CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES
daignait oublier, on le recevait en triomphe, et un meeting «d'enthousiasme» effaçait le meeting «d'indignation. »
Et puis, si ce petit peuple a péché, de plus grands que lui ont leurs défaillances.
Et puis, somme toute, qu'est-ce qu'a fait l'île? Elle n'a fait que le meeting, et le meeting n'a pas été aussi méchant qu'il en a eu l'air. 11 a brûlé un numéro de journal, mais on ne peut jamais faire assez de mal aux journaux. Il a injurié les réfugiés, mais où n'insulte-t-on pas les vaincus? 11 a essayé d'aller briser les presses, et un peu les imprimeurs, mais il y a renoncé dès qu'il a vu que les imprimeurs étaient armés de barres de fer. Il a demandé l'expulsion au gouverneur, mais il est évident que, quand même il ne l'aurait pas demandée, le gouverneur la lui aurait accordée. En somme, le meeting a beaucoup parlé, mais le gouverneur a seul agi. Jersey n'a fait qu'aboyer, c'est l'Angleterre qui a mordu.
Et puis, en expulsant des Français, Jersey avait cette circonstance atténuante qu'elle expulsait des Français. Les Français sont médiocrement vénérés dans ces sous-îles ; ce ne serait rien s'ils n'étaient que haïs en souvenir des invasions et des revendications sanglantes; mais ils sont surtout méprisés. Cela tient à ce que Jersey et Guernesey ne sont pas près de la France pour les exilés seulement : elles y sont aussi pour les vaincus du code pénal, pour les
banqueroutiers, pour les déserteurs, pour les réfractaires du bagne. Ces insulaires à vie et à intelligence stagnantes n'ont jamais distingué très-précisément ces réfugiés-là des autres. J'ai dit que les expulsés avaient été très-bien reçus à Guernesey. Dans la semaine de leur arrivée, un « réfugié » qui était venu à Guernesey en même temps qu'eux fut accusé de n'avoir pas assez résisté à une dizaine de shillings qui l'invitaient sur une cheminée. Alors un des principaux magistrats de l'île vint chez un des expulsés auquel il supposait de l'influence sur les autres et lui dit que ce n'était pas bien, qu'ils répondaient mal à l'accueil amical qu'on leur avait fait, qu'ils auraient dû se retenir, au moins pendant quelque temps, ne pas commencer sitôt.
Et puis, tout cela n'est pas la faute de la vraie Jersey, de la Jersey de verdure et de granit, des bois qui ne demandaient pas mieux que de continuer leur ombre aux réfugiés, des grèves qui n'ont pas fait de meeting, de l'Océan qui ne s'appelle pas Peter Mourant.
Sois donc acquittée de l'expulsion, et sois remer-