‹ Les miettes de l'histoireChapitre 55 sur 62 · U.NE DÉCLARATION · texte numérisé non relu

U.NE DÉCLARATION

son talent chaud, méridional, ému jusqu'à l'ivresse, métaphorique-furieux. Cet écrivain violent était un homme de relations cordiales et d'une délicatesse exquise sous une apparence inculte. Il avait supporté virilement la suppression de la Réforme et la gêne qui en était résultée pour lui; la suppression de l'Homme changea la gène en misère; toutes les bourses lui étaient ouvertes, mais sa dignité refusa toutes les offres, il crut trouver du pain à Rio-Janeiro, et il alla y mourir de la lièvre jaune ; les Jersiais ont ce meurtre sur la conscience. — Pianciani était, et est encore heureusement pour l'Italie, un homme de pensée doublé d'un homme d'action, aussi capable d'une expédition que d'un livre. — Thomas est mort depuis de la maladie de l'exil ; c'était un vieux soldat de la démocratie, camarade de Barbes et de Martin Bernard au Mont-Saint-Michel, habitué des cachots, un serrurier, trapu, robuste, noir de cheveux, noir de peau ; il avait débuté, tout jeune, par la société des Saisons; je lui demandai un jour de quelle « saison » il avait été; j'entends encore la voix cassée, rouillée et sinistre dont il me répondit : — J'étais printemps.

Pianciani, Thomas et Ribeyrolles s'embarquèrent aussitôt.

L'autocratie du lieutenant-gouverneur n'avait frappé que trois exilés, mais tous se sentirent atteints. Quand même la solidarité ne serait pas la grande loi

républicaine, leur situation dans l'île était changée. En venant à Jersey, ils avaient cru venir sur une terre, sinon d'hospitalité, au moins de liberté. Ils avaient cru que la presse était libre, et, pour avoir reproduit purement et simplement, sans adhésion, sans commentaire, une lettre publiée et lue en Angleterre, et dont l'Angleterre ne s'était pas fâchée, trois d'entre eux étaient chassés sans jugement! Ils ne laisseraient pas cela sans réponse, on avait dû s'y attendre.

On avait dû y compter.

Une protestation était nécessaire. Victor Hugo s'en chargea. Il la fit à sa manière, et signa qui voulut.

La protestation écrite et signée, il s'agissait de la publier. L'Homme étant supprimé, pas de journal possible. Restait l'affiche. On ne trouva d'afficheur à aucun prix. Les signataires affichèrent eux-mêmes. Je ne puis citer ici la « Déclaration des proscrits, » mais je puis dire qu'elle était principalement hautaine et méprisante. Un seul mot pour les Jersiais, mais il leur suffit. Et puis, elle s'adressait au véritable auteur de l'expulsion, l'Angleterre.

Ici, la phrase ne plaisantait pas, elle ne faisait pas d'esprit, elle parlait crûment, elle était intelligible, même pour des Jersiais. Ils comprirent, et s'essuyèrent la joue. Les meneurs s'agitèrent, écumèrent, s'essoufflèrent à soulever les autres. Une

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