ARCHÉOLOGIE., — PHILOLOGIE
Depuis longtemps déjà on pense que les livres de Moïse ne sont point l’œuvre du célèbre législateur, pas même l’œuvre d’un seul individu, mais bien plutôt celle d'auteurs différents non contemporains les uns des autres. On se fonde sur les répétions inutiles qui reproduisent un même récit de facons différentes, sur les contradictions, les intercalations, les suppléments manifestes, et avant tout sur les différences de style et de langage.
On rencontre dans le tableau ethnographique des passages concernant des villes, de petites tribus nomades, qu’on retrouve encore aujourd'hui, tracés à un tout autre point de vue et selon un tout autre système que le système panoramique dont nous parlions plus haut. N’est-il pas clair qu’il y a là des additions, des explications émanant d’un autre auteur que celui du texte primitif? Il faut donc
avant tout arriver à une connaissance claire et
complète du procédé de compilation du texte biblique dans les livres historiques.
Les nombreux écrits relatifs aux recherches sur la Bible et à son interprétation peuvent, d’après leurs principes et leurs tendances, se diviser en quatre classes principales :
1° Les écrits des philosophes de la seconde moitié du dernier siècle, de Voltaire, Lessing, etc. Ils découvraient avec un malin plaisir les côtés faibles, vulnérables des livres saints; mais ils sapaient sans chercher à reconstruire, 1ls n'offraient rien en échange de ce qu'ils détruisaient.
2° Comme réaction, ceux des croyants orthodoxes, des fanatiques, des zélotes qui se cramponnent à la lettre morte n’entrent dans aucune discussion, et, se jetant dans les luttes acharnées, rendent parfois injure pour injure. |
9° Les écrits des romantiques, au commencement du siècle : miracles, légendes, histoires, ils cherchèrent à tout expliquer comme mythes, ils voulurent tout déduire d’une manière naturelle et, prenant un ton doucereux, sentimental même, pour rendre ces anciens récits compatibles avec nos idées actuelles. Ils ont produit une littérature de fantaisie souvent fort originale.
h° Les nouvelles recherches des (savants) ratio-
nalistes, qui, en sauvegardant le respect et l’admiration dus aux saintes Écritures, à la morale qu’elles contiennent, laissent le champ libre à la raison, aux recherches laborieuses et tranquilles, à l'examen scientifique. Ils procèdent avec impartialité, comme ils le feraient avec n'importe quel document antique, et soutiennent leurs raisonnements en puisant dans la philologie, dans l'archéologie, dans l’histoire et les sciences naturelles. Le résultat de ces travaux est une conquête pour l'esprit humain.
Richard Simon et le médecin Astruc ‘ tracèrent cette route, où devaient se rencontrer les esprits les plus éminents. Leurs travaux sont d’une profonde érudition, d’une grande exactitude, et s'occupent surtout de l'essence et de la composition du texte biblique. On peut, d’après l'hypothèse fondamentale sur laquelle ils s'appuient, les subdiviser en deux groupes principaux :
Les uns, s'appuyant sur l'hypothèse dite des documents et fragments, considèrent les livres de Moïse comme une simple compilation de documents
4. Conjectures sur les mémoires originaux dont il paraît que Moïse s’est servi pour composer le livre de la Genèse. Bruxelles, chez Fricx, 1753.
Voltaire en parle dans son Dictionnaire philosophique, t. VI, p. 123. (Paris, chez Barba, 1828.)
et de fragments émanant de plusieurs auteurs différents et non contemporains. Cette hypothèse est insuffisante pour expliquer la continuité visible, le plan fermement arrêté de l’œuvre entière, qui se manifestent malgré la fréquence des contradictions, malgré la différence du langage.
Les autres supposent un texte primitif et continu, émanant d’un seul auteur, auquel des commentateurs et des compilateurs ont ajouté leurs propres recherches et des idées puisées dans d’autres ouvrages sous forme de suppléments, d'explication ou d’intercalation. C’est l'hypothèse des compléments ou des refontes. Elle n’explique pas pourquoi les auteurs du remaniement n’ont pas fait disparaitre les contradictions, les répétitions, pourquoi ils n’ont pas refondu les différentes parties afin d’en former un tout homogène.
Quelques savants aussi ont essayé de concilier les deux hypothèses, et leurs recherches sont comme des anneaux de transition.
Mais l’étude de ces deux courants littéraires ne nous donne pas une conviction suflisante. Nous sommes au contraire tentés de croire qu'aucune de. ces deux hypothèses n’est la vraie, et qu'il faut diviser le texte en texte primitif, en notes marginales et en gloses ajoutées à ces dernières.
Notre opinion est qu’il y a eu d’abord des textes primitifs, non contemporains, probablement en vers, contenant les mythes et les traditions des différentes époques sur l’origine du monde et de Phomme, sur le développement intellectuel de lhumanité, sur l'étendue géographique et ethnographique des peuples, le tout écrit sur des tables de pierre et peut-être en caractères cunéiformes. À ces textes on ajouta plus tard, selon l’habitude favorite des Orientaux, — habitude que nous pouvons.encore observer aujourd’hui sur les monuments turcs, persans ou arabes, — des notes marginales qui à leur tour furent augmentées de gloses. Les différents textes primitifs traitent d’un sujet bien défini, ils ont un sens continu, arrêté; au contraire, les gloses toutes seules manqueraient de cohésion et de compréhensibilité ; elles ne sont que des suppléments, des explications, et, d’après le caractère, la position sociale, la nationalité de leurs auteurs, elles poursuivent un but qui s’écarte souvent de celui du texte primitif, et quelquefois même lui est diamétralement opposé ; les différences de style rendent la chose facile à reconnaitre.
On est sûr qu'il n’y a point eu de remaniement dans les textes par cela même qu’ils contiennent des contradictions, des corrections et des répétitions,
toutes choses qu’il faut nécessairement éviter, ou au moins atténuer, quand de différentes pièces on veut former un tout homogène. Ces tables, d’abord peu nombreuses, mais dont le nombre augmenta plus tard, devinrent le trésor sacré des Hébreux. Ils les emportèrent dans leurs migrations en Palestine, et les placèrent dans une armoire construite à cet effet, ce qui nous permet de conjecturer de leur dimension. Plus tard, ces tables formèrent les archives canoniques et historiques du temple, et finalement elles furent transcrites sur des rouleaux de papyrus ou sur quelque matière analogue. C’est alors que le copiste ajouta les gloses, et, probablement par égard pour la place qui lui manquait, il les déposa aux endroits qui lui semblaient convenables, sans rien changer à la lettre même du texte, grâce au profond respect, à la sainte terreur que lui inspiraient ces documents. Il ne se préoccupa point des contradictions, des répétitions, des erreurs qu'on trouve aujourd’hui et qui résultèrent de cette manière de procéder.
La reconstruction du texte primitif de ces tables portera le cachet de la vérité même et prouvera que non-seulement notre hypothèse est fondée, légitime, : mais encore précisera ce fait surprenant quen décomposant ce texte avec fidélité et intelligence,
on obtiendra un document authentique de la plus haute antiquité, sans aucune altération.
Pour accomplir ce travail, il faut partir de ce principe que non-seulement la manière de désigner Dieu par Élohim et Jéhovah, mais encore les expressions, les locutions qui reviennent à chaque instant émanent de différents auteurs; que des auteurs postérieurs ont pu employer les expressions de leurs devanciers, mais que l'inverse est une impossibilité. Il est donc clair que la première apparition d’une expression à eu lieu dans le texte primitif et non dans les gloses; que le texte primitif a été aussi court, aussi simple que possible, et cependant qu’il doit constituer un tout homogène, compréhensible et sans lacune; qu’il faut reconnaître dans les gloses un certain but, une certaine intention bien définie de la part de l’auteur.