‹ Les miettes de l'histoireChapitre 60 sur 62 · L'ANGLETERRE SE VOIT · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE SE VOIT

quelle honte, mais quelle puérilité ce serait de traquer les réfugiés d'îlot en îlot; il rêvait quelque chose de plus grand : il pensait à les chasser d'Angleterre. Mais on ne chasse pas d'Angleterre aussi aisément que de Jersey. A Jersey, un ordre du gouverneur suffit; mais en Angleterre, le gouvernement s'appelle la loi , et la loi n'obéit pas à un geste de ministre. Il y a bien en Angleterre une loi complaisante qui permet l'expulsion" des étrangers sans jugement, Valien-bill; mais l'alien-bill, fait pour les temps de guerre, cesse à la paix, et ne peut être restitué que par un vote du parlement. N'importe , en profitant de l'impopularité des expulsés de Jersey et en les faisant beaucoup injurier dans les journaux, on pouvait obtenir l'alien-bill même en temps de paix, et la presse ministérielle en annonçait tous les jours la résurrection.

Mais, dans ces pays de liberté, on ne peut jamais compter sur rien. Jusqu'alors la chose s'était passée au loin, là-bas, dans la brume, on ne savait où ; ce pouvait être, à la rigueur, le coup de tête d'un gouverneur; mais à Londres, en plein parlement, c'était l'Angleterre elle-même qui allait agir. L'annonce de l'alien-bill avertit l'opinion. Les journaux libéraux osèrent parler. Les autres se modérèrent; ils y furent encouragés par une lettre de Schœlcher qui se terminait ainsi : « J'ai besoin d'exprimer le mépris que m'inspirent les lâches

insultes adressées aux proscrits par les misérables qui rédigent le Morning-Post et le Times. »

Toute l'Angleterre s'émut. Il y eut des meetings à Londres, à Finsbury, à Newcastle, à Glascow, qui llétrirent le meeting de Jersey et qui promirent l'indignation universelle à qui oserait proposer l'alienbill. Le ministère dut rengainer son intention.

Les expulsés restèrent donc à Guernesey : Victor Hugo y est encore aujourd'hui, après sept ans. Il y a même acheté une maison, car à Guernesey les étrangers sont des hommes et peuvent loger chez eux.

Ne damnons personne.

J'ai dû raconter la faute de Jersey comme j'avais raconté ses mérites. Mais il n'y a pas de mauvaise , action qui ne puisse se réparer. Presque aussitôt, un journaliste, d'un talent ferme et cordial, Julian Harney, appelé de Londres par le groupe généreux, est venu créer à Jersey un journal éloquent qui, peu à peu, refera à l'île une conscience. Quelques années après, le groupe ami était assez fort déjà pour rouvrir la porte aux expulsés: une députation était envoyée à Victor Hugo pour le prier de revenir; il

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