent. Mais ils n'ouvrirent le château qu'à la condition qu'on leur laisserait leurs armes et leurs bagages et qu'on les porterait en France. Et ils remirent les clefs à Richard Harliston, et non à Philippe de Carteret, pour témoigner que ce n'était pas à Jersey qu'ils cédaient, mais à l'Angleterre.

Jersey remercia les Anglais en mettant les armes d'Angleterre sur chacune des lours. C'était l'Angleterre, en effet, qui l'avait délivrée. Il est vrai que c'était l'Angleterre qui l'avait vendue. Jersey devait aux Anglais la reconnaissance qu'on aurait à un chirurgien qui vous briserait la mâchoire pour vous rendre le service de vous la recoudre.

J'aurais mauvaise opinion du cœur de mes lecteurs s'ils n'étaient pas curieux de savoir ce que devint ce brave Nenfant qui avait résisté si héroïquement, dans son lit, à l'invasion des Français.

Le seul détail qui dérange un peu la fière figure qu'aurait dû lui faire dans l'histoire cette énergie, c'est que, quelques jours après la prise du château, au lieu de le traiter en prisonnier de guerre et de le mettre à rançon selon l'usage d'alors, les Français le renvoyèrent purement et simplement à Henri VI, qui ne lui en voulut pas le moins du monde de sa résistance furieuse et le fit baron tout comme s'il n'eût pas lutté. Quand on lui parlait de Mont- Orgueil, il se défendait mollement de l'avoir livré. La bataille d'Hexham arriva, où Henri fut battu et repris , et d'où Nenfant s'échappa à grand' peine. Alors il jura que les seigneurs de Saint-Martin avaient tout fait et qu'il avait été le premier trahi. Mais il se cacha prudemment. Six ans après , Warwick, mécontent d'Edouard IV, le jeta par terre, tira Henri VI de la tour de Londres et le re-

mit sur le trône. Nenfant reparut et avoua tout à fait que c'était lui qui avait ouvert le château. Mais Henri n'avait pas duré quelques semaines qu'Edouard marcha sur Londres, prit Henri pour la troisième fois, battit et tua Warwiek à Barnet, battit et prit Marguerite et son fils à Tewksbury. Cette fois, il ne voulut plus qu'Henri lui échappât. Henri mourut. Cette fois aussi, Edouard eut pitié de ce malheureux Nenfant, obligé de changer de biographie à chaque flux et reflux de cette royauté mouvante. Il l'avait fait prisonnier à Tewksbury ; pour lui épargner ia fatigue d'une nouvelle tergiversation, il le fit décapiter.

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