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GOUVERNEUR

En l'an de grâce 1520, sous le règne du roi d'Angleterre Henri huitième, il y eut un jour dans la Cohue de Jersey un fort, tremblement de frayeur.

Il se plaidait ce jour-là devant la cour un procès qui faisait grand bruit dans l'île, tellement que les gens emplissaient la paroisse de Grouville, où la cour s'était transportée sur ce qu'une sérieuse peste était advenue en la ville de Saint-Hélier. Il s'agissait du manoir de Saint-Martin, que le procureur du roi.

Hi- LES MIETTES DE L'HISTOIRE.

Raulin le Marquand, prétendait confisquer, comme bien de traître, sous prétexte que les seigneurs de Saint-Martin avaient autrefois livré aux Français le château de Mont-Orgueil.

Bien des années s'étaient passées depuis que les Français avaient pris le château et qu'on le leur avait repris; il y avait longtemps que lesdils seigneurs de Saint-Martin étaient morts; il ne restait d'eux qu'un seul descendant, Drouet Lemprière, lequel ne voulait pas lâcher son héritage.

Le procureur avait déjà parlé, et Drouet Lemprière avait répondu. La trahison des seigneurs de Saint-Martin était une fable populaire que Drouet démentait énergiquement. Jamais, de leur vivant, on ne les avait condamnés ni accusés. C'était chose commode de venir inculper des morts qui n'étaient pas là pour répliquer. Mais les juges ne condamneraient pas sur une simple rumeur dénuée d'autorité en justice. Une preuve! que le procureur en eût une, ou il n'aurait pas le domaine.

C'était au bailli à parler. Le bailli d'alors s'appelait Délier de Carteret. Il était dans une situai ion délicate. C'était le roi qui faisait et défaisait les baillis ; un bailli eût donc été bien ingrat, et, qui pis est, bien imprudent, de refuser un domaine au roi. Mais, si on laissait le roi confisquer les domaines avec cette facilité, personne ne possédait plus rien, l'Angleterre était propriétaire de Jersey. Délier appuya donc

LE BON VIEUX TEMPS. lia

Drouet Lemprière, et fit observer fort respectueusement au procureur royal qu'on ne pouvait frapper le monde sans preuve.

Les choses en étaient à ce point lorsque, comme je l'ai dit en commençant, il se lit dans la Cohue une subite agitation. La porte venait de s'ouvrir, et un homme entrait, avec plusieurs.

Cet homme, c'était le gouverneur de l'île, sir ïïugh Yaughan.

Il faut dire quel gouverneur était sir Hugh : ses deux meilleures qualités étaient la volerie et l'incontinence.

Les femmes en étaient à bénir Dieu d'être laides, ce qui leur permettait de sortir de chez elles ; autrement, si elles se hasardaient sur les roules, et que sir Hugh Vaughan les rencontrât, elles étaient certaines d'être prises de force. Si bien que la campagne était tout attristée de ne plus voir passer une jolie fille.

Quand une maison lui semblait agréablement bâtie, ou une terre utilement labourable, sir Hugh allait chez le propriétaire avec des soldats du château.

— Es-tu bien sur, lui disait-il, que ton bien soit à toi ?

— Certes! répondait le propriétaire.

— J'en doute.

— J'ai mes titres.

— 11 faut que je les voie.

Le propriétaire lui montrait ses titres, que sir Hugh lisait attentivement. Après qu'il les avait lus :

— C'est vrai, disait-il, tu avais des titres.

Et il les déchirait en morceaux. Alors, le bien n'étant plus à personne, il le prenait.

On conçoit maintenant l'impression que fit sur la cour l'entrée du gouverneur.

Seul, Hélier ne se troubla pas; il continua ce qu'il disait, et ne baissa pas la voix.

Sir Hugh Vaughan, debout, les bras croisés, écouta un moment, sans autre geste que de hausser les épaules. Mais dès qu'Hélier eut conclu en disant que. tant que le procureur ne prouverait pas le crime, les juges n'appliqueraient pas la peine, le. gouverneur prit la parole.

— Pardon, monsieur le bailli, dit-il très-doucement, je ne suis pas bien sûr de comprendre tout à fait votre bavardage jersiais et judiciaire. Ne voudriez-vous pas arriver à dire que, pour rendre au roi mon maître ce qui lui appartient, il vous faudrait une preuve ? Est-ce bien cela que vous essayez d'insinuer?

— Je ne l'insinue pas, répondit le bailli, je l'affirme.

— Et si j'affirme, moi, que les seigneurs de Saint- Martin ont trahi, ma parole sera-t-elle une preuve?

— Vous n'étiez pas là il y a soixante ans.

— Ainsi, il vous faut une meilleure preuve que ma parole, vraiment, poursuivit le gouverneur, toujours de la même voix ; sinon, vous serez contre le roi?

— Nous serons pour la justice.

Sir Hugh Vaughan décroisa les bras.

— Soit, dit-il. Eh bien ! puisqu'il vous faut une preuve, en voici une.

Et il porta la main à la garde de son épée. Tous les jurés se levèrent.

— Monsieur, dit le bailli, songez où vous êtes et qui vous menacez.

— Je songe, répondit le gouverneur, toujours aussi doucement, que je suis dans un lieu où des sujets du roi sont contre le roi, et je ne menace personne. Seulement, vous désirez une preuve, et j'en ai une à mon côté, et ceux-ci en ont d'autres, et nous vous persuaderons aussi profondément que vous voudrez.

Disant cela, il tira son épée, et ceux qui l'accompagnaient firent comme lui. Mais Hélier avait dans les veines le sang de cette Marguerite de Carteref qu'un gouverneur n'avait pas intimidée :

— Ouvrez les portes toutes grandes! cria-t-il. On ouvrit les portes, et le peuple, qui. attendait

dehors le résultat du procès, se précipita dans la salle. En même temps le bailli dégaina aussi, et, saisissant le bras de sir Huidi :

— Prenez garde à vous! dit-il. Le peuple est témoin que vous avez tiré l'épée dans le lieu de justice. A présent, si vous bougez, je vous tue.

Le peuple s'émut grandement. Sir Hugh n'était pas en force. Il dut céder, et sortit de la Cohue. Mais, du seuil, il se retourna vers Hélier :

— Tu n'es plus bailli! dit-il.

Et, s'adressant à un des hommes qu'il avait amenés :

— Jaspar Pen, je te fais bailli de Jersey. Puis il sortit, avec les siens, la rage au cœur.

La destitution d' Hélier était illégale, puisque, depuis Henri VII, le roi seul avait pouvoir de faire et de défaire les baillis. Mais que peut la légalité contre la violence? Hélier avait le droit, mais Jaspar avait les gens d'armes. Les habitants ne résistaient guère à des commandements qui se présentaient armés de piques.

La position d'Hélier n'était plus tenable; il avait

tous les habitants pour lui, et pas un ne lui obéissait; il était bailli, et il ne l'était pas. Il ne consentit pas du moins à être dépossédé sans jugement, et il résolut d'aller au roi, qui peut-être ne voudrait pas, pour, un méchant terrain jersiais, offenser une ordonnance royale et la mémoire de son père. Il fit signer, fort secrètement, par les principaux de Jersey, une protestation contre l'élection et le comportement de Jaspar Pen, et aussi contre toutes les audaces et pilleries de sir Hugh Vaughan, et s'embarqua pour l'Angleterre.

Il vint à Greenwich, où était la cour. Il connaissait le duc de Norfolk et sir William Compton, tous deux membres du conseil privé. Il les alla trouver et sollicita leur protection ; mais tous deux se moquèrent de lui. Vouloir faire dire au roi qu'on avait eu raison de lui refuser un domaine? l'entreprise n'était pas d'un homme de son âge et ayant barbe aux joues. Il faut aux rois de grands biens, pour qu'ils puissent s'habiller magnifiquement, entretenir d'innombrables domestiques, contenter leurs favoris, faire la guerre ; ils aiment donc ceux qui leur donnent et non ceux qui leur ôtent, et leur plus vive tendresse n'est pas pour les textes de lois. Et dans ce moment même, Henri VIII était en train de faire tout l'argent qu'il pourrait, afin de se montrer royalement dans une rencontre qu'il allait avoir avec le roi de France; il y aurait lutte de dépense et de prodiga-

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lité entre les princes; l'Angleterre serait humiliée si le sien se laissait surpasser, et le roi devait à la dignité de son peuple de le pressurer jusqu'au dernier sou. Hélier ferait donc sagement de ne pas s'exposer au visage du roi et de retourner dans son île jusqu'à un moment plus opportun.

Mais Hélier ne les en crut pas, et refusa de lâcher le bailliage qui lui appartenait. Il dit qu'il attendrait mieux l'opportunité à Greenwich, et obtint que sir William le gardât dans sa maison parmi ses officiers. Il espérait qu'ainsi il approcherait souvent le roi, et qu'un jour viendrait, tôt ou tard, où il aurait occasion de se faire écouter.

On était au milieu d'avril, et c'était le 7 juin que devait avoir lieu la royale entrevue. Hélier eut donc près de deux mois pour étudier le caractère du roi, avant son départ. Quand il crut le connaître à fond, il écrivit à Jersey qu'on empaquetât précieusement son arbalète, et que son frère Jean la lui apportât.

On a été injuste pour Henri VIII. C'était un prince vraiment chaste qui se serait fait scrupule d'avoir des maîtresses ; lorsqu'il aimait une femme, il l'épousait; seulement, s'il était déjà marié, comme c'eût été un péché mortel d'avoir deux femmes à la fis, avant d'épouser la nouvelle il fallait bien qu'il coupât le cou à l'ancienne. Parce que sa continence et sa piété lui ont fait ainsi décapiter plusieurs reines, et aussi parce que, dans le siècle des controverses

LE BO.N VIEUX TEMPS. loi

religieuses où les catholiques brûlaient les luthériens et les luthériens les catholiques, il avait, lui, l'impartialité de brûler également les catholiques et les luthériens, et encore parce qu'il avait pris pour premier ministre le fils d'un boucher, on a fait de lui un boucher d'hommes et de femmes, un prince entièrement tueur,, un assassin perpétuel. Il y avait pourtant des jours où il ne tuait pas, et où il prenait plaisir et prenait part aux divertissements. Il est vrai qu'il s'amusait surtout à la boxe ; les beaux coups de poing, les côtes défoncées, les jeux crevés, les oreilles mangées, le comblaient d'aise. Il était ravi des hautes tailles, des larges épaules, des corps solides. Ce fils de boucher qui était devenu le cardinal "Wolsey se faisait estimer de lui en s'entourant des plus énormes gaillards qu'on pût découvrir, en n'allant dans les rues qu'avec une escorte de géants. Henri aurait donné sa chaise en or massif à celui qui l'aurait portée à bras tendu. Mais il aimait aussi l'agilité, la souplesse du jarret, la rapidité de la main, et il s'extasiait devant les escamoteurs et les danseurs de corde. S'il était fou de tirer à l'arc, inutile de le dire : tous les Anglais le sont ; l'arc est leur grande délectation, et non pas seulement celle des hommes, mais aussi celle des dames, qu'on voit tous les jours dans les prairies viser les cibles, et qui font dire qu'au rebours des dames françaises elles ont leurs flèches dans les mains et non dans les veux.

Jean de Garteret arriva. Il étaiUemps; c'était la veille du départ. Jean apportait l'arbalète que son frère avait demandée. Hélier la désempaqueta, passa l'après-midi à l'éprouver, à la frotter, à la soigner, et la remit délicatement dans son fourreau.

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