‹ Les miettes de l'histoireChapitre 59 sur 62 · L'ANGLETERRE SE VOIT · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE SE VOIT

une eau courante qui ressemble à un sentier de son village, un autre a bêché son jardin, arrangé sa serre, il aura du raisin l'année prochaine, on s'est fait des amis, on a ressayé une patrie et une famille, on s'est pris à ce rocher par les racines douloureuses de l'amour, car rien n'est plus cruellement vivace que le cœur, — soudain un soldat dit un mot et vous arrache cette industrie, ce sentier, cette patrie et cet amour qui ne vous appartenaient pas, et tout est à recommencer, et vous allez replanter ailleurs une existence qui ne vous appartiendra pas davantage. Qu'importe à ceux dont la conscience est contente! Les expulsés souriaient.

Il ventait dur. Les mâts craquaient. La marée souffletait de lames brutales l'avant du packet, qui ne voulait pas sortir de la passe. Enfin, il s'y décida, et une mer irritée emporta vers l'inconnu ces exilés de l'exil.

Où allaient-ils?

Les uns allèrent à Londres. D'autres, ne voulant plus avoir rien de commun avec l'Angleterre, gagnèrent l'Espagne. Victor Hugo fut pour Guernesey.

L'y laisserait - on , et avec lui ceux que son

exemple y avait entraînés? Cette expulsion, dont l'Angleterre elle-même avait constaté la gravité par son hésitation, aboutirait-elle à un déménagement d'un côté de la rue à l'autre? Le ministère aurait-il offensé d'un seul coup l'hospitalité, la liberté de la presse et la fierté britannique, pour condamner les exilés à une enjambée? Ils ne le croyaient pas. Ils s'attendaient à voir le gouverneur de Guernesey répéter l'injonction du gouverneur de Jersey. Raison de plus pour aller à Guernesey. Il ne leur déplaisait pas que le gouvernement anglais les poursuivît de rocher en rocher, et les rejetât dans la mer. Ils n'avaient pas envie de lui épargner cela.

Les expulsés furent reçus à Guernesey avec de vives marques de bienveillance, qu'ils attribuèrent d'abord, sinon à une sympathie politique, du moins à une honorable intention de protester contre leur expulsion. Ce n'était pas tout à fait cela; ils ne furent pas longtemps à reconnaître que le bon accueil de la population guernesiaise n'était pas pour eux, mais contre les Jersiais. Les deux îles s'entre-détestent : les Jersiais appellent les Guernesiais ânes, et les Guernesiais leur répondent crapauds. Guernesey fut heureuse d'avoir une occasion d'être désagréable à son « île-sceur. »

Le gouverneur ne parut pas. Les expulsés purent débarquer, trouver une auberge, manger, coucher ! Ils purent s'établir. Le ministère sentait, non

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