OU LES ANGLAIS NE S'ADMIRENT PAS
compensation, s'il fallait une compensation à un mérite : ils ont la grande réputation de la médecine française. Les Anglais ne poussent pas l'orgueil patriotique jusqu'à leurs cuisiniers ni jusqu'à leurs médecins. Les médecins anglais ont donné leur mesure l'été dernier, quand le plus grand, envoyé avec fracas à Garibaldi, après avoir examiné, sondé et étudié le pied du glorieux vaincu, a nié solennellement la balle, qu'on a extraite deux mois après. On comprend que les médecins français reçoivent en Angleterre un accueil enthousiaste. Deville, à Londres, a eu tout de suite une clientèle et un hôpital, qui lui ont fait, cent mille francs par an. Ces énormités dépassent Jersey, mais Barbier y était ce qu'il voulait ; on n'était plus malade que pour lui ; les médecins indigènes étaient aussi désolés que si tout le monde se fût bien porté: Quand on sut que Barbier allait partir, la population se récria. Ces sous-Anglais ne s'étaient pas doutés qu'en expulsant l'exilé ils expulsaient le médecin. Ils réclamèrent, gémirent, dirent qu'ils n'avaient confiance qu'en lui, le prièrent de rester, voulurent signer une pétition au gouverneur. Mais Barbier refusa de déserter ses camarades, et ce fut la première punition de l'île de rester en proie à ses médecins.
Les expulsés ne partirent pas sans dire adieu à leurs morts. Ceux que l'exil avait tués occupaient, à une lieue de la ville, dans le cimetière des Indépen-
dants, une fosse profonde, et déjà insuffisante, surmontée d'un rocher fruste où étaient inscrits des noms d'hommes, de femmes et d'enfants. Ce fut avec des yeux en larmes qu'on regarda pour la dernière fois à travers la terre ces camarades qu'on allait abandonner. Plus d'un, ne sachant où il irait le lendemain et ce qu'il deviendrait, les envia d'avoir obtenu la seule hospitalité dont l'exil ne soit pas avare.
Le lendemain, on s'embarqua. 11 y avait foule sur la jetée. Les quelques Jersiais restés nos amis saluaient l'embarquement de vivat où la majorité vit une offense à son meeting; elle le vengea en criant : A bas les proscrits! Dulac et moi, nous allâmes au groupe qui criait le plus, et, nous adressant à un monsieur bien mis qui animait les autres, nous lui demandâmes , très-poliment, s'il ne venait pas de crier : A bas les proscrits ! Ce monsieur devint tout pâle et protesta qu'il n'avait rien dit. Toute la bande se tut.
Et les expulsés s'en allèrent. C'est cela, l'exil. On a été jeté chez les étrangers, sur une grève aride, au milieu de mœurs et d'idées hostiles, on s'y est habitué et casé, on y a passé trois ans, l'un s'est créé péniblement une petite industrie qui va enfin prospérer, l'autre a acclimaté sa pensée à l'horizon de sa fenêtre, un autre a trouvé, en fouillant la campagne, un étroit sentier ombragé et égayé par