DU LANGAGE
Mais si les Polynésiens sont venus de l'Amérique, nous devons trouver entre eux et les indigènes du nouveau monde des analogies de langage et de mœurs; nous examinerons donc avec soin tout ce qui est connu sur ces deux questions.
En ce qui concerne la langue, nous remarquerons tout d'abord que c'est là surtout que l'on peut trouver des arguments absolus pour établir des relations entre deux contrées, car si quelques-uns nient que, sous des influences différentes, Tbomme peut subir des changements, altérer ses coutumes et perdre ses traditions, il n'est personne qui n'admette que le mécanisme des langues et l'identité
SI Lift ■lëiiÀ'ndJirs totTiMsîîfVNks.
des ikiots ^heà deux peuplés éloignés ne i^otèiit un signe certain d'une commune origine ; cependant cette question si Importante du langage semble devoir faire défaut pour le eas qui nous occupe, et c'est inévitable si, comme nous l'avons avancé, la souche des Polynésiens dérive exclusivement d'une seule fbmille américaine ; ne savons-nous pas que, parmi les tribus du nouveau monde, les dialectes sont extrêmement nombreux et surtout mal étudiés, plusieurs d'entre eux .ont même déjà disparu ou se sont défigurés, de sorte que ébaque Jour qui s'écoule augmente encore l'obscurité qui nous dérobe cette question ; cependant, malgré le peu de confiance que ces observations me donnaient pour la découverte d'indices certains entre le dialecte de quelques tribus américaines et la langue polynésienne, j'ai néanmoins cherché ce que les philologues ont déjà fait à cet égard, et J'ai trouvé précisément que les relations linguistiques entre ces deux peuples ne sont pas très-nombreuses, mais que cependant elles existent et sont incontestables.
C'est d'abord Zuniga, un auteur espagnol, qui montre des afiinitéfl entre la langue ohilienne et celle des Philip*pines qui, nous le verrons» est polynésienne (1) :
« Après avoir remarqué, dit-il, que les noms des pays situés au centre du continent de l'Amérique du Sud sont très-semblables à ceux des Philippines, je cherchai à me procurer un vocabulaire de cette contrée et trouvai bientôt ^Ue le peu de mots que renferme l'Araucana d'Ercilla sont
parfaitement conformes à la langue tagale Au Chili,
on double fréquemment les syllabes dans les mots : bio^ biOj lemolemôj' colocolo, etc. En examinant la structure des deux langages, nous sommes fbreés de conclure qu'ils viennent d'une seule et même source, et j'ose afiirmer que
(1) Historia de las isUis PMlippinaSy por Martinez de Zuniga. Manila,
fSés.
USS MiGRATIOIfS POLtJfÉSIEflNBB* Cl
lés lûâlens deâ Philippines proviennent ded aboHgènès du Chili et dti Pérou. »
Ces pages sont dites sur un ioil de craitité et d'appfèhetision bien naturelles pour l'époque et pdtir un Espagnol, elles n'en sont pas moins pt-écleuses, car elleâ sotit, je croîs, la première tràoe écrite de l'idée de faire venir les Polynésiens de T Amérique; elles oùt iriême suflB pour qiie le Rev. Lang, dans séë « View of thé ôrigiti ôl itiîgi^àtions of the Polynesian, % renversant les faits atl profit de sa cause, ait pu soutenir que rAmériéttlë avait été pélîplée par la race malaisé, qui y serait arrivée par la Polynésie; Lang fit des comparaisons éîitre lès laflgtiës polyîjéâletiiiâs et américaines, et il constata une resseôlblabce fi'appàntè entre des mots de la Guyane et de la Polynésie ; ces deux langùessontvocaUques,c'est-à-dire abondante^ en v6yèJles; les aspirations gutturales, lés sons du nez s'y fèncôntrèiit comme â Tahiti et à la Nouvelle-Zélande ; les ntfôts Coiûposés suivent un même ordre; rarrangénietit des mots pour l'expi'ession des idées (le même de là Chine et de l'archipel Indien) y est semblable. Cette étude pourrait être poussée beaucoup plus loin ail moyen des dictionnaires et des grammaires de- dialectes péruvièni^ et itiëlticains, qui furent faits au xvii^ siècle par des ôiiséionhftirés espagnols. Lang observe ensuite que les iioms ainériéctins qui désignent des criques ott des i*uis6ëàiix comm@nôédt généralement par le préfixe oua^ qui en polyiiêdieô signifie eau, et à ce sujet je remarquerai qu'à là Notivelle-Càlédonie, où précisément dâris là plupart des dialectes Yëtiti se nomme oue, la plupart des noms de coûtants d'eàii commencent par le mot aUè du bien ot/â, tellei^ sont les rivières de : Oua-ka, Oue-tîo, Oiià-rambâou, Oue-nafOtÉ, Oua-badji. Oua-gui, Oue-nimbo, Oua-gap, Ona-ilou, Ouaraï, Ou'enghî, Oua-ia, Boug-oue, Oua-mene, etc. Mais une aulre observation, peut-être aussi petemptoire, c'est qu'une des plus grandes tribus de cette lie porte ]|^éei-
sémeBt le nom d'une ville de la côte du Pérou : Payta.L^ chef de ce territoire était un des plus puissants lorsque nous arrivâmes, et nous fit une des plus vives résistances que nous eussions jamais eu à soutenir dans ce pays. Une montagne élevée, qui domine les terres de Payta^ porte le nom de Mou^ qui en polynésien signifie montagne, et, comme nous le verrons, le langage de ces indigènes présente une forte proportion de mots polynésiens.
Dans le courant de ce mémoire, nous aurons souvent l'occasion de revenir sur des analogies semblables dans les noms des pays qui ont été parcourus par le courant polynésien ; il ne m'a point suffi des quelques mots que je viens de citer pour me croire autorisé à tirer mes conclusions.
Nous avons vu que Zuniga mit encore en évidence ce fait linguistique des mots doubles dans les langues chilienne et polynésienne : lemolemo^ colocolo^ etc.; à la Nouvelle-Calédonie, nous trouvons la même chose dans un gi*and nombre de mots : goegoe, pelou pelou, kouUé kouUé. kourou kourou, etc.
Ellis, dans son savant traité, s'exprime encore formellement en ce qui regarde le langage (t. I, p. 119 et 178), et il reconnaît une très-grande analogie entre le polynésien et les langues du Nouveau-Mexique, et de certaines parties de l'Amérique du Sud.
J'emprunte à l'illustre Alexandre de Humboldt, dans son ouvrage sur les langues kawi (t. IIl, p. â29), un de ses plus remarquables paragraphes sur la- question qui nous occupe :
(( Enfin, dit-il, pour citer un exemple frappant de l'affinité des caractères grammaticaux, la double forme de la première personne du pluriel, indiquant que la personne à qui l'on s'adresse est comprise dans le nous ou bien en est exclue, a été rencontrée dans un grand nombre de langues américaines et avait même été considéré jusqu'ici
LES MIGBAXiONS POLYNÉSIENNES. 25
comme un caractère spécial à ces langues. Ce caractère se rencontre cependant dans la plupart des langues que nous considérons ici, dans celle des Malais, dans celle des tles Philippines et dans celles de la Polynésie. Dans les langues polynésiennes, il s'étend même au duel, et telle y est d'ailleurs sa forme particulière, que si nous pouvions nous guider uniquement par des considérations logiques, il faudrait regarder ces langues comme étant le berceau et la véritable patrie de cette forme grammaticale. Hors de la mer du Sud et de l'Amérique, je ne le connais pas ailleurs que chez les Mandchous. »
Mœrenhout, Marsden, d'Urville sont cependant d'un avis contraire et n'ont jamais trouvé, disent-ils, un seul point d'affinité entre ces langues. Quant à M. d'Eichthal, auquel nous devons une étude linguistique très-complète de la question, non-seulement il a trouvé des ressemblances entre le polynésien et l'américain, mais il fait longuement ressortir les analogies du caribe et de la langue océanienne, ce qui vient encore à l'appui des observations de Zuniga, d'Ëllis et de Lang.
V. — PROBABILITÉS DES MIGRATIONS AMÉRICAINES DÉDUITES DES MOEURS ET COUTUMES GÉNÉRALES.
Nous sommes ici sur un terrain très>facile, et pas un seul auteur n'a touché la question sans trouver entre l'Américain et le Polynésien une ressemblance des plus frappantes ; je dis plus, tout observateur, parcourant le nouveau monde et l'Océanie, a dû être frappé de la similitude de la plupart des usages de ces peuples ; aussi serait-il trop long d'établir ici en détail cette liste comparative, je me contenterai de donner la nomenclature des traits les plus saillants qui se retrouvent chez les deux peuples, en commençant ce résumé par le chapitre si intéressant que le Rev. Lang y consacre :
V Division bien tranchée en castes ;
26 £È8 mênkmmÈ vùtftumimÉL
P Rêtiâîon du pouvoîl' temporel et splrlttiel ;
S'' Lat)gage vulgaire et langage ûë oéréttiotile i
A** Méthode identique pouf la division des propHétA» ; usages de greniers à vivres nommas tabou à la Nouvelle- Kélande et tambo àii Mexique \
5^ Taxes prélevées par les cheft; à ïfthit), Pomâriô 111, père de la reine actuelle, provoqua même uiie rébellion par ses impôts exorbitants ;
6*" Les travaux de l'industrie mexicaine sont idetitiquëi^ à ceux de tous les Polynésiens ;
7'' Amour des orneâients de plume^ similitude de oës ornements au Mexique et en Polynésie;
S"" L'étoffe végétale des Tahitiens est là même qiië le papier des Mexicains ;
9** Culture de la terre au moyeti d'ut! pieu ;
10^ Monuments religieux et sacrificësl huttiàins; ,
11* Cases mexicaines et polynésiennes, sans fbnêlf es et à une seule ouverture étroite ;
12^ Des ruines de temples, pyramides, tombeau*, fortifications se rencontrent eti Amérique au flët*d et au stid de Téquateur; leur architecture massive est identique à. celle des monuments semblables dont on trouve les débris en Polynésie et qui indiquent une civilisation ancienne. Lang s'étend tout au long sur ce sujet, et rappelle ^*à Tonga il y a un tombeau formé de pierres très-grosëès, qui né sauraient provenir de File qui est exclusivement coralligène et ne contient pas une pierre grosse éomme un œuf;
18° L'écriture parlante usitée par les Américains et lèi^ Polynésiens. — J'ajouterai, à cet égard, que je possède des bambous sur lesquels ont été gravés ave<i les dents d'un coquillage et par les indigènes \fis principaux détails d'une de nos expéditions à la Nouvelle-Calédonie. Quant aux Malais, longtemps avant l'arrivée des Portugais, ils possédaient une écriture alphétique ;
LES MIGRATIONS POLTNÊSIEUmES. !27
14* Anthropophagie chez les Américains et lès Pol^nêsieDs;
15® Réunions en coùseil avant de prendre une décision ; grande éloquence naturelle.
Les analogies précédentes ont surtout été constatées entre les Polynésiens et les aborigènes civilisés d'Amérique, les Mexicains et les Péruviens ; voici maintenant les ressemblances qui existent entre les Polynésiens et les peuplades sauvages du nouveau monde :
1* Les indigènes du Brésil pensent avec les Polynésiens (Jue les souffrances du corps viennent de la présence d'un mauvais esprit ;
S* Suspension des cadavres ;
â" Les maories de la Nouvelle-Zélande, comme certaines tribus d'Amérique, mangent les cadavres des chefs;
4* La vetigéance est honorée chez lès deux peuples ; ils îà pratiquent par la fuse et k trahison : Tun arrache là chevelure de son ennemi et la suspend dans son wigwam ; Pautre en conserve le crâne qu'il étale au sommet d*unë pei'che devant la porté de sa hutte;
B* Les Néo-Zélandais, les Néo-Calédonîens considèrent comme impures les femmes qui allaitent et les relèguent dans des cases spéciales; ainsi agissent certaines tribus de l'Amérique;
6* Le cava est à Tahiti une boisson fermentée tirée d'une racine, pendant qu'au Brésil et dans la Guyane bh fabrique une boisson semblable aii moyen d'une racine nommée cassava, singulier rapprochement de nom et d'usage ;
7° Pêche du poisson par l^empoisonnement des eaux à Tâide de certaines écorces qui, à la Nouvelle-Calédonie, est celle d'un euphorbiacée.
Mœrenhout, qui professe tine opinion différente de la nôtre, cite les remarquables rapprochements qui existent entre les mœurs polynésiennes et américaines (vol. II,
p. 2ilet suiv.) . Bien qu'ils présentent des analogies que nous n'avons pas citées, nous croyons la liste précédente sufSsamment longue pour qu'il nous soit permis de n'en pas faire l'analyse.
EUis, dans ses Polynesian researches^ cite encore de nombreux traits de ressemblance entre les deux peuples qui nous occupent ; au poinl de vue du visage, de la couleur de la peau, du tatouage, des sépultures, de la forme et de la structure des masses pyramidales de pierres servant de temples ou de tombeaux, de Tusage du poncho semblable au vêtement polynésien nommé tipouta^ des parures de plumes et de fleurs, du nom de dieu Tiou en Amérique, Tii à Tahiti, de la légende qui fait descendre les Incas du soleil pendant que le Tii tahitien en descendait aussi, etc.
M. d'EichthaU dans ses Études que nous avons citées, établit dans un long chapitre la plus grande similitude de détails entre les modes de sépulture chez les Américains et les Polynésiens ; nous trouvons les mêmes faits à la Nouvelle-Calédonie, sauf que dans cette île, suivant que Félément polynésien domine plus ou moins dans une tribu, on voit s'établir dans ces usages des variantes plus ou moins grandes. Cet auteur rappelle encore l'opinion du docteur américain Mittchell (Société des antiquaires d'Amérique, 1817) qui, après avoir constaté une analogie évidente entre les usages américaius et polynésiens, croit pouvoir afiSrmer que la race des anciens habitants de l'Amérique du Nord, aujourd'hui disparue, n^était autre que la race polynésienne; il s'appuie principalement sur l'examen de plusieurs momies, débris d'un peuple disparu, que l'on trouvait dans des cavernes dans des conditions identiques à celles où se rencontrent les momies polynésiennes des Marquises, et vêtues d'étoffes identiques.
Je terminerai ici l'examen de cette question, il sortirait du cadre de cette note d'y accumuler tous les faits qui
LEâ MIGRATIONS POLYNÉSIENNES. 2d
^ennent à l'appui de ma thèse ; on pourra se reporter aux écrits des hommes autorisés auxquels j'ai emprunté la plus grande partie de ce chapitre et l'on verra qu'en vérité, ils confirment — parfois indirectement, je le reconnais — l'opinion que le Polynésien est arrivé de la côte américaine.
VI. — TENDANCE GÉNÉRALE DES MIGRATIONS DE l'BST A l'ouest DANS LA ZONE INTERTROPIGALE.
Il est certainement difficile de mettre en complète évidence les relations intimes qui lient les Américains et les indigènes de l'Océanie ; depuis que la souche polynésienne est arrivée de l'est sur les îles du Pacifique un long espace de temps s'est écoulé et la tribu d'où elle provenait s'est dispersée, éteinte ou fondue dans une autre, au milieu de la vie mouvementée et îrrégulière que les peuples américains menaient sur ce grand continent ; on sait aujourd'hui que depuis le cap Horn jusqu'au détroit de Behring, les deux Amériques présentent à peu près autant de variétés d'hommes que le reste du monde et surtout les intermédiaires entre le noir et le jaune ; au Mexique, un missionnaire, le Père Fages, a trouvé sur les bords de la rivière Santa-Ignes, des hommes au teint blanc, aux cheveux blonds et aux traits agréables. Le major Eraery avait déjà signalé dans le Far-west^ la présence de races blanches. Enfin à Sancta Barbara, en Californie, existe une peuplade d'origine japonaise dont on ignore l'époque d'arrivée, ils ont non-seulementconservé le type mais encore le langage à un degré suffisant pour avoir pu converser avec des Japonais qui en 1861 abordé* rent ce port (1). — Cette tribu erratique arriva probablement à la faveur du grand courant et des vents variables qui régnent sur les parallèles qui séparent le Japon de la
(I) Archiver de la commission scientifique du Mexique^ t. III, p. 420.
30 LES MieaiTIONS POLYNÉSIENNES.
Californie, M^tis, sans nous étendre davantage sur TeHiDographie si compliquée des Amériques, nous dirons que pendant le temps que mit la tribu-mère des Polynésiens à s'effacer au milieu du grand mouvement des peuples américains, sa colonie du Pacifique, hi Tabri de tout mélange, se développait sur les rochers volcaniques ou les récifs et y conservait toute l'originalité primitive; cependant, à mesure que cette race se propageait vers l'ouest, peuplant les îles désertes qu'elle rencontrait, elle arriva enfin sur des terres assez voisines des régions occidentales pour y trouver, déjà installés, des hommes qui étaient venus eux-mêmes de ces anciens continents de l'ouest et dq nord-ouest, c'est-à-dire des Australasiens et des Asiatiques arrivés d'île en île à travers l'archipel Indien; aussi, dans toutes les îles, qui forment, pour ainsi dire, les frontières occidentales de la Polynésie, nous trouvons un mélange de races, dans lequel domine tour à tour, le jaune, venu de TAsie, le noir australasien et enfin le Polynésien, il y eut ensuite, entre ces trois races et sur les îles océaniennes de nombreux chasséscroisés^ amenés le plus souvent par des circonstances exceptionnelles, mais qui donnèrent naissance aux traces de ces trois types caractéristiques, que l'on rencontre jusqu'à une assez grande dislance dans l'est : pour établir la réalité de ces allées et venues des races mélangées, nous avons encore l'association des langues et des usages, qui est si évidente aux îles Fidji, aux Nouvelles-Hébrides, à la Nouvelle-Calédonie, et dans toute TAustralasie; il est vrai que ces terres sont géographiquement placées au point de tangence des trois races : une étude bien complète (mais si ingrate et si longue que je doute qu'on la fasse ôvs^nt qu'il en soit trop tard) des dialectes de ces contrées, s^rriverait, sans doute, à mettre en complète évidence ce que de simples indices nous enseignent déjà. En présence de cette surprenante identité de nuance et
LES lUGRATIOOrS POiTîfÊSIENNES, 31
de langage, qui existe dans la Polynésie orientale surtout, op a émis ropinioo que les migrations polynésiennes étaient assez récentes pour que ce peuple n'eût pas eu le temps de perdre sa langue et ses coutumes; je ne suis point de cet ayis, en montrfint plus haut l'antiquité relativement reculée des îles Polynésiennes, je ne doute point que les hoQimes ne soient venus les peuple^r depuis un temps aussi fort éloigné et je n'en voudrais déjà pour preuve que le changement que le type des immigrants primitifs a subi; cependant, malgré cette antique expansion des Polynésiens sur un archipel qui parcourt près des deux cinquièmes des méridiens, je ne m'étonne point qu'ils aient conservé des idiomes, un type, des mœurs identiques. Ne savons-nous pas, en effet, qu'à chaque instant, à la suite des guerres, de famine, et surtout emportées par les vents et les courants, des fractions plus ou moins grandes ^e ces tribus étaient entraînées au large, franchissaient des distances énormes et abordaient dans quelque lie où elles venaient pour ainsi dire entretenir le type, la langue et les mœurs, en un mot, sur ce grand Océaiiy presque désert, ces petites îles, à la faveur des faits et les événements que j'ai cités, se visitaient bien plus souvent que ne le font entre eux les peuples d'un même continent. Aussi, malgré les belles recherches de Haie et de notre savant confrère M. de Quatrefages, je ne puis croire qu'il soit possible de fixer la date première des migrations polynésiennes et encore moins l'initéraire particulier de chacune d'elles.
En résumé et d'une manière générale, si l'on tient compte de la haute antiquité de l'homme sur la terre, de l'influence sur ses migrations des vents et des courants généraux 9 il a du y avoir des échanges constants autour du globe entre Jes terres qui s'y rencontrent, d'un tropique à l'autre, il y avait donc, de l'est à l'ouest, nonseolement un courant circulaire de l'atmosphère, un
courant de la mer^ mais encore un courant humain; aussi nos connaissances actuelles, sur les peuples intertropicaux, malgré leur insuffisance, nous montrent entre eux tous des relations évidentes de mœurs, de langage et il n'en saurait être autrement. M. Jomard n'a-t-il pas reconnu, par exemple, d'après des inscriptions trouvées en Amérique que les Africains des Canaries et les Carthaginois étaient en relation avec le nouveau monde ?
Enfin, dans l'intérieur de la Guyane Anglaise, d'après W. "Willhouse (Notices of the Indian inhabiting the interior ofthe British Guiana^ — second volume ofthe geographical Society) ^ les habitudes des indigènes et leur caractère coïncident si remarquablement dans tous les détails avec ceux des Polynésiens, que le livre entier semblerait être une description d'un voyage aux îles du Pacifique. — D'autres faits sont venus me confirmer dans l'existence, depuis la plus haute antiquité, du courant humain intertropical de l'est à l'ouest, mais la citation de tous ces faits à Tappui sortirait de mon cadre; plus tard il me sera peut-être possible de revenir en détail sur cette question, jusqu'alors je me contente de prendre date et d'engager les savants que la question intéresse à vouloir bien accorder quelques-uns de leurs loisirs à l'examen et à la vérification de cette loi des migrations humaines que je viens de formuler.
De ce courant humain intertropical se détachaient au sud et au nord des branches qui, entrant alors dans la zone des vents et des courants variables, allaient s'échouer sur les terres qu'elles rencontraient dans ces directions, c'est ainsi que dans l'archipel Indien et jusqu'aux îles Aleutiennes on retrouve la trace des Polynésiens et que nous avons vu des Japonais venir échouer en Californie.
L'obscurité la plus profonde règne certainement sur l'histoire de l'homme à ces temps reculés et c'est pour le penseur un intéressant et vaste champ d'hypothèses;
LlSS MIGRATIONS POLYNÉSIENNES. 33
quelle longue série de siècles s'écoula avant que rhomme pût écrire son histoire sur la pierre ou le papier ! En eutil la pensée tant qu'il resta dans les zones chaudes qui furent évidemment son berceau? Non, et semblables aux habitants actuels de ces mêmes régions, leur vie s'écoulait sans besoins; le soleil, étant toujours chaud, ne leur marquait point les saisons et encore moins leur âge qu'ils ignoraient ; comme aujourd'hui; la belle végétation qui couvrait ces terres, leur donnait sans travail la vie de chaque jour et l'on comprend que la contemplation de cette sublime nature suffisait largement à toutes leurs aspirations au grand et au beau! C'était làl'Eden, gravé si fortement dans le souvenir de l'antique nation juive, et que les îles fortunées de l'océan Pacifique ont si souvent rappelé aux voyageurs.
Mais ceux de ces hommes primitifs que les événements ou les faits géologiques conduisirent ou laissèrent plus tard sur des terres plus froides ou moins généreuses, durent y continuer plus péniblement la bataille de la vie ; le sol ne livrait plus la nourriture qu'au prix d'artifices longs et pénibles, ce n'était que par la construction de maisons solides habilement édifiées que l'on s'isolait des frimas ; l'homme apprenait encore le tissage des étoffes, perfectionnait ses armes pour la lutte contre les animaux dangereux ou utiles par leur chair et leur fourrure. Dans tous ces travaux, la pensée humaine dut se soumettre aux plus grands efforts qui lui iBussent encore jamais été nécessaires, et les domaines de notre intelligence s'élargirent; ces premières victoires contre des difficultés naturelles vraiment redoutables lui firent comprendre la gloire et le mérite de semblables luttes; chaque jour, du reste, la nature lui en offrait de nouvelles; s'il avait bien fait, il voulut faire mieux, ei successivement le bois remplaça Técorce et le chanvre, la pierre le bois, le métal la pierre;
son type^ ses facultés morales s'adoucirent et, avec les
3^ LES MIGRATIONS POLYNESIENNES.
siècles, il y eut entre lui et ses ancêtres sauvages un véritable abîme I Mais si les races humaines ne cessèrent de marcher ou plutôt d'errer sur notre planète, suivant des directions générales bien marquées, la civilisation suivait aussi leurs traces, et chaque découverte nouvelle et utile, chaque plante ou fruit, chaque animal domestique et précieux, se répandait peu à peu, de proche en proche, parmi les habitants de la terre, n'étant arrêté que par les conditions climatériques ou de grands obstacles naturels. Par contre, il arrivait aussi que les émigrants n'étaient que des hordes rudes et sauvages qui passaient comme un brutal et farouche ouragan sur les territoires riches, cultivé s , somptueux et les ramenaient à l'état de pauvreté d'où les avait tirés le travail des siècles ; c'est ainsi que durent se passer les choses pour les peuples qui élevèrent en Amérique, en Asie, en Afrique et en Océanie, ces monuments qui nous étonnent en nous démontrant qu'une civiUsation complète a passé par là, — L'Europe a peu de ces monuments, la plupart de ceux qu'elle possède sont modernes, elle en sait même l'histoire, c'est que, cette partie du monde est, avec l'Amérique septentrionale, ie dernier point où le courant humain vint aboutir, le type, l'intelligence, les mœurs étaient déjà améliorés; si l'on jette, en effet, les yeux sur un planisphère, on voit que l'Europe est placée en dehors du courant humain intertropical et que les migrations ont dû s'y faire, soit au moyen des vents variables et, alors, de la côte d'Amérique, ce qui est bien peu probable, soit par l'intermédiaire de Tipamense continent asiatique, la mer des Indes, la mer Rouge et, enfin, la mer Méditerranée ; cette der- * nière marche, au reste, est historique, et l'on sait que la civilisation dans le vieux monde s'est propagée de l'orient à l'occident, nous l'avons vue avec les navires de Christophe Colomb, poursuivre sa marche à l'est et s'installer ea AmériquQ ; aujourd'hui que l'ou sait dégager de la
LES MIGRATIONS POLYNÊSIEPiNES, 35
bouille la force qu'elle contient, les vents perdent leur importance et nous pouvons assister à Tenvabissement rapide de toute la terre par notre race et notre civilisa* tion; déjà en Océanie les premiers occupants s'éteignent nouscèdentla place, et l'Afrique, l'Inde, rindo-Chine, la Gbine et le Japon, seront bientôt la proie de notre ardente race, la dernière venue ou la plus épurée, qui doit régner seule sur tous les méridiens I
Les recherches faites chez les Polynésiens , les Australasiens, les Malgaches et les Américains ont, comme noua l'avons vu, amené la découverte d'intimes relations danç le langage et les mœurs, çn même temps qu'un mélange singulier des trois grandes divisions de l'homnie, noirs, blancs et jaunes ; en ce qui regarde les Polynésiens « on a démontré leurs rapports avec Tarcbipel Indien, l'ancienne Egypte, Madagascar, la Mélanésie, l'Inde, les Mandin-* gués, les peuples Indo-Germaniques et les Garibes ; enfin des relations linguistiques entre ceux-ci et les Ouolofs, Quand on considère que la plupart des peuples dont il est ici question sont dans la limite des vents alizés ou sur leurs frontières, on verra, je pense, un appui sérieux à la loi à laquelle, d'après moi, les migrations humaines étaient autrefois soumises»
Le docteur Lang cite uq grand nombre d'usages semblables entre les Polynésiens et les Asiatiques, et principalement la similitude des idoles polynésiennes avec celles de l'empire Birman, observation qui concorde avec celle» qui ont été faites en Indo-Gbine, par l'intrépide et infortuné savant Q^nri Moubot ; ce naturaliste a constaté dans les traditions des habitants d^ la presqu'île, le souvenir de migrations venues du sud et qui fiuraient refoulé Tan*çienne race dans les montagne», eelle^Ui mêmç qui éleva ces villes, ces monument», d'une architecture si grandiose, qu'il nous fait entrevoir d^ins une enthousiaste das^ cription ; l'auteur «atim^ è jim de 2000 ans Tâge de ces
36 LES BilGBATIONS POLYNÉSIENNES.
ruines ; enfin il signale dans ces parages la grande ressemblance des dialectes avec la langue malaise, ce qui confirmerait encore l'arrivée par le sud-est des envahisseurs (p. 216, M. Mouhot, Voyages dans le royaume de Siam^ de Cambodge et de Laos) .
L'étude des modes d'embarcation est aussi un excellent guide pour la question qui nous occupe, car des insulaires qui vivent en grande partie du produit de leur pêche, doivent naturellement déployer toute leur industrie à la construction de ces engins si précieux ; c'est ce qui a lieu en effet : à la Nouvelle-Galle du Sud, l'embarcation était composée de grands morceaux d'écorces liées aux deux bouts ; en Polynésie, au contraire, à la Nouvelle-Calédonie, à la Nouvelle-Zélande, on fait des pirogues à balancier, d'autres sont immenses, doubles, solides, avec un abri, mais sans luxe; aux Salomon, on trouve les pirogues précédentes, mais déjà mieux travaillées. Bougainville en signale à l'île Choiseul, qui étaient ornées d'une tète d'homme sculptée; les yeux étaient de nacre, les oreilles tl' écailles de tortue et la figure ressemblait à un masque garni d'une longue barbe ; les lèvres étaient teintes d'un rouge éclatant.
Remontant encore au nord-ouest, nous trouvons aux îles Pelew, la pirogue polynésienne, mais la surpassant de beaucoup en élégance, en propreté et en art ; l'extérieur et même l'intérieur sont remplis de sculptures incrustées d'écaillé ; on les peint aussi en blanc et en rouge.
Un peu plus au nord, aux Mariannes^ à Tîle Guam^ les embarcations indigènes étaient si bien entendues, lorsque Ânson les visita ve^s le milieu du siècle dernier, qu'elles pouvaient lutter de vitesse avec nos navires marchands et braver tout aussi bien qu'eux la grosse mer; cependant, en lisant lai description détaillée qui est faite de ces pros-volants par Walter, rédacteur d' Anson, j'y ai encore reconnu la pirogue polynésienne dans tous ses
LES lilGRATlONS P0LYI9ÊSIENNES. 37
détails, mais amenée à un degré de perfection complet. Cette esquisse ne nous montre-t-elle pas que l'on trouve plus d'art, de iini, aussitôt que Ton parvient dans les parages où le mélange des races s'effectuant, chacune d'elles a apporté les perfectionnements qui lui étaient pro- ,pres.
VII. — ARGUMENTS PROPOSÉS POUR ÉTABLIR LES MIGRATIONS POLYNÉSIENNES DE l'OUEST A L'eST, ET ARGUMENTS CON- TRAIRES.
L'hypothèse que. j'ai émise et essayé de faire prévaloir sur les migrations polynésiennes, se trouve en rapport avec la majorité des faits ; cependant l'opinion contraire a été soutenue par un grand nombre d'auteurs ; il serait trop long et certainement inutile de reprendre et suivre pas à pas tous les écrits de ces savants ; je me contenterai d'aborder rapidement leurs arguments les plus p^remptoires, n'en délaissant cependant aucun qui, dans ma pensée, pourrait être d'une importance suJDTisante pour maintenir la cause que je combats.
Dans son ouvrage, le docteur Lang, après avoir reconnu et même établi la ressemblance frappante qui existe entre- les langues chilienne et polynésienne, essaye de démontrer que les Américains sont venus de l'Asie par l'intermédiaire de la Polynésie qu'ils peuplèrent -, il s'appuie pour cela :
1** Sur ce que les Américains n'ont matériellement pas pu venir en Asie par le détroit de Behring et comme pour lui, ils ne peuvent venir que de l'Asie, ils ont dû nécessairement traverser l'Océanie.
2"" Sur ce que les Américains étant anthropophages et les Asiatiques ne l'étant pas, les premiers n'ont pu le devenir que par un mélange avec les peuplades océaniennes.
S"" Sur ce que les Américains de la côte occidentale, n'étant pas marins, n'ont pu venir en Océanie.
'S9 LES mCKATlOnS POtTKÊSlEMNËS.
à** Sut* ce que ces Américains ne faisaient jamais de voyages de découvertes.
Telles sont les meilleures raisons que le Rév. docteur Laug, qui, cependant, fait autorité dans la question, a cru suffisantes au soutien de sa thèse ; je les soumets telles quelles aux méditations, persuadé qu'on n'y verra pas l'esprit de l'analyse consciencieuse, impartiale. Le premier argument est d'ailleurs détruit par le seul fait de l'ancienneté de l'homme sur la terre ; le second impliquerait une race océanienne antérieure et anthropophage ; le troisième tombe devant les récits des voyageurs qui ont vu le long des côtes du Pérou des radeaux capables de tenir la mer ; enfin, le quatrième ne saurait ôtre facilement établi, sut'tout en ce qui regarde les temps anciens auxquels les migrations s'effectuèrent.
Le Rév» Lang signale encore la ressemblance des Malais et des Polynésiens ; il n'a cependant trouvé qu'une trentaine de mots semblables; EUis, d'autre part, nie cette analogie et la borne, en tous cas, à un très-^petit nombre de mots, pendant que tous les autres présentent une étormantt dissemblante; enfin, à Java et à Sumatra, la langue serait tout à foit origin'ale, sans aucune trace de polynésien .
Ne résulte-t-il pas jusqu'à l'évidence de ces comparaisons :
1** Que les Polynésiens n'oi\t eu avec les Malais que de faibles contacts.
2* Qu'il aurait été impossible aux Polynésiens de fratichir la barrière malaise pour se rendre en Océanie, sans y laisser une plus profonde traoe de leur passage.
Pour tourner cette dernière difficulté, Lang avec Marsden, Fauteur d'un dictionnaire naalais, imagine de faire dériver les Polynésiens de la Tartane chinoise, s'appuyant d'abord sur ce qu'il existe un langage de cérémonie dans l'Indo-Ghine , la Malaisie elf la Polynésie , et
ensuite, sur des analogies grammaticales entre le chinois et le'polynésîen ;'à cet égard, Langne peut citer que deux mots identiques, dont l'un me semble très-intéressant, c'est : tong et tonga^ qui veulent respectivement dire Vest^ en chinois et en polynésien ; ce même mot, pout* exprimer la direction orientale que je considère comme si importante en ce qui concerne les migrations des peuples, ce même mot, dis-je, pourrait sembler conservé parmi les Chinois, à la suite de l'arrivée chez eux de migrations de l'Orient et de source polynésienne. Quoi qu'il en soit, Lang, dans sa dernière hypothèse, qui fait venir les Polynésiens de la Chine, semble oublier que Fauteur sur lequel il s'appuie, Marsden, dans un ouvragé postérieur, Miscellaneous worh, p. 5, renie son idée première et reconnaît, qu'au contraire, il est impossible de trouver aucun arrangement grammatical entre le polynésien et aucune langue des continents les plus rapprochés ; il regarde donc le polynésien comme original, ett ce sens que son origine est dans cet état d* obscurité au delà duquel on ne peut tracer aucune ligne de dérivation ou de c(mnexion. Cette assertion catégorique d*uti homme qui avait passé nombre d'années dans ces parages à r étude ethnographique et linguistique de ces peuples, est trop importante pour que je ne la signale point d'une façon particulière ; ne nous montre-t-elle pas, ainsi que j'ai essayé de le démontrer, que le. peuple polynésien, protégé de tous côtés par d'infranchissables barrières naturelles, n'a jamais pu, aux temps anciens, être envahi par d^autres peuples, pendant que lui, au contraire, s'écoulait peu à peu vers l'Occident, semblable à un ruisseau que les eaux de la mer ne peuvent remonter, mais qui descend constamment vers elles.
Lang nous rappelle ensuite un fait intéressant, c'est l'antique relation qui existait entre les Chinois, les Malais et les côtes nord de la Nouvelle-Hollande et de la Nou-
velle-Guinée, où les premiers se rendaient pour pêcher le trépang {holothuria edulis). Les Malais donnaient à la Nouvelle-Guinée le nom de Tana-Papoua^ terre des chevettx frisés ou des hommes à cheveux frisés ; taruiy terre ; poua-poua, cheveux frisés, en malais. Chaque année, les flottilles malaises partaient avec la mousson d'ouest pour revenir avec la reprise des alizés. Lang suppose que dans ces voyages les Malais furent entraînés vers Test et peuplèrent la Polynésie, mais il oublie que ces peuples, en quelque terre qu'ils eussent ainsi abordé, au retour des alizés qu'ils connaissaient si bien, seraient revenus dans leur patrie ; et c'est, en effet, ce qui dut avoir lieu plus d'une fois; ce nom de Tana que porte une des Nouvelles- Hébrides et qui signifie terre^ contrée, en langue malaise, indiquerait des relations anciennes entre les Malais et les habitants de ce groupe.
Comme on le voit, les arguments de Lang sont loin d'être nets, et surtout péremptoires , aussi aurons-nous plus de peine à la réfutation, lorsqu'il s'agira du travail de notre savant collègue M. de Quatrefages : « Les Polynésiens et les migrations polynésiennes » . Parlant de la thèse que je soutiens, cet auteur dit (page 81) quelque part : « Je ne crois pas que cette opinion compte aucun adhérent dont le nom ait quelque valeur dans la science. » Il eût, peut-être, été plus vrai de dire que peu de savants ont été à même d'étudier sérieusement la question, qui est précisément une de celles qui exigent que l'on voie les choses par soi-même et non point d'après des rapports ; quelques hommes de science sont cependant de mon avis, le Rév. docteur Ellis, lui-même, un missionnaire anglican ! Quant aux marins, qui ont pratiqué l'Océanie, il en serait à peine un sur mille qui voudrait faire venir les Polynésiens de l'Asie ; et, à cet égard , nous «avons le témoignage énergique et expérimenté de M. Lafond de Lurcy. Quant aux hommes de mer qui ont écrit sur h
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question, ils ont tourné plus ou moins habilement la difficulté : Mœrenbout, fait des Polynésiens des authochtones; Dumont d'Urville, ressuscitant une hypothèse tombée devant l'examen de la géologie, en fait les restes d'un peuple vivant sur les débris d'un ancien continent. M. de Quatrefages a aussi parfaitement saisi la difficulté qu'opposent à sa thèse les vents et les courants, car il cherche par un grand nombre de faits à démontrer, en premier lieu, que les Polynésiens peuvent accomplir de longues traversées en mer, au moyen de leurs pirogues, et, en second lieu, qu'un grand nombre de fois, les migrations connues ont eu lieu de l'ouest à l'est. A l'égard de ces dernières, je remarquerai, dès à présent, qu'elles sont presque toujours plus ou moins obliques aux méridiens et, ensuite, qu elles ne sont que des exceptions à la grande règle, bien connue, que les pirogues égarées finis* sent toujours par s'échouer sur un rivage àTouest du point de départ : Mœrenhout (t. II, p. 231) et Ëllis sont catégoriques à cet égard.
M. de Quatrefages s'appuie encore sur la présence de la zone de calmes et de vents variables qui sur 11° de latitude environ enveloppe l'équateur, et c'est à la faveur des vents d'ouest, qui soufflent parfois dans cette étroite portion du Pacifique, que l'auteur veut conduire les Asiatiques à travers l'Océanie; mais pour réfuter cette hypothèse, il suffit de se reporter au chap. III de ce mémoire, qui traite des vents, et d'y lire l'opinion de Mœrenhout, écrite trente années avant l'apparition du livre qui nous occupe et par un homme qui, cependant, considère les Polynésiens comme des authochtones ; au reste, tous les marins ne savent-ils pas que dans cette région de calmes et de vents variables, le cloud-ring des Anglais, le pôtau-noir des Français, une pirogue mal approvisionnée, mal gréée, mal dirigée, serait indéfiniment le jouet des calmes et des brises folles ! Le savant professeur nous
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oppose encore, d'après M. de Kerhallet, un courant éqtiatorial qui, contrairement à ce qui disent Mœrenhout et Maury, irait de l'ouest à Test; ce courant, très-étroît, serait placé entre deux autres plus larges et de sens contraire, ce qui offre déjà plus d'une double chance aux pirogues pour aller de l'est à l'ouest ; un fait qui prouve le peu d'importance de ce courant même, c'est qu'il n'est pas. mentionné sur la carte de Maury (1).
Au courant équatorial de M. Kerhallet, à la zone des vents variables, M. de Quatrefages ajoute Taîde des Coups de vent et les tempêtes qui, dans ces parages, viennent en effet, de toutes les directions ; mais, quiconque a vu dans ces mers des coups de vent de l'ouest sait qu'une embarcation indigène serait aussitôt chavirée ou que, en supposant qu'elle échappât à ce premier danger, après le coup de vent qui ne dure pas plus de deux ou trois jours, elle reprendrait au plus tôt la route de Touest avec le retour des alizés. Cependant, ces tempêtes elles-mêmes, qu'invoque l'auteur, seraient plutôt contraires aux migrations de l'ouest à l'est, car, parmi elles, il faut surtout Compter les cyclones ; or, chacun sait que la marche dé ces terribles trombes est constante et de l'est à l'ouest ; dans l'hémisphère sud, par exemple, elles prennent naissance aux environs de Téquateur, avec un diamètre qui peut atteindre 900 milles, elles tournent sur elles-mêmes dans la direction des aiguilles d^une montre et pendant que les vitesses de l'air sont immenses aux circonférences extrêmes, elles diminuent de plus en plus et sont nulles
(1) D'après ce grand obsenrateur, il n'y a dans le Pacifique et suivant réquateur qu*un courant dirigé de Pest à Touest; il prend naissance sur la côte occidentale de rAmérique, entre Téquateur et les 15<^ ou 20"* de latitude nord^ pour s'épanouir et se répandre à travers tout Tocéan Pacifique. — Cependant, Je le répète, je ne saurais nier le courant de M. Kerhallet, qui était un marin distingué, mais seulement Timportaoce de ce courant.
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vers le centre ; le mouyement de translation n'est en moyenne que de 7 milles à l'heure ; dans rhémisphëre sud, dont nous parlons, le cyclone suit toujours une marche à très-peu près identique, des environs de Téquar teur, à la limite sud du cloud-ring^ où il s'est formé, il se dirige vers l'ouest, iniflécbissant de plus en plus vers le sud, de façon à décrire une parabole, qui va passei' entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Calédonie, revient ensuite au sud-^st en doublant le nord de la Nouvelle-Zélande, d'où le phénomène dévastateur va se perdre au sud du tropique entre les ^^ et 40° de latitude méridionale. D'après cette allure du cyclone, si nous supposons un instant avec l'auteur des Migrations polynésiennes^ que ces trombes puissent transporter sans les briser les embarcations de l'homme primitif, cette translation se fera dans les deux hémisphères de l'est à l'ouest, excepté cependant pour les habitants de la partie orientale de l'Australasie qui seraient alors rejetés dans le désert humide qui forme le sud du Pacifique. En dehors de la zone du calme et des vents variables et sur une largeur de 30° à droite et à gauche de Téquateur, les vents alizés régnent sur l'Océanie, soufflant du nord-est dans l'hémisphère nord , et du sud-est dans l'autre. M. de Quatrefages oppose un second fait à ce premier : c'est que les alizés perdent toujours leur régularité aux environs des continents et que ce phénomène augmente avec la grandeur, l'orientation et le niveau des terres; dans l'archipel Indien, par exemple, les vents alizés sont presque renversés pendant la moitié de l'année, ils prennent alors le nom de moussons ;VL, de Quatrefages reconnaît bien que dans le Pacifique les moussons n^ont pas une grande régularité, mais il admet cependant que leur durée et leur intensité est suffisante pour avoir opéré les migrations polynésiennes de l'ouest à l'est.. Je suis encore ici en pleine contradiction avec notre savant collègue et
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j'ajoute que non-seulement la mousson est irrégulière en Polynésie, mais qu'elle n'existe absolument pas ; que les lies si petites et si espacées de cet archipel ne suffisent pas pour la former ; à la Nouvelle-Calédonie, par exemple, c^est à peine si l'influence de cette terre relativement grande, fait varier la direction des alizés ; je présente cidessous au lecteur, sur ce pays, un tableau de 1A9 observations des vents, faites sur le rivage, à intervalles à peu près égaux, en 1866, à l'observatoire de Nouméa :