Strabon, I. IL, chap. exiv
“s'étendent au nord, le long de l'Océan; mais on ne connaît que ceux qui habitent de l'embouchure du Rhin à celle de l’Elbe; parmi ces peuples, les Sygambres et les Cimbres sont les plus connus. Mais nous manquons de renseignements sur tout ce qui se trouve au delà de l’Elbe, car nous ne connaissons personne chez les anciens qui ait fait le voyage, le long des côtes jusqu’à l'embouchure, dans la mer Caspienne ; et d’ailleurs, les Romains ne se sont pas encore avancés jusque-là. » Dans ces paroles se reflète tout l’orgueil des Romains, qui ne voulaient entendre parler que de ce qu’ils avaient exploré eux-mêmes ‘. Quant au renseignement relatif aux Roxolanes, Strabon le doit probablement à Mithridate VI (112), qui était venu secourir les les Grecs des bords du Pont-Euxin, ce qui eut pour résultat l'intervention des Romains et la conquête de la Colchide. Strabon dit d’ailleurs expressément dans son livre XI, que les nouvelles notions con-
A. Voir les vers de Virgile :
Excudent alii spirantia mollius æra, Credo equidem, vivos ducent de marmore vultus : Orabunt causas melius, cælique meatus.
Describent radio, et surgentia sidera dicent,. Tu regere imperio populos, Romane, memento, Hæ tibi erunt artes, pacisque imponere morem, Parcere subjectis et debellare superbos.
(Æneid., lib. VI, carm. 848 et seq.)
cernant les peuples du nord de la mer Noire, avaient été fournies par le roi de Pont.
César ordonna le premier qu’on mesurât d’une manière exacte l'étendue de l’empire romain; mais ce n’est qu'après sa mort, sous le règne d’Auguste, que fut terminé ce travail, travail qui avait duré vingt-neufans. [l est presque certain qu’on ne s'était pas borné à mesurer l’empire romain seulement; sans cela Pline se fondant sur Agrippa ne pourrait nous donner une idée assez exacte sur l’étendue de la Germanie ‘et de la Scythie limitrophe *. Pline,” toujours prudent, à soin d’ajouter : « Quant à moi, je pense que le mesurage de ces contrées n’est pas toujours très-certain./»
Marianus d’Héraclée nous donnele mesurage des côtes de la mer Baltique d’une manière tres-précise ; cet auteur nous indique quatre points avec certitude:
1° Le commencement de cette mer, près du Skager-Rack ;
2° L’embouchure de la Vistule;
3° L’embouchure de la Narva ; h° Celle de la Néva.
Isidore de Charax indique même la hauteur où
1, Pline, 1 XXXVIL, 11, 2.
se trouvait d’après lui l’île de Thulé; d’où vient que l’on confond souvent cette île avec l'Islande? Nous en avons dit plus haut la raison. Koskinen trouve cette supposition inadmissible.
Quant aux découvertes sur la mer, les Romains sous Auguste n’osaient pas trop aller au delà des colonnes d’'Hercule, et Pedo Albinovanus, un contemporain d’Ovide, considérait un voyage sur cette mer comme la chose la plus dangereuse ; car on laissait le soleil et le jour derrière soi et on était obligé d'affronter des monstres marins, des tourbillons et des courants redoutables !
Ce n’est que quand les Romains eurent subjugué tous les pays jusqu’à l’embouchure du Rhin, et que Drusus eut érigé la fossa drusiana (13) qu’une flotte romaine entra dans l’embouchure de l’'Ems (12); mais elle dut se retirer aussitôt vers l’île des Bataves, après avoir éprouvé de nombreuses pertes. Quatre ans après Jésus-Christ, une flotte romaine s’avancait jusqu’à l’embouchure de l’Elbe, mais pas plus loin ; ce qui fait que Strabon place en cet endroit la limite du monde connu. Cependant il est plus que probable que des bâtiments de commerce s'étaient avancés jusque dans la mer Baltique, car sans cela comment expliquer l'inscription gravée sur la table de marbre du mausolée d’Auguste à Ancyre :
«Classis Romana ab ostio Rheni ad solis orientis regionem usque ad orbis extrema navigavit, quo neque terra neque mari quisquam Romanorum ante id tempus adiit !. »
Sous le règne de Tibère, la mer Baltique fut bien plus explorée. En 15, Tibère franchit le Rhin et Germanicus fit construire la fameuse flotte dont Tacite à fait une si magnifique description «D'abord la mer, tranquille sous ces mille vaisseaux, ne retentissait que du bruit de leurs rames, ne cédait qu'à l'impulsion de leurs voiles. Tout à coup, d’un sombre amas de nuages s'échappe une effroyable grêle. Au même instant les vagues tumultueuses, soulevées par tous les vents à la fois, ôtent la vue des objets, empêchent l’action du gouvernail. Le soldat, sans expérience de la mer, s’épouvante ; et, en troublant les matelots, ou les aidant à contretemps, il rend inutile l’art des pilotes. Bientôt tout le ciel et toute la mer n’obéissent plus qu’au souffle du midi, dont la violence, accrue par l'élévation des terres de la Germanie, la profondeur de ses fleuves, les nuées immenses qu'il chasse devant lui, enfin par le voisinage des régions glacées du Nord, disperse les vaisseaux, les entraîne au large ou les
A. Chishull, Antiq. Asiat. London, 1728, p. 175.
pousse vers des îles bordées de rocs escarpés ou de bancs cachés sous les flots... ‘» Ceux qui veulent voir dans l'inscription du monument d’Ancyre une allusion à ces vaisseaux dispersés, et qui prétendent que c’élaient ces vaisseaux qui avaient été poussés au delà de l'embouchure de l’Elbe, commettent une grave erreur, car Auguste était mort depuis deux ans, et Pline dit expressément ? : « À Gadibus columnisque Herculis, Hispania et Galliarum circuitu, totus hodie navigatus ‘Occidens. Septentrionalis vero Oceanus majore ex parte navigatus est auspiciis Divi Augusti, Germaniam classe circumvecta ad Limbrorum promontorium : et inde immenso mari prospecto aut fama cognito, ad Scythicam plagam et humore nimio rigentia. » [l veut certainement parler ici de l’expédition indiquée sur le monument d’Ancyre, et non de celle qui eut lieu sous le règne de Tibère. D’unautre côté, il est certain aussi que beaucoup de vaisseaux de la flotte de Germanicus s'étaient égarés jusque vers les pays les plus reculés; c’est pour cela que Pline dit: « Et a Germania immensas insulas non pridem compertas cognitas habeo *. » Il veut parler de la Scandinavie et il dit dans son
A. Annales, livre IL, 23.