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Ï. — LES ORPHIQUES ET HÉRODOTE

Avant d'étudier la migration des Touraniens, il est indispensable d'examiner les récits que les auteurs grecs, romains, byzantins, etc., nous ont laissés sur la géographie et l’ethnographie de l’Europe septentrionale; car c’est dans le nord et le nordest de cette partie du monde que nous rencontrons depuis les temps les plus reculés une grande partie des peuples de la race touranienne altaïque.

Jetons d’abord un regard rapide sur les Orphiques, dont la valeur historique a été si souvent

contestée.

Nous pensons qu’en principe les légendes de l'antiquité grecque ainsi que les Sagas des premiers habitants des pays scandinaves renferment des données précieuses pour l’histoire des peuples touraniens, dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

Que l’auteur des Orphiques soit le vieux barde Thrace lui-même, ou Onomacritos, ou un chrétien mystique, peu importe; ce qui est certain, c’est que les Grecs ont entendu parler d’une communication fluviale reliant la mer Caspienne et la mer Noire à l'Océan septentrional. Cette légende s’explique assez facilement quand on considère la largeur de l'embouchure du Rha (Volga) et des autres fleuves qui se jettent dans la mer Noire et dans la mer Baltique.

L'existence d’une route commerciale longeant le Phase, franchissant le Volok, côtoyant le Cyrus (Kur), et aboutissant à la mer Hyrcanienne (Caspienne), pour rejoindre de l’autre côté de cette mer la grande route royale des Bactriens, explique bien la tradition antérieure à Hérodote, d’après laquelle la mer Caspienne était une mer isolée. Et comment Hérodote aurait-il pu nous renseigner sur l'étendue et la configuration de cette mer, comment aurait-il pu parler de ce fleuve considérable qui

s’y jette par de nombreuses embouchures, si, avant lui, quelque Grec de distinction n'avait pas visité ces contrées, et mesuré, d’une manière sans doute approximative, les distances et les contours qu’il évalue et décrit dans son histoire.

Hérodote avait donc connaissance du prolongement de cette voie commerciale par le cours du Volga; mais, bien avant lui, Aristéas de Proconnèse avait déjà visité les pays des Gripphons, des Argypéens et des Issédons près des monts Ourals « riches en mines d’or »; et même il parlait aux Grecs des Hyperboréens que Ptolémée place près du golfe de Finlande, l’ancienne mare Veneda. I est vrai que plus tard Hérodote convient lui-même que personne n à pu voir de ses propres yeux ces contrées du Nord et qu’Aristéas n’était allé que chez les Issédons. Néanmoins l'étude de ces différentes légendes établit d’une manière certaine que la

fameuse route commerciale du sud-est au nordouest était déjà connue du temps d’'Hérodote, et que les habitants du nord de l’Europe en faisaient usage. Cette voie était d’ailleurs le chemin le plus court pour se rendre de l'Orient dans l’Europe centrale.

Le magnifique bassin du Volga facilitait les expéditions de ces audacieux commerçants, fournissait aux colons des moyens de subsistance, se

prêtait à la création d'établissements favorables pour étendre leur commerce jusque dans l'intérieur des pays limitrophes, et leur ménageait de sûres communications avec la mère patrie. Sur cette route nous rencontrons de nombreux peuples que l’histoire nous fait connaître plus tard d’une manière précise.

Ainsi, selon les Orphiques, les Argonautes, après avoir quitté leur point de départ, la Colchide, s’avancent vers l’est et arrivent sur les bords du fleuve Araxe (nom qu'Hérodote donne aussi au Volga). Ils rencontrent là les Méotes, les Gélons, les Sauromates, les Gètes, les Gymnées, les Arsopes et les Arimaspes, ensuite ils naviguent sur un canal étroit (probablement le Volga dont le lit se rétrécit entre les montagnes), et ils atteignent les pays des Pètes, des Séliens, des Scythes, des Tauri et des Hyperboréens.

Sans doute, il ne faut pas demander aux vers des Orphiques des notions géographiques bien exactes; mais 1! y aurait légèreté à ne pas tenir compte de ces anciennes légendes, quelle que soit l'époque de leur apparition. |

Au temps d'Alexandre le Grand, il semblerait que la vaste contrée qui s'étend entre la mer Noire et la mer Baltique se fût subitement rétrécie, car

elle ne figure plus, sur les cartes de cette époque, que sous la forme d'un isthme étroit coupé d’un canal qui réunit les deux mers. C’est que la science géographique est en décadence, et que bien des notions se sont perdues depuis Hérodote. Bien plus tard la éabula peutingeriana nous fournit l’exemple le plus frappant de ces affaiblissements successifs des connaissances géographiques.

Si donc les Orphiques étaient l’œuvre apocryphe de quelque philosophe chrétien, comment ce philosophe eût-il pu mieux connaître la géographie des pays du Nord que tous ses contemporains?

Comment eût-il pu abonder dans le sens d’'Hérodote, lorsque l'opinion contraire faisait foi dans le monde civilisé ? Ajoutons que même le célèbre chroniqueur russe Nestor paraît avoir ignoré l'existence d’une vaste étendue de terrain qui sépare ces deux mers, et qu'il croyait qu’un large canal maritime les reliait entre elles.

Nous devons en conclure que les Orphiques sont d’une bien plus ancienne date qu'on ne Île pense généralement.

Revenons au voyage des Argonautes. D’après les Orphiques, ils arrivent dans la mer Baltique, la mer Morte, la Morimarusa des Slaves. Le poëme nous décrit alors les peuplades sauvages qui

habitaient les bords de cette mer, il parle des Hyperboréens que connaissaient même les Hindous1, que Pomponius Méla* appelle les plus justes des adorateurs des dieux, et dont la vie heureuse est chantée par Pindare* en termes magnifiques.

Les Orphiques font aussi mention des Cimmériens, des Hermions et des Jerniens que Kruse assimile aux Scandinaves, aux Germains et aux Ibériens de l'Irlande.

Homère et Hésiode avaient une connaissance plus imparfaite de ces pays du Nord; mais ils savaient aussi tous deux que la terre était entourée de tous côtés par la mer‘, et ils avaient une idée de ces contrées, grâce probablement au commerce de l’ambre que faisaient les Phéniciens. Ils placent cet océan au sud du Danube qu'Hésiode appelle l’Ister « coulant avec beauté ».

Des peuples du Nord, Homère ne connaît que les Mysiens, les Hippemolges, les Galactophages et les Abiens, « les plus justes des hommes ». Plus

4. Au dire de Mégasthène, de Simonide et de Pindare (voir Strabon, xv, p. 711).

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