‹ Les miettes de l'histoireChapitre 7 sur 62 · JUSTICES · texte numérisé non relu

JUSTICES

— Il n'y a pas condamnation s'il y a combat, objecta Philippe.

— Vous vous trompez, insista le bailli. Tant que l'épée n'a pas cassé notre arrêt, il existe. Au reste , c'est un point de droit que vous pourrez porter devant le conseil de notre sire le roi; en attendant, j'applique la loi comme je l'entends. Je tiens donc le combat pour bon , et je décide que le duel aura lieu d'aujourd'hui en dix jours. Messieurs les officiers , saisissez-vous de ces deux hommes, et conduisez-les au château de Mont-Orgueil.

— Mais c'est abominable! tonna Philippe. Le château est le logement du gouverneur. Vous me livrez à mon ennemi.

Mais on n'écouta pas ses plaintes. Les officiers s'emparèrent de lui , et le menèrent, indigné et résistant, au château de Mont-Orgueil, côte à côte avec Roger le Bouteiller, qui souriait.

La douleur fut grande au manoir de Saint-Ouen lorsque les gens de Philippe vinrent dire que leur seigneur était prisonnier, et pourquoi. On n'osait pas

m LES MIETTES DE L'HISTOIRE.

en parler à madame Marguerite, qui était au lit à cause de ses couches; mais, entendant des chuchotements , et voyant le trouble des visages , elle exigea qu'on lui dit ce qu'il y avait. Dès qu'elle le sut , elle sauta de son lit, tout accouchée de l?a van t- veille qu'elle était, s'habilla et commanda son cheval.

Elle chevaucha jusqu'au château de Mont-Orgueil, et ne laissa pas de repos aux gardes portiers qu'ils ne l'eussent introduite près du gouverneur. Dès qu'elle le vit :

— Mon mari ! dit-elle.

Elle voulait qu'il lui fût rendu, et bien promptement. Mais tout fut inutile, colère et prière; le gouverneur ne lui permit même pas de le voir.

— Oh ! je vous l'arracherai ! jura-t-elle. Matthieu Baker sourit, et, montrant une tour

de dur granit :

— Il est ici , dit-il.

La fille de Harliston baissa la tête. Cette tour, c'était son père qui l'avait bâtie.

Comme le gouverneur la reconduisait, elle vit Roger le Bouteiller qui se promenait librement sur l'esplanade, et qui semblait moins un captif dans sa prison qu'un seigneur dans son fief.

— Ha ! dit-elle, la tour n'est pas pour celui-ci. Mais nous verrons. Au-dessus des juges, il y a Dieu , et , au-dessus des gouverneurs , il y a le roi.

Elle partit, énergiquement déterminée à empê-

cher le duel, n'importe comment. Elle avait foi. certes, dans le cœur et dans le bras de son mari, et elle l'aurait laissé combattre, même contre un homme sans naissance, si elle avait cru que le combat serait loyal ; mais elle voyait bien que ce serait un guetapens. La différence du traitement qu'on faisait aux deux prisonniers lui en était une démonstration suffisante. Ce serait le gouverneur et son bailli qui régleraient les conditions , le terrain et les armes ; ils ~ seraient maîtres de la victoire; le duel , comme la lettre , serait un faux.

Matthieu Baker, averti par le mot qu'elle lui avait dit en le quittant, réfléchit que la dame de Saint- Ouen avait des amis à Londres; si elle les allait implorer, l'affaire pouvait être mal présentée au roi; il ne fallait donc pas qu'elle pût aller à Londres, ni écrire. Le soir même, il fit défense à toute embarcation de sortir de l'île avant dix jours, et, pour plus de sécurité, il ordonna que tous marins et bateliers réunissent les navires et les barques dans les ports, dont aussitôt on tendit les chaînes.

Le lendemain , pensant que ce n'était pas encore assez de précaution et qu'il ferait mieux d'aller expliquer les choses lui-même , il s'embarqua pour l'Angleterre.

La dame cle Saint-Ouen ne se décourageait pas aisément. Quand elle sut que tous les navires étaient retenus dans les ports, elle ne dit rien; elle resta couchée tout le jour, comme épuisée de l'effort qu'elle avait fait la veille. La nuit venue, et lorsque tout le monde fut endormi au château , elle se leva , descendit, traversa le parc, et trouva à la porte du jardin deux de ses gens qui l'attendaient. Ils allèrent ensemble à un étang sur lequel il y avait un bateau , barque d'étang et non d'océan. Les deux hommes tirèrent de l'eau ce frêle esquif et le traînèrent sans peine jusqu'à la mer. Madame Marguerite se jeta dedans, et les deux serviteurs après elle.

— Et maintenant à Guernesey !

Mais Guernesey était plus facile à nommer qu'à atteindre. Le canot était si petit qu'il n'avait pas même de mât; on n'allait qu'à l'aviron, et il n'était pas commode de ramer à cause du grand vent qui soulevait les vagues; à chaque instant, l'eau entrait dans la barque , qui risquait d'être submergée ; l'écume fouettait les joues de la dame de Saint-Ouen , et ses cheveux ruisselaient dans son cou. Mais elle

pensait au péril de son mari, et c'était elle qui menaçait la mer : car la mer qui se fâche est une moindre tempête qu'une femme qui aime.

Il n'était pas encore jour lorsque la dame de Saint-Ouen cogna le marteau sur la porte de Guillaume Beauvoir, un des jurés de Guernesey. En apprenant le danger du seigneur de Saint-Ouen, auquel il était attaché parfaitement, Guillaume commença par pleurer, mais la dame lui dit :

— Pas de pleurs , des actes. Il me faut un navire pour aller en Angleterre, et quelqu'un pour me conduire , à cette heure même , malgré le gros temps.

— J'ai le navire et rhomme, dit Guillaume Beauvoir.

— Eh bien ! allons.

Ils descendirent par les escaliers, qui sont les rues de la ville de Guernesey, et furent bientôt sur le port. Guillaume mena la dame de Saint-Ouen a un bateau ponté et joli qui était amarré à l'anneau du quai.

— Bien! dit madame Marguerite, mais je ne vois personne sur le pont. Où est l'homme qui me conduira?

— C'est moi.

— Ha! fit-elle, vous êtes un vrai ami. Guillaume sauta dans le navire, et, levant une

planche, se pencha et cria : — Jean !

Un instant après, un matelot sortit du trou,

puis un enfant mousse qui se frottait les yeux.

— Nous parlons.

La dame de Carteret et ses deux serviteurs entrèrent, pendant que le matelot hissait les voiles et que le mousse démarrait le cable.

On cingla vers l'Angleterre, mais le vent soufflait du nord-est et soufflait dur. Il fallait louvoyer, et une bordée défaisait l'autre; le soir, on n'était encore qu'à la hauteur d'Aurigny. Pour comble, le vent s'accrut fortement et la mer devint tout à fait mauvaise. Ce canal est tout hérissé de rochers : c'est comme un buisson d'écueils; on dut absolument aborder à Aurigny et y relâcher.

Dans la nuit, les rafales augmentèrent encore. Si hardie que fût madame Marguerite , elle n'était pas sans inquiétude. Le gouverneur était parti un jour avant elle; s'il avait bien marché, il avait pu gagner la côte d'Angleterre avant le gros du vent; il parlerait donc le premier au roi, qui serait prévenu lorsqu'elle le verrait. Et , le gouverneur eût-il été retenu aussi et forcé de relâcher, quand même elle irait au roi la première, à quoi bon, si elle arrivait trop tard pour être revenue avant le jour du combat? Il n'y avait plus que huit jours maintenant. De Poole , où elle aborderait, à Londres, où était le roi, il fallait deux jours, en trottant ferme; un jour pour voir le roi, deux jours pour revenir à Poole, cela faisait cinq jours; il ne restait plus que trois jours pour- la mer,

aller et retour, juste ce qui est nécessaire avec bon vent. Et la tempête ne s'apaisait pas: Chaque minute lui paraissait une goutte de sang qui coulait des veines de son mari.

Le lendemain, la mer fut pire; impossible de quitter Àurigny. Toute femme eût désespéré, mais non madame Marguerite.

— Bah! dit-elle, le temps que nous prennent les vagues, les chevaux nous le rendront.

Le lendemain suivant, elle n'écouta rien ; elle dit à Guillaume Beauvoir que, s'il ne partait pas, elle partirait sans lui, avec ses serviteurs; il ne voulut pas être moins homme qu'une femme, et reprit le large. Ce fut un effrayant voyage, et qui se fit autant sous l'eau que dessus. Toute la journée, on n'avança guère, ni la nuit encore. Madame Marguerite, que Guillaume n'avait pas pu décider à descendre dans la cabine, était collée à l'avant du navire, et injuriait l'ouragan.

Rien n'est puissant contre la volonté humaine; vers le milieu du jour, le vent tourna, 5t alors commença une course effrénée ! Mais comment retrouver ces deux jours perdus? Madame Marguerite dit seulement : — Tant pis pour les chevaux!

On fila roide tout le jour et toute la nuit. Le lendemain, vers midi, on aperçut la côte anglaise, blanche sur les eaux vertes. Puis on distingua les ,

nu I.KS MIETTES DE L'HISTOIRE.

maisons de Poole. Quand on no fut pins qu'à une

centaine de brasses du quai :

— Nous sommes sauvés! s'écria la dame de Saint-Ouen.

Mais Guillaume Beauvoir devint tout pâle, el lui montra du doigt un homme qui était sur le quai de Poole et qui regardait venir le bateau. C'était Matthieu Baker.

" — Cachez-vous !

Il ouvrit la trappe de l'avant, par où madame Marguerite se laissa glisser, puis il referma la trappe. Quant aux deux serviteurs, il n'eut pas besoin de les faire descendre, ils n'étaient pas montés de toute la traversée; ils étaient restés dans la cale en proie au mal de mer.

Matthieu Baker avait eu les mêmes accidents que madame Marguerite; la véhémence des aquilons l'avait rejeté sur la pointe de France, et il venait seulement d'aborder. C'était un bonheur qu'il ne fût pas à Londres, mais c'était une calamité qu'il fût à Poole; il était là avec le capitaine du port, son intime ami; s'il voyait débarquer la dame, il dirait à son ami de la retenir; ce sont des services qu'on ne se refuse pas entre capitaines. Et comment débarquerait-elle sans être vue? Matthieu Baker, qui avait peut-être reconnu des gens des îles, ne quittait pas le quai, et, tout en causant avec le capitaine de' Poole, examinait curieusement le navire. Guillaume

tardait autant qu'il pouvait à atterrir; il ne jugeait aucun lieu convenable; tous les anneaux lui semblaient mal solides; Matthieu Baker ne partait pas. Trop d'hésitation eût trahi Guillaume; il accosta.

Madame Marguerite avait bien gagné enfin un peu de bonheur. Le temps se lassa d'être contre elle; il se repentit d'avoir tant offensé une si brave femme, et il voulut la servir. Donc, tout à coup, une grêle se mit à tomber, et si épaisse que c'était plutôt grêle de pierres que de grêlons. Il fut impossible de rester sur le quai, et Matthieu Baker et tous les autres, lapidés du ciel, s'enfuirent de toutes leurs jambes dans la première maison qu'ils trouvèrent.

— Yite ! cria Guillaume.

Aussitôt, madame Marguerite et les deux serviteurs furent sur le quai, et, remerciant la grêle qui leur déchirait le visage, coururent dans la ville. Avant que la trombe eût cessé, ils étaient déjà chez un bourgeois nommé Havilland, compère de Guillaume, et qui leur procura sur-le-champ quatre bons chevaux. Et puis, Matthieu Baker put retourner au navire et le visiter à sa fantaisie; madame Marguerite galopait sur la route de Londres.

Elle allait d'un beau train. Les trois hommes avaient grand'peine à la suivre. Elle allait, allait. allait. Après la tempête de l'eau, c'était encore une tempête, ces quatre chevaux éperdus, crinière au

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venl, plus ecumanls que la mer. .Mais, si prompt qu'eût été maître Havilland , on n'était parti de Poole que tard dans l'après-midi; la nuit vint avant qu'on eût fait dix lieues. Quand on fut à Salisbury, les portes étaient fermées, et les portiers refusèrent d'ouvrir. Ainsi, madame Marguerite ne changea pas de chevaux comme elle avait espéré; elle ne put que faire manger ceux qu'elle avait dans une maison de paysan.

Sitôt qu'ils furent au bout de leur avoine, elle ne leur accorda pas de souffler : ils eurent incontinent la bride au cou et l'éperon au flanc, et la chevauchée se relança dans la nuit.

Madame Marguerite précédait, d'abord parce qu'elle était plus pressée, et aussi parce qu'elle connaissait le chemin pour l'avoir fait plusieurs fois avec son père. C'était un tel emportement qu'elle passait dans les villages sans les voir. Les pauvres bêtes demandaient grâce, mais ne l'obtenaient pas. Et non-seulement les bêtes commençaient à n'en pouvoir plus, mais aussi les hommes, surtout Guillaume Beauvoir, qui était homme de marine, non de cavalerie. Seule, la dame de Saint-Ouen ne paraissait pas se douter qu'elle allât autrement qu'au pas.

Comme il y avait déjà bien des heures que cette rapidité durait, madame Marguerite s'étonna de ne pas être encore à Winchester. De plus, elle vit une rivière à laquelle elle n'était pas accoutumée. Donc,

la première ferme qu'elle rencontra, elle y poussa son cheval, et sans pitié réveilla les gens. Hélas ! elle s'était trompée de route dans les ténèbres, et, au lieu d'aller vers Winchester, elle était allée vers Oxford. Il fallut alors retourner et tâtonner. Après longtemps, la dame crut se reconnaître. Ventre à terre! Au moment où l'horizon blanchissait, elle aperçut une ville.

— Enfin, dit-elle, voici Winchester!

Mais quand elle fut tout près, elle cria de colère. C'était Salisbury! Elle s'était trompée encore une fois et n'avait point fait un pas. La nuit était perdue.

Mais madame Marguerite avait autant de volonté que de malheur. Elle prit quatre chevaux; neufs, et, si Guillaume avait cru galoper jusque-là, il put voir que non ! Or, cette fureur fut plus forte que lui, et il fallut le laisser au prochain village. La dame dit qu'elle le reprendrait en repassant, et poursuivit avec ses deux serviteurs.

Trois heures après, elle entrait dans Winchester. Elle alla droit au palais de l'évêque. qui aimait fort son mari, et qui était fort aimé du roi. L'évêque n'était pas à Winchester; mais tant mieux, il était à Londres. Madame Marguerite changea encore de chevaux; le palefrenier de l'évêque lui en donna qui étaient tout à l'ait vigoureux et qui iraient d'une traite jusqu'à Guilford.

Et, c'est bien vrai, la dame de Carteret n'avait jamais été si terriblement portée. Les fatigués ne furent pas les chevaux, mais les serviteurs; c'étaient deux hommes robustes, mais cette cavalcade, après cette traversée, les brisait durement; ils ne cédèrent pourtant pas encore, et ce ne fut qu'un mille avant Guilford que l'un d'eux s'affaissa sur la selle et, disant que le cœur lui défaillait, se mit au pas. Madame Marguerite le laissa en arrière, et cravacha son cheval.

L'autre serviteur ne valait guère mieux que son camarade. A Guilford, pendant un autre changement de chevaux, il voulut se réconforter en buvant trois pleines pintes de fort vin. Et d'abord, il crut avoir réussi. Pendant dix-huit milles, il fut fier, bruyant, riant, jurant, éperonnant, se dressant debout sur l'étrier; mais tout à coup, vers Kingston, il sentit sa tête tourbillonner, l'équilibre lui manqua, et il roula lourdement par terre.

Madame Marguerite était tendre à ses domestiques, mais alors elle ne voyait que son mari et les jours dépensés, et que, même si elle avait l'ordre du roi, elle ne savait pas comment elle pourrait être revenue à temps. Elle laissa son domestique se ramasser, et galopa plus fort.

Le jour tombait encore une fois. Elle ne sentait pas la fatigue; elle allait, les yeux devant elle, farouche, implacable, seule de quatre, femme humi-

liante aux hommes, et montrant bien que ce qui fait la puissance, ce n'est pas le sexe, mais le cœur.

Il était temps qu'elle arrivât à Londres ! on allait lever le pont. Elle sauta plutôt qu'elle n'entra, et elle courut chez l'évêque de Winchester, qui logeait au palais même du roi. L'évêque soupait, et fut bien surpris de la voir, et faite comme elle était après ces violences des routes.

— Menez-moi au roi ! dit-elle.

L'évêque la crut folle, de vouloir parler au roi dans les habits qu'elle avait. Mais elle lui dit que, si elle ne parlait pas au roi à l'instant même, son mari était mort. L'évêque alors ne résista plus, et pensa que peut-être ses habits et sa figure attendriraient le roi.

Le roi Henri YII était, ce soir-là, de joyeuse humeur; il venait de recevoir une lettre de son envoyé en Italie, lequel lui apprenait que les Français y faisaient mal leurs affaires, qu'ils n'y seraient pas soufferts longtemps, et que le roi Charles VIII avait déjà repassé les Alpes. Ce qui ravissait surtout le roi, c'est que les principaux seigneurs français, fort galants auprès des dames, avaient emprunté des Napolitaines une maladie, encore inconnue chez eux, dont ils allaient, à leur retour, infecter la France. En y pensant, le roi se tordait de satisfaction.

Dans un autre moment, Henri VII n'aurait pas pardonné, même à l'évoque de Winchester, de commettre ainsi la majesté royale avec une femme poudreuse et échevelée; mais il était trop content du malheur des Français pour vouloir du mal à personne.

Madame Marguerite se jeta donc à ses pieds et lui raconta la misère de son mari, et lui représenta la loyauté des Carteret et l'infamie de Roger le Bouteiller; que la lettre était fausse et que le combat serait faux ; elle parla d'une façon si ferme et si touchante que tous ceux qui l'entendaient furent convaincus. Où elle persuada surtout le roi, c'est quand elle dit qu'elle n'avait pu venir qu'en s'évadant, et que Matthieu Baker s'avouait coupable puisqu'il craignait que le roi ne fût averti de sa conduite. Le roi jura qu'il était offensé et que Matthieu Baker se repentirait d'avoir voulu se soustraire à la justice royale.

Il dicta aussitôt et signa et fit sceller du sceau de cire verte un ordre d'empêcher le combat et de mettre en liberté le seigneur de Saint-Ouen, et offrit à madame Marguerite, si elle voulait se reposer plusieurs jours chez lui, d'envoyer un homme sur; mais elle refusa, ne s'en rapportant qu'à elle-même, et prit congé du roi, qu'elle remercia noblement et qu'elle laissa dans une grande admiration de son amour.

L'évêque de Winchester ne put même la garder cette nuit. Tout ce qu'elle lui céda, ce fut de souper

pendant qu'on apprêterait le meilleur cheval des écuries. L'évêque lui fit accepter aussi deux courriers pour l'accompagner, de crainte qu'elle ne s'égarât encore. Puis, il la conduisit jusqu'au pont de Londres, qu'il lui fit baisser. Elle lui dit qu'elle n'oublierait de sa vie ce qu'elle lui devait, et partit. Elle n'était pas quitte de ses angoisses. Elle avait l'ordre royal et elle n'avait rien. Il ne lui restait que trois jours pour retourner, et elle en avait mis cinq à venir. Si îe vent allait encore être mauvais? On éperonne les chevaux, non les navires. Le bon vouloir du roi n'était rien si elle n'avait pas le bon vouloir de l'océan.

Madame Marguerite n'était pas seule à s'inquié ter. Sans parler des serviteurs du manoir de Saint- Ouen, qui craignaient pour leur maître, et aussi pour eux parce que, si le manoir de leur seigneur était confisqué, ils ne savaient pas à quel seigneur on les donnerait, Philippe de Carteret était cher à toute l'île. Il courait sur sa prison de tristes bruits : il était enfermé dans un cachot sans air et sans jour dont l'humidité lui donnait la fièvre; on ne le nourrissait pas; et,

tandis qu'on l'exténuait de privations et de malaises, Roger le Boutciller faisait ce qu'il voulait dans le château, respirait, s'exerçait, et mangeait et buvait de manière à être fort et dispos au jour de l'assassinat.

On savait que la dame de Saint-Ouen avait quitté l'île, et l'on pensait bien qu'elle était allée au roi. Mais le gouverneur y était allé aussi ; serait-elle plus écoutée? Et aurait-elle le temps d'aller et de revenir? Les jours passaient ; il n'y eut bientôt plus que trois jours : la dame n'était pas revenue; il n'y eut plus qu'un jour : personne. Le jour du duel arriva : personne.

Dès le matin, tout fut préparé pour le combat. Roger le Bouteiller s'arma bruyamment, aidé par les soldats, jurant, buvant, causant de ce qu'il ferait le lendemain. Ceux qui virent Philippe sortir de son cachot virent un fantôme. Le jour éblouissait ses yeux, et il chancelait, comme ivre de soleil ; il était pâle et déjà maigre; il était si faible qu'il eut peine à rester debout sous son armure; mais les habitants ne verraient rien, puisque sa figure serait cachée par la visière du casque.

Dès que les deux combattants furent armés, on les fit sortir du château, et on les conduisit chacun à une extrémité du champ.

Le champ était le plateau qui domine le havre de Gorey. Tous les habitants de l'île étaient là, tumul-

tueux, accumulés sur l'herbe et débordant sur la colline. Les gardes du château et les bordiers du bailli avait bien du mal à contenir leur mécontentement et leur curiosité. Le bailli et les justiciers étaient sur une estrade pour juger les coups et prononcer la victoire.

Les combattants parurent. Il se fit dans la foule un grand silence.

Le bailli se leva et dit : — Allez!

Mais personne n'entendit, parce qu'à ce moment il y eut un bruit terrible du côté de la colline. On regarda, et l'on vit une espèce de cheval insensé qui emportait on ne savait quelle femme, et qui bousculait tout le monde, et tous criaient et s'écrasaient pour se garer. Cet effrayant cheval roula dans la colline, enjamba la multitude, bouleversa les bordiers et les soldats, bondit dans le champ, et se planta entre les deux combattants.

Alors on reconnut que celle qui était sur le cheval était la dame de Saint-Ouen.

Le bailli fit un signe irrité aux bordiers qui n'avaient pas mieux défendu le passage, et menaça madame Marguerite :

— Hors du champ ! ordonna-t-il.

Mais elle ne le vit même pas; elle regarda le peuple, et, montrant le royal parchemin :

— Pas de combat! Et en liberté le seigneur de Saint-Ouen! Voici l'ordre du roi Henri VII.

lil) LRS MIETTES DE L'HISTOIKE.

Ce fut un vacarme de joie dans la nombreuse foule. On aimait tant le sire de Carteret qu'on ne regretta qu'un peu le spectacle manqué de le voir mourir. Tous ceux de Saint-Ouen renversèrent les gardes et les barrières, et emplirent le champ. criant : Hurrah!

On vit alors une chose infâme. Les premiers qui coururent à leur seigneur sentirent le terrain céder sous eux et culbutèrent dans des trous. Roger le Bouteiller avait fait faire, du côté de Philippe de Carteret, des creux dans le sol, qu'on avait recouverts de gazon pour que Philippe ne s'en aperçût pas et, tombant à terre, fût bien facile à dépêcher. Voyant cela, les habitants eurent une vraie colère, et le bailli et les justiciers et les bordiers et les soldats furent prudents de s'en aller promptement, car ils auraient pu être malmenés. Au moins on brisa l'estrade, et de ses planches et des pieux des barrières on alluma un feu qui flamba bellement.

Cependant madame Marguerite serrait dans ses bras son seigneur, qu'elle avait bien mérité. Et lui, croyant voir un ange qui le ressuscitait du tombeau, baisa pieusement les mains de sa dame.

Matthieu Baker ne revint pas à Jersey ; il fut destitué, ainsi que le bailli, son digne collaborateur. Et le conseil royal décida qu'à l'avenir les baillis ne seraient plus nommés par le capitaine de l'île, mais par le roi lui-même. Roger le Bouteiller n'éprouva pas le besoin d'attendre l'arrivée du nouveau capitaine, qui aurait pu s'intéresser trop vivement à sa conduite dans toute cette affaire ; il disparut sans tintamarre, et alla rejoindre en Angleterre le gouverneur destitué. Matthieu Baker le reçut fort mal et lui reprocha sévèrement de l'avoir entraîné à une mauvaise action qui n'avait pas réussi.

Ce combat qui n'eut pas lieu est le dernier de ce genre qu'il y ait eu à Jersey. On renonça pour toujours au jugement de l'épée ; on avait trop vu ce que pouvait être cette justice de Dieu.

Il est vrai que la justice des juges ne s'était pas montrée beaucoup plus belle.

Heureusement, on avait la justice du roi, qui réparait tout. Mais l'évêque de Winchester, lequel était un homme profond en science, se demandait si le roi d'Angleterre aurait décidé de la même façon

un jour où il n'aurait pas appris l'échec et la maladie des Français, et le sage évêque admirait tout bas la destinée d'une si bonne et chaste dame qui avait tant fait, défié un capitaine dans son château, crevé les chevaux, estropié les hommes, défait la justice des juges, empêché la justice de Dieu, dompté une tempête et attendri un roi , pour obtenir la vie de son mari, et qui la devait aux dames de Naples.

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