‹ Les miettes de l'histoireChapitre 6 sur 62 · JUSTICES · texte numérisé non relu

JUSTICES

Edouard IV venait de mourir, laissant deux fils, mais un frère. Ce frère, Richard de Glocester, s'empressa de massacrer ses deux neveux. Les assassinés ne sont jamais bien morts : un des enfants d'Edouard ressuscita subitement en Flandre ; les amis d'Edouard y coururent, entre autres Richard Harliston, qu'Edouard IV avait fait capitaine des îles normandes, et qui reconnut parfaitement le fils de son bienfaiteur — dans le fils d'un perruquier; ce qui ne prouve pas qu'il y ait toute la différence désirable d'un fils de perruquier à un fils de roi. Quand ce faux enfant d'Edouard eut été

pendu à Tyburn, Richard Harliston n'osa pas revenir à Jersey, où le roi d'Angleterre ne lui aurait pas pardonné de n'avoir pas su distinguer une couronne d'une perruque.

Le roi d'Angleterre n'était déjà plus Richard III ; à peine assis depuis dix-huit mois sur le trône qu'il avait escroqué, il avait été défait et tué par le comte de Richmond (Henri VII). Telle est la misère des crimes humains; on est infâme éternellement pour régner quelques mois dans les remords et dans les transes.

Naturellement, Henri VII destitua Harliston de la capitainerie des îles, et y mil un meilleur connaisseur en nez de rois.

Le nouveau capitaine, Matthieu Baker, fut froidement accueilli à Jersey. Harliston était cher aux Jersiais pour avoir expulsé les Français de Mont- Orgueil. Puis, le seigneur de Saint- Ouen avait épousé sa fille Marguerite, et n'était pas bien disposé pour le remplaçant de son beau-père. Philippe de Carteret, qui lui-même s'était illustré par sa

résistance à l'occupation française, fut bientôt le chef de tous les mécontentements et de toutes les réclamations. La lutte s'engagea entre l'homme populaire et l'homme royal ; elle dura longtemps ; l'opposition était partout; le capitaine ne pouvait la ployer : il résolut de l'écraser.

Un jour, Matthieu Baker allait à cheval de Mont- Orgueil à Saint- Hélier , où la Cohue (la Cour royale) ouvrait ce jour-là.

Il avait avec lui l'un de ses gens, mal famé dans l'île, nommé Roger le Bouteiller. Ce Roger avait d'abord appartenu à Philippe de Carteret.dont il était secrétaire; mais il s'était conduit de telle sorte qu'il aurait été pendu si Philippe n'avait eu pitié de lui et ne s'était borné à le chasser. Roger était allé s'offrir it Matthieu Baker, qui l'avait accepté précieusement.

Le capitaine donc et son serviteur allaient à Saint-Hélier; mais, lorsqu'ils furent près de la ville, au lieu d'y entrer directement, ils tournèrent à droite, et s'enfoncèrent dans la campagne. C'était sans doute parce qu'il n'était pas encore l'heure, et qu'il n'eût pas été convenable que le gouverneur arrivât le premier. Ils firent deux lieues sur la roule qui conduisait au manoir de Saint-Ouen, et alors attendirent, causant à voix basse.

Us n'attendirent pas longtemps. Bientôt ils virent venir vers eux une cavalcade. C'était Philippe de

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Carteret qui se rendait aussi à la Cohue, escorté de ses gens.

Matthieu Baker et Roger le Bouteiller retournèrent leurs chevaux du côté de la ville, et, marchant au pas, se laissèrent rejoindre.

Philippe de Carteret, qui élait en retard, trottait lestement. Il eut vite atteint Matthieu Baker. Il était fort gai, parce que sa femme lui avait, l'avantveille, donné un fils, qui était le douzième, bien qu'elle n'eût encore que vingt-huit ans. Il salua le gouverneur, mais d'un salut si hautain qu'il eut été plus poli de passer sans le voir, et il n'arrêta ni ne ralentit son cheval.

Lorsqu'il fut, lui et les siens, à vingt pas en avant :

— Hé ! cria tout à coup Roger le Bouteiller, hé ! sire de Carteret, vous laissez tomber un parchemin.

Philippe et ses gens regardèrent. Ils virent en effet un papier à terre. Le seigneur de Saint-Ouen, sans revenir vers ces deux hommes qu'il détestait, fit signe à un de ses domestiques d'aller le ramasser. Mais Roger le Bouteiller prévint le domestique ; il sauta de l'étrier, et prit le parchemin, qui était une lettre.

— Donnez, dit le domestique.

— A moi ! commanda Matthieu Baker, qui s'était approché, et qui avait lu la suscription de la lettre.

Il s'empara du parchemin.

— Comment! réclama le seigneur de Saint- Ouen. Retiendrez- vous ce papier qui est à moi?

— Oui, répondit le capitaine, et peut-être aussi retiendrai-je celui à qui est ce papier.

— Qu'est-ce à dire? demanda Philippe de Carteret.

— Vous le saurez à la Cohue; j'y vais ; suivezmoi , si vous l'osez.

Et, piquant son cheval, il partit avec Roger, non plus au pas cette fois, mais au galop.

Philippe de Carteret pressentait vaguement un péril. Qu'était-ce que ce parchemin dont on le menaçait? 11 ne se souvenait pas d'avoir pris sur lui aucun papier. Il interrogea ses gens; ils n'avaient vu rien tomber, et cependant ils se tenaient derrière lui.

Il se hâta vers la ville, ne voulant pas que Matthieu Baker eût le loisir de faire ses machinations. Tous ceux de la Cour royale étaient déjà sur leurs sièges quand il entra, et l'on allait commencer. Philippe de Carteret prit sa place, et le bailli ouvrit la séance.

Mais Matthieu Baker se leva :

— Monsieur le bailli, dil-il, je vois ici sur le banc des jurés-justiciers quelqu'un qui n'a pas droit de siéger.

— Qui donc? demanda le bailli.

— Le sire de Carteret.

Ce fut un grand tumulte dans l'assemblée. Pliilippede Carteret se dressa comme un homme insulté, mais il se contint.

— C'est la première fois, dit-il d'une voix grave, qu'on ose me contester ma place sur ce banc. Je voudrais bien connaître pourquoi je n'y ai plus droit.

— Parce que c'est le banc de la justice, et non celui de la trahison.

— Je suis un traître? éclata Philippe. Et de qui tenez-vous cela?

— De vous-même, répondit le gouverneur, en tendant au bailli le parchemin ramassé par Roger.

C'était une lettre de Philippe de Carteret à son beau- père Richard Harliston, en Flandre. Cette lettre assurait Harliston du bon souvenir qu'il avait laissé dans l'île; tous les habitants étaient dévoués aux Carteret et hostiles au nouveau gouverneur ; rien ne serait plus facile que de les soulever; Harliston n'avait qu'à venir seulement avec trois navires; Matthieu Baker serait seul contre tous; on s'en débarrasserait par la potence, et l'on déclarerait

l'île indépendante de l'Angleterre ; si les Anglais venaient la reprendre, on se défendrait contre eux comme on s'était défendu contre les Français, qui n'avaient jamais pu réduire Jersey, même ayant Mont-Orgueil; au besoin, si l'on n'était pas assez fort, on se donnerait aux Français, à la condition qu'ils feraient Harliston capitaine et Philippe bailli.

— Cette lettre n'est pas de moi ! s'écria Philippe de Carteret. Montrez.

— C'est votre écriture, dit le bailli en lui faisant passer la lettre.

— C'est un faux !

— Si vous niez l'écriture, dit Matthieu Baker, nierez- vous aussi le sceau?

— Non, répondit le seigneur de Saint-Ouen , c'est bien mon vrai sceau , mais il m'a été volé.

— Messieurs les jurés justiciers vous croiront s'ils peuvent, reprit le gouverneur, mais moi je vais dire des faits.

Et il raconta que , venant derrière Philippe de Carteret et ses domestiques , il avait vu tomber cette lettre de l'habit du seigneur de Saint-Ouen, qu'il l'avait ramassée , que Philippe , la lui voyant entre les mains , était revenu fort ému pour la lui arracher, mais que lui, qui avait lu qu'elle était adressée à un traître, avait refusé de la remettre ailleurs que devant la cour.

— Défendez- vous, dit le bailli à Philippe.

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— Je ne me défends pas. dit Philippe, j'accuse. Le seigneur capitaine s'est mal souvenu de celui cpii a l'amassé le papier; ce n'est pas lui, mais un de ses serviteurs, qu'il a oublié de faire paraître dans son récit. H me permettra d'avoir meilleure mémoire. Ce serviteur du capitaine m'a crié que je laissais tomber un parchemin ; ce serviteur a de bons yeux, carmes domestiques qui étaient derrière moi n'avaient rien vu ; je me suis ému si peu que je n'ai point fait un pas ; un de mes domestiques est allé pour ramasser ce papier . mais le serviteur du capitaine s'est précipité dessus et l'a remis à son maître. Or, ce serviteur , c'est un homme que j'ai sauvé de la corde ; c'est un méchant qui a deux motifs de me haïr : il m'a fait du mal, et je lui ai fait du bien. J'accuse Roger le Bouteiller d'avoir fabriqué cette lettre.

— Une accusation n'est pas une preuve, ricana Matthieu Baker.

— Je la prouve, répliqua Philippe, en disant pourquoi Roger le Bouteiller allait être pendu lorsque je lui ai sauvé la vie : c'était pour avoir contrefait mon écriture et dérobé mon sceau.

La réplique était si nette, que le bailli trembla, craignant d'être obligé de donner tort au gouverneur. Ce bailli s'appelait Le Hardi ; mais il était le contraire de son nom; il savait que Matthieu Baker n'était pas un ennemi agréable, et qu'on n'était pas bienvenu à lui refuser une condamnation. Les baillis étaient

nommes par le gouverneur, c'était donc sa place qui était en discussion : l'innocence de Philippe le destituait.

La majorité de la cour était avec le bailli ; la cour royale devait sa toute-puissance à l'Angleterre, qui , après l'expulsion des Français , avait repris aux États, pour le lui donner, le pouvoir législatif. Elle était donc à la dévotion du gouverneur. Les instruments d'oppression finissent toujours par blesser ceux qui les font. Harliston ne s'était pas douté, en faisant cette cour royale, qu'il la faisait contre son gendre.

Le bailli essaya d'atténuer l'effet de la réponse de Philippe.

— La preuve n'est pas concluante, objecta-t-ii. Quand même Roger le Bouteiller aurait falsifié votre écriture une fois, il ne s'ensuivrait pas que toutes vos lettres seraient de lui. Avez-vous d'autres preuves ?

— J'ai encore celle-ci : la route de Mont-Orgueil n'est pas la route de Saint-Ouen. Comment se faitil qu'au lieu de venir droit ici, Roger le Bouteiller se soit si largement écarté de son chemin et se soit posté sur mon passage ? N'est-il pas clair qu'il est venu m'attendre , et que c'est lui qui a jeté la lettre?

— Vous oubliez, dit Matthieu Baker, que j'étais avec Roger le Bouteiller. Et il fixa sur Philippe un regard d'insolence et de provocation.

— Qui vous dit que je l'oublie? riposta Philippe, en le regardant fixement aussi.

— C'est que, continua le gouverneur, dont les yeux défiaient toujours le sire de Carteret, si l'on ne pouvait pas aller de Mont-Orgueil à Saint-Bélier par la route de Saint-Ouen sans être faussaire en écriture, mon serviteur, qui a pris cette route, serait en effet l'auteur de votre lettre, mais moi , qui l'ai prise avec lui , je serais son complice?

— Pourquoi pas? répondit fièrement Philippe.

— Ah! tu m'accuses ! fil Matthieu Baker, qui l'avait amené où il voulait.

— Je te soupçonne !

— Bien ! dit le capitaine. Gela eût manqué à ta trahison si tu n'avais pas outragé l'autorité royale en ma personne. Messire le bailli et messieurs les jurés justiciers jugeront entre toi et moi.

Le seigneur de Saint-Ouen sentit la faute où il s'était laissé entraîner. La question ainsi posée lui était funeste. A présent, l'acquitter, c'était condamner le gouverneur.

Philippe eut beau rappeler la longue vertu de sa famille, et que les Carteret, sous Jean-sans-Terre, avaient sacrifié leurs domaines de France pour être fidèles à Jersey, et que lui-même avait lutté huit ans contre les Français et les avait enfin expulsés de l'île; il eut beau montrer que cette lettre était démentie par toute sa conduite , et qu'au contraire le

faux était l'habitude de Roger le Bouteiller. Si Roger était coupable, le gouverneur était complice. Donc Roger était innocent.

Philippe de Carteret fut condamné à mort et à la confiscation de ses biens.

— Soit, dit-il ; c'est le jugement des hommes, mais j'ai le droit d'en appeler au jugement de Dieu.

— Vous l'avez , dit le bailli.

— Donc, j'en appelle ! et je défie tous ceux qui sont ici présents et qui m'ont condamné, et je défie tous ceux qui sont dehors, d'oser soutenir que c'est moi qui ai écrit cette lettre, et celui qui le soutiendra, je lui enfoncerai son mensonge dans la gorge jusqu'à la garde de mon épée.

Personne dans la salle ne répondit.

— Publiez, dit le bailli à un de ses officiers. L'officier ouvrit les portes de la Cohue, et, des

marches, cria sur la place le défi du seigneur de Saint-Ouen.

La place se tut comme la salle.

L'officier répéta le défi. Même silence.

Si, au troisième cri, personne ne se présentait, Philippe était libre.

— Il n'y a personne, recommença l'officier pour la troisième fois, qui veuille combattre pour convaincre de trahison Philippe de Carteret, seigneur de Saint-Ouen ?

— Il y a moi ! répondit une voix.

Tous les yeux coururent aux marches, d'où la voix: était venue. Un homme entra.

C'était Roger le Bouteiller.

— Messire bailli, dit-il, c'est moi qui ai trouvé la lettre du sire de Carteret, et j'apprends qu'il m'accuse de l'avoir écrite. Dieu aidant , je prouverai , du même coup d'épée, que Philippe de Carteret est un traître et que je ne suis point un faussaire.

— Allez, fît le bailli , et que Dieu juge !

— Un moment, dit Philippe ; je ne puis me battre avec cet homme.

— Vous avez peur ? demanda Roger.

— Je me battrai avec tous, excepté avec ceui-ci.

— Oui , excepté avec celui qui se présente.

— Vous avez une raison, interrogea le bailli, pour refuser précisément le seul qui se soit offert?

— J'en ai deux.

— Lesquelles ?

— La première , c'est que cet homme est un misérable qui a été convaincu de faux.

— Et vous, répliqua Roger, vous êtes un misérable qui avez été convaincu de trahison.

— La seconde, c'est que cet homme n'est pas gentilhomme.

— Vous ne faites pas attention, dit le bailli, que vous ne l'êtes plus vous-même ; condamné pour trahison , vous êtes dégradé de votre noblesse.

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