‹ Les migrations humaines en Océanie d'après les faits naturelsChapitre 3 sur 9 · VENTS DE LA RÉGION DE · texte numérisé non relu

VENTS DE LA RÉGION DE

O. S.-E. S. N.-O. Calme. O.-N.-O. E.-N.-E. Variable.

1 Jour 3 joars 1 jour i jour 1 jour 2 jours 1 jour 2 jours

10 jours 91 jours 1 jour 13 jours 1 jour 1 jour 1 jour 11 jours

Nota. — Chaque chiffre indique pendant combien de fois yingt-quatre heures de suite chaque vent a soufflé sans interruption.

D'après ce tableau, on voit que les vents d'ouest n'ont jamais soujQDlé, sans interruption^ plus d'un jour de suite ; les vents de N.-O. plus de quatre jours et une seule fois; quant aux vents de S.-E., ils soufflent à peu près le reste da temps et par périodes qui atteignent 20 jours. Ce qui s'opposerait encore à ce que les indigènes pussent être

LES MIGRATIONS POLYNÉSIKNMËS» &5

fréquemment emportés par les vents d'oaest, c'est leur propre défiance à les utiliser; j'ai fait en Océanie de fréquents et assez longs voyages dans des pirogues indigènes, qui étaient la plupart du temps mes seuls véhicules, mais j'ai toujours vu qu'alors qu'il s'agissait d'aller visiter une lie un peu éloignée, située dans la région de l'est et qu'un vent d'ouest se présentait , ces indigènes n'en profitaient point pour partir, et lorsque je leur en témoignai mon étonnement : c Ce vent ne durera pas, » me répondaient-ils , et, en effet, une saute arrivait bientôt. Aussi les indigènes , qui sont aussi peu pressés que pleins de prudence dans leurs actes, attendent-ils parfois assez longtemps que les vents se soient établis dans les régions de l'est qui peut favoriser leur départ ; il résulte encore de ces principes nautiques des Polynésiens et de la direction générale des vents, que des relations volontaires ou forcées s'établissent surtout entre les terres qui sont orientées de façon à pouvoir se servir pour l'aller et le retour des vents de>la région de l'est. A Tahiti et dans toutes les petites îles de cette partie de l'Océan ,1 es faits que je viens de signaler deviennent des plus saillants ; voici, au reste, un résumé des vents à Tahiti, obtenu d'après une longue série d'observations pendant ces dernières années :

Pendant les mois de janvier, février, mars et avril, les vents souillent plus particulièrement du nord-est, du nord et du nord-ouest ; s'ils viennent à sauter à une autre direction, ce n'est que pour peu temps et ils reviennent bientôt osciller du N.-E. au N.-O. par le nord.

Pendant mai, juin, juillet et août, les vents oscillent entre le sud-est et l'est.

En septembre, octobre, novembre et décembre, on a fraîches brises de l'E.-N.-E. à l'E.-S.-E. {Anniuiire des établissements français de r Océanie. — Papeete,aoûtl863, p< 322 etsuivO*

b6 LES IH&RATIONS POLYNÉSIENNES.

Ces résultats nous montrent clairement que sur les douze mois de l'année, on a pendant dix mois des vents de la région de l'est et pendant deux mois seulement des brises de la région du nord au nord^ouest ; on voit ainsi que les oscillations ne sont pas saccadées et que les vents passent progressivement, par l'est, du N.-O. au S.-E.; cette circonstance permet aux indigènes de se rendre d'une lie à Tautre en attendant les moments de l'année où le vent est le plus favorable pour le voyage ; ainsi, des Tahitiens veulent-ils se rendre dans une lie du nord-est, ils attendront une brise de S.-Ë. ou de S.-S.-E., bien établie, qui les emmènera grand largue et ils ne reviendront qu'avec une brise d'E. ou de N.*E. , mais, en aucun cas, je le répète, ils ne se mettront en route de leur propre gré avec un vent de la région de l'ouest; une longue expérience leur a enseigné que ces vents sont de simples accidents, sans durée, qui, en outre, précèdent ou portent les gros temps. Tous ceux qui ont pu vivre avec les Polynésiens reconnaîtront la vérité de ces assertions, et ces insulaires ne peuvent, en effet, agir autrement, puisqu'ils ne connaissent que la navigation vent arrière ou vent sous vergue ; aujourd'hui même, qu'ils se sont un peu formés à notre école, il leur arrive de se perdre dans les petits trajets qu'ils entreprennent d'une île à une autre : ainsi, à peu près au moment de mon passage à Tahiti, 1S67, on a recueilli en pleine mer et complètement égarée une goélette montée par des indigènes ; ceuxci s^étaient perdus en se rendant des îles Touamotou (Pomotou) à Tahiti ; le trajet n'était pourtant que de 80 lieues et la route au S.*0. ; c'est-à-dire vent arrière avec les alizés de N.-E. Aujourd'hui ces insulaires ne se hasardent à faire ces voyages qu'avec des bateaux européens ; ils ne les entreprenaient, au reste, autrefois dans leurs pirogues, que dans des cas très^^rares et forcés par la guerre ou la famine.

Mais, dira-t-on, lorsque ces pirogues, allant ainsi d'une île à une autre, avec un vent d'est que Ton supposait bien établi, étaient cependant surprises par un vent d'ouest assez fort pour les chasser devant lui, n*y avait-il pas alors des migrations vers l'est? Je ne saurais le nier, mais seulement en ce qui concerne des îles voisines, c'est-àdire situées à la distance où un vent d'ouest de deux, trois ou quatre jours peut jeter une pirogue, 100 lieues au plus, car, aussitôt que les indigènes, par la position des étoiles ou du soleil, se voient entraînés par un vent contraire, ils enlèvent les voiles et se contentent de maintenir la pirogue au moyen de la pagaye-gouvernail; mais, aussitôt que ces insulaires s'aperçoivent par la position des étoiles du retour des vents d'est, on hisse la voile et Ton revient rapidement, mais la route est perdue, on ne retrouve plus l'île d'où la pirogue était partie, on la dépasse et l'on fuit toujours à pleines voiles dans la direction de l'ouest, où, si les provisions et la chance le permettent, cet équipage égaré atteindra quelque terre occidentale, située à plusieurs centaines de lieues du point de départ et où il entendra avec surprise un langage qu'il comprend. Ce qui confirme encore ce cas général, c'est que les habitants de l'ouest avaient souvent connaissance de terres situées à l'est et que la réciproque n'existait pas ; nous reviendrons plus tard avec quelque détail sur ce fait important. Mais il n'est point d'ailleurs possible de nier l'influence des vents alizés dans le Pacifique lorsque c'est grâce à eux que Magellan accomplit le premier voyage autour du monde ^ que pendant deux siècles les galions espagnols ae rendirent d'Acapulco à Manille, et qu'aujourd'hui encore chaque navire entre les tropiques se'dirige de Test à l'ouest dans le Pacifique.

Je viens de donner l'origine et la marche de la plupart des migrations et je vais maintenant citer quelques exemples à Tappui, en commençant par ceux-là mêmea que

hS LES MIGRATIONS POLYNÉSIENNES.

rapportent pour le soutien de leur thèse le Rév. docteur Langet le savant professeur M. de Qaatrefages.

En premier lieu , ce dernier auteur cite une migration forcée d'habitants de l'île de Raiatéa (17° lat. S., 154° long. 0.) qui, surpris par la tempête furent jetés à Vile Watiou (20° 5' lat. S. 160° 28' long. 0.), c'est-à-dire à une distance de 1200 kil. dans le S.-S.-O. de leur point de départ. On remarquera que si ce fait, relaté dans les voyages de Gook, indique une migration involontaire, elle est, en tous cas de l'est à l'ouest ; de plus, les émigrants ne connaissaient pas l'existence de Watiou et les habitants de Watiou celle de Raiatéa.

En second lieu, M. de Qaatrefages nous montre des pirogues chargées d'hommes, de femmes et d'enfants qui, à la suite d'une saute imprévue de vent au nord-ouest furent jetés à*Anaa à l'îlot Barrow, dans le sud-ouest à une distance de 500 milles environ, mais, de là, ces navigateurs revinrent au N.-O. avec les alizés, parcoururent une distance de 75 milles, trouvèrent Tîle Syam- Martin plus spacieuse que celle qu'ils avaient rencontrée tout d'abord, et s'y installèrent ; s'ils n'eussent pas aperçu cette seconde île, les alizés pouvaient les conduire à une distance considérable dans l'est et ils seraient alors entrés dans le cas général des migrations polynésiennes, c'està-dire, rejet dans l'est par un vent d'ouest, d'où perle de la route, enfin retour vers l'ouest avec les alizés jusqu'à la rencontre d'une terre placée encore à l'ouest du point de départ.

Le troisième exemple nous montre des habitants des Garolines, chassés par une tempête jusqu'aux îles Radak situées à 2700 kil. dans l'est de leur point de départ ; malheureusement pour la cause que défend l'auteur, ce cas n'est guère applicable aux Polynésiens, tant à cause de l'existence de la mousson dans les régions dont il 8'agit, que des embarcations que l'on y rencontre et qui|

nous Tavons vu, ont un degré de perfectionnement ignoré en Polynésie ; les pros-volants des Carolins leur permettent de véritables voyages au long cours et peuvent, jusqu'à un certain point, louvoyer ; de nos jours encore, chaque année, avec la mousson de juillet et août, on voit les hardis Carolins s'avancer vers l'est jusqu'aux Mariannes et s'en retourner avec les alizés.

Nous emprunterons maintenant quelques exemples de migrations au Rév. docteur Ellis :

Des naturels de Rouroutou, accompagnés d'un Américain, avaient entrepris de se rendre à Rimarata, ile située à 70 milles dans Fouest; favorisés par les alizés, ils arrivèrent à leur but, mais, au retour, ces mêmes brises les poussèrent hors de leur route et c'est à 200 milles de là qu'ils furent rencontrés perdus sur l'Océan {Polynesian researches^ vol. 111, p. 392).

Le premier missionnaire anglais qui débarqua à Râpa (27'» 36' 1. S. — 146'» 32' long. 0.) y trouva le dernier survivant d'une troupe de Polynésiens qui s'étaient perdus en mer et vinrent échouer sur cette terre ; ils étaient originaires de Mangareva, qui est situé à 90 milles environ au N.-O. (Ellis, vol. III, p. 374). C'est là une migration vers le sud-est, mais nous avons vu que dans ces parages les vents soufflent du N.-O. pendant deux mois de l'année; elle entre donc dans le cadre des migrations exceptionnelles de l'ouest à l'est que nous avons toujours admises.

Mais laissons parler sur ce sujet le docteur Ellis luimôme :

« 11 y a plusieurs exemples de longs voyages accomphs par les habitants du Pacifique septentrional et méridional. En 1696, deux pirogues furent poussées depuis Ancarson jusqu'aux Philippines, sur une distance de 800 milles; elles avaient fui devant le temps de Cest à Vouest ei pendant 70 jours.

)> En 1720 deux pirogues arrivèrent aux Mariannes chassées d'un pays éloigné.

1) Depuis plusieurs années on a vu arriver à Tahiti et de Fest plusieurs pirogues dont les occupants étaient égarés et ne connaissaient point Tahiti; de même que les lies d'où ils arrivaient étaient inconnues aux Tahitiens. »

)) En 1820 une pirogue toucha à Maouroua, petit îlot situé à 30 milles à l'ouest de Borabora ; elle venait de Bairoutou, située à 800 milles environ au S. -S. -0, et avait près de trois semaines de mer.

]» En 182A, un bateau européen partit de Raiatéa pour Tahiti, qui est situé dans l'ouest à 120 milles environ : le vent était à l'ouest (abandonnant leur prudence ordinaire les indigènes pensaient qu'il pourrait durer assez pour leur permettre de franchir cette petite distance) ; à peine eut-on perdu les côtes de vue que les alizés revinrent et le bateau, mal gouverné, fut rejeté dans le 5.-0., jusqu'à Y lie à' Atiou qai est à 800 milles de là. » (Ellis, vol. I, p. 120.)

Le docteur Lang, lui-même, bien qu'opposé à notre thèse, nous dit que, vers le commencement de ce siècle, à la suite d'une guerre civile aux Pomotou, deux partis d'indigènes furent successivement forcés de prendre le large avec leurs pirogues et tous les deux, grâce aux alizés, abordèrent à Tahiti, à l'ouest de leur point de départ.

Enfin pour terminer cette liste péremptoire, je citerai la migration bien connue, dans l'archipel des Loyalty, d'une nombreuse troupe de naturels des Wallis, terres situées dans le N.-E. à 1800 kilomètres environ.

VIII. — ARGUMENTS PROPOSÉS POUR ÉTABLIR LES MIGRA- TIONS POLYNÉSIENNES DE TOUEST A l'eST ET ARGUMENTS CONTRAIRES.

Notre érainent collègue, M. de Quatrefages, rappelle encore dans son ouvrage la carte que Forster a donnée pour la première fois, et qui, due à un Tahitien nommé Tupaia^ indiquerait grossièrement la position des îles de la Polynésie ; certes , ce document est d'une grande importance : il nous confirme dans la pensée que ces peuples avaient accidentellement ou volontairement des relations entre eux, et que les observateurs, les savants — comme il s'en rencontre même chez les sauvages — n'avaient pas manqué de recueillir, de coordonner les faits relatifs à ces migrations et de dresser cette carte primitive mais intéressante. L'indigène Tupaia, auteur de ce travail, voyageur lui-même, le soumit à Cook et à ses compagnons; cependant, ce navigateur ne semble pas y avoir attaché toute l'importance que Forster lui donne dans ses « observations pendant un voyage autour du monde». — Plus tard, cette carte fut reprise par Haie, qui, pour la mettre mieux d'accord avec la réalité, crut devoir la faire évoluer de 180 degrés, c'est-à-dire faire du nord le sud et réciproquement. Je veux bien admettre cette erreur, quelque grossière qu'elle puisse être de la part de Tupaia, mais outre qu'elle déplace des points qui sont exacts et qui devaient servir forcément de repère, tels que l'île Eimo que l'on aperçoit de Tahiti et qui est bien à sa place dans l'original, elle enlève une partie de la confiance que l'on pourrait avoir dans les autres données; il est vrai que si, avec Haie, on retourne ainsi cette carte, l'île Savai des Samoa correspondrait à l'île Ohevai de Tupaia^ ce qui éloignerait la conjecture que cette île Ohevai aurait été tracée au hasard par Tupaia, d'après d'anciennes tradi-

tiens, et ne serait autre chose que Tile Hawaï, d'où certains auteurs et surtout EUis, font partir toutes les migrations polynésiennes : bien que je sois contraire à cette dernière hypothèse» elle me semble plus rationnelle que celle de Haie qui met à Tahiti le foyer des Polynésiens et celle de M. de Quatrefages qui le place à File Savai, se basant surtout sur cette carte de Tupaia. Je vois, en effet, moins d'impossibilité matérielle à ce qu'une colonie de l'extrémité orientale de l'Asie, du Japon, par exemple, soit arrivée avec l'aide des vents et des courants favorables jusqu'aux îles Hawai, et de là soit venue plus au sud se fondre dans le courant humain intertropical.

Tupaia décrivait l'île Ohevai comme cinq ou six fois aussi grande qu'aucune autre; or, Hawai^^i précisément dans ce cas relativement à Tahiti; elle a, comme dimensions, vingt-huit lieues sur vingt-deux, et c'est, après la grande Fidji, la plus vaste terre de la Polynésie. Tahiti est formée de deux péninsules à peu près circulaires qui ont en moyenne et respectivement sept et cinq lieues de diamètre.

Une autre raison, fournie par Dieffenbach {Travels in New-Zealand^ 1. 11, p. 84), vient encore àl'appuidel'opinion qui ferait de Hawai une des stations principales des migrations polynésiennes, c'est que, non-seulement . les Néo-Zélandais font venir leur nation d'une terre nommée Hawaiki^ mais encore ils ajoutent que les patates douces (Kumara) leur furent spécialement apportées de l'île Taouaï; or, Hawaï et Taouaï sont deux îles des Sandwich. Observons encore ici que les patates douces se trouvent partout avec la race polynésienne pure depuis l'île de Pâques jusqu'à la Nouvelle-Zélande, pendant qu'elles manquaient en Australie (nous les avons introduites à la Nouvelle-Calédonie). Enfin, d'autres faits s'opposeraient à ce que les Néo-Zélandais fussent venus directement des Samoa, et le principal est que le rapport qui existe entre le dialecte néo-zélandais et celui de Savcd

en exige un autre intermédiaire ; c'est ropinion de M. Gaussin (p. 278), l'auteur du savant travail sur les langues polynésiennes, dont nous aurons encore l'occasion de parler.

Enfin, nous avons vu précédemment plusieurs cas d'indigènes qui, chassés par la tempête, arrivaient dans un archipel assez voisin du leur et que, ni les naufragés, ni ceux qui les recueillaient ne connaissaient auparavant leurs patries respectives; cependant ils n'étaient qu'à des distances relativement faibles les uns des autres, comment donc alors admettre que Tupaia put connaître et indiquer sur une carte toute la Polynésie — si toutefois j'excepte les archipels les plus excentriques. — Pour moi, comme pour tous ceux qui ont fréquenté les Polynésiens , cet homme ne voulut pas rester en retard de science vis-à-vis de nous et, pendant son séjour sur le navire de Cook, il trace sur le papier cette carte, avec d'autant plus de complaisance qu'on semblait plus attentif à ses paroles. Il fit ainsi un tracé approximatif, grossier, des îles et récifs qui avoisinent Tahiti dans un petit rayon ; un écueil, un rocher, y prennent les dimensions d'une terre, puisqu'on y voit tracé à grande échelle une île qui porte le nom de Moutu^ c'est-à-dire /?e^27 ilôt de corail eu langage tahitien. Dans d'autres cas, les connaissances positives de cet indigène semblent être mêlées à celles de la légende : ainsi l'île Ohevai n'a dû arriver, à sa connaissance, que par la tradition, et je reconnais avec notre savant collègue, M. de Quatrefages, que c'est là un fait surprenant que ce souvenir où plutôt cette connaissance qu'ont les Polynésiens d'une grande terre d'où ils seraient venus, et qui porterait le nom d'Hawai; mais je suis bien loin de tirer de ce fait important les mêmes conclusions.

Pour moi, il a dû arriver maintes fois que les habitants des Sandwich ont été emportés par les alizés du nord-est; se dirigeant ainsi vers le sud-ouest, ils ont atteint ces

5k LES MIGRATIONS POLYNÉSIENNES.

petites îles que Ton trouve au nord-ouest de Tarchipel Samoa; dans chaque point où ils abordaient, ils ne manquaient pas de signaler la grandeur de Ttle Hawai^ comparée à celle des terres qui les avaient adoptés ; mais, comme on le voit, cette tradition d'une grande terre ne pouvait arriver que de T ouest aux habitants de Samoa et à ceux de Tahiti ; aussi, les gens de Samoa se disent issus d'une grande terre située dans la région de l'ouest, mais dont ils ignorent le nom; ceux de Tahiti ne se donnent point comme enfants de cette grande terre, mais ils lui ont à peu près conservé son nom Ohevai, et Tupaia la place aussi dans Touest sur sa carte. Les Néo-Zélandais, au contraire, placent Hawai dans la région de Test et lui ont conservé non-seulement son nom, comme les Tahitiens ^ mais comme les gens de Samoa, ils en .ont fait le lieu de leur première origine. Ainsi, trois hommes marquants dans la science : Ellis, Haie et M. de Quatrefages, partant de ce principe qu'il était possible d'assigner un point de départ aux migrations polynésiennes, leur on i successivement donné comme foyer : l'archipel Hawaii celui de Tahiti, et enfin l'île Savai. Tous les trois se basaient principalement sur la coïncidence des noms. Mais si l'on songe à la fréquence en Polynésie du terme Hawai, ou de ses dérivés, appliqué, soit aux îles, soit aux hommes, on airivera à diminuer considérablement son importance. Mœrenkotit dé^k nous édaire beacoup en traduisant, dans les légendes tahitiennes, le mot Bawai par univers^ et par suite terre ou contrée : dès lors, quand on connaît le génie des langues polynésiennes, qui leur fait appliquer à un objet nouveau le nom de l'objet qui, à leur connaissance, lui ressemble le plus, on comprend qu'en polynésien, beaucoup de grandes îles portent le nom d' Hawai ou de ses dérivés, pendant que, par exemple, nombre d'îlots, de bancs de sable ou de coraux, se nomment Muotii, Motu et et Mu, Mais nous allons faire la rccapitulaiion rapide des

îles qui portent le nom d'Hawaï : dans F archipel Bawai, la plus grade île se nomme Hawaï; puis, viennent les habitants des Marquises qui déclarent aussi être originaires de pays qui, dans le principe, étaient enfouis dans Hawaiki (la région au-dessous), le lieu où vont les esprits qui ont quitté la terre ; pays qui furent ensuite élevés par un dieu à la surface de la mer (Vincendon- Dumoulin, Les îles Marquises, p. 233). Ici, Hawaïki a encore un sens moins précis : ce n'est plus même une teixe, c'est l'endroit mystérieux d'où l'on est venu, où l'on retourne. A Raiatea^ près de Tahiti, nous avons la célèbre plaine sacrée de Haouaï, dans l'archipel Samoa existe l'île Savaï; aux Tonga, le groupe Hapaï, qui est boisé, fécond et populeux. .., etc.

Au reste, il est bien d'autres faits qui peuvent montrer combien* l'habitant de la Polynésie a l'habitude de donner aux divers pays les mêmes noms; ainsi, aux îles Loyalty, qui furent successivement occupées par des migrations polynésiennes, dont les dernières remontent à peine à un siècle, les Polynésiens ont imposé aux îles du groupe les noms des terres d'où ils arrivaient : Tune d'elles se nomme Ouvea et Tautre Lifou, qui sont aussi deux noms des Wallis et des Fidji, d'où les émigrants partirent. De même aux îles Viti, une des localités de la côte occidentale porte le nom de Tonga, depuis que des habitants de ce dernier archipel, venant de l'est, y débarquèrent et s'y installèrent. Enfin, plusieurs îles portent le nom àeLifou^ qui signifie la grande; aux Sandwich nous trouvons l'île Lefouka; Lifou aux Samoa ; Viti-Levou aux Fidji; Lefouga aux îles Hapaï; enfin Lifou est, comme nous l'avons dit, la. plus grande des Loyalty.

Nous avons encore plusieurs îles Vatou : deux aux Fidji : Vatou et Vatou-Lélé (Vatou la belle) ; Varitou au sud de Tahiti ; Watiou, dans l'archipel de Manaïa. Il en est de même d'Ana; Anaa, une des Pomotou ; Anna, une

des Salomon; Anna-Tom aux Nouvelles-Hébrides, et Tanna; ce dernier nom signifiant, comme nous l'ayons vu, contrée, en Malaisie. Enfin, nous avons parlé ailleurs de la grande analogie de mœurs existant entre les habitants de la Guyane et ceux de la Polynésie ; on peut donc supposer (et les récits des premiers voyageurs le font entrevoir) que les naturels aujourd'hui disparus que Christophe-Colomb trouva aux Antilles avaient quelque affinité avec les Polynésiens : le nom de Haïti (terre haute) qu'ils donnaient à une de leurs îles ne se retrouve-t-il pas dans Tahiti ?

Là ne s'arrêterait certainement pas cette liste, si les navigateurs avaient toujours eu le soin de dobner exactement le nom indigène aux terres qu'ils rencontraient. Du reste, cette coutume polynésienne de désigner par des noms génériques les différentes îles, a produit souvent des confusions dont je crois utile de signaler ici les plus importants exemples. Ainsi, à la Nouvelle-Calédonie, nous avons rilot woM, le mont Mou^ le pic Duit^ la rivière, Diahot. Les mots nou. Mou, duit, Diahot, signifient respectivement : îles, mont, pic, rivière. Une des tribus est désignée sur toutes les cartes sous le nom de Manongoéy qui n'est autre chose que la corruption de man of goé; Goé est le véritable nom du territoire, et le naturel à qui on l'avait demandé sachant quelques mots d'anglais, répondit : Man of goéy ce sont les gens de Goé. Enfin, je citerai la ferme modèle d' Yahoué; ce terme, dans le dialecte de la contrée, est une exclamation favorite et moqueuse, que j'ai entendue bien souvent, et qui se traduirait par : Que me demandez-vous ? — Je ne sais pas... etc. Enfin, à la Nouvelle-Zélande, on sait que le capitaine .Cook, diaprés les insulaires, désigna l'île du nord par Eaheinomawe ^ et celle du milieu par Tavai Ponamoo. Depuis, on a reconnu que, dans le langage de ces îles, ces noms signifient respectivement : HehinoMawe^ ce qui a été péché par Mawe

(dieu polynésien), et Te wahi PonamUy le lieu de la pierre verte.

Je conclus donc de tous les faits qui précèdent que le motiîaowfle doit être un nom générique, peut-être dérivet-il du mot polynésien aia^ qui signifie : terre cultivée ; je donne cette étymologie sous toutes réserves, mais il ex* plique qu'abordant une terre fertile, les Polynésiens lui donnaient le nom à'Baouai^ tandis que si elle était de sombre aspect, comme est la Nouvelle-Zélande, par exemple, ils conservaient le nom ^Haouai pour la contrée d'où ils arrivaient.

M. de Quatrefages, dans un chapitre spécial, établit, par révocation d'anciennes légendes néo-zélandaises, la grande analogie qui existe entre ceux-ci et les Polynésiens; j'y ai constaté encore moi-même des ressemblances avec la Nouvelle-Calédonie. Ainsi, dans ce dernier pays, on trouve aussi les grandes pirogues doubles qui portent un abriavectoitureet jusqu'àcentguerriers; onles manœuvre identiquement de la même façon que les Malais emploient pour leurs pros-volants ; elles peuvent encore, comme ceux-ci, tenir le plus près du vent. Aujourd'hui, ces insulaires ne fabriquent plus ces vastes canots qui exigeaient, pendant plusieurs années, le travail de'tout une tribu. Les scènes d'anthropophagie, répandues dans les légendes des Néo-Zélandais et les circonstances dans lesquelles elles avaient lieu, sont encore vivantes chez les tribus retirées de la Nouvelle-Calédonie ; un autre rapport intéressant, c'est que le nom même du chef qui joue, dans les récits qui nous occupent, un rôle si important, Tamci" J^Â;a/70t/a, est tout Calédonien, et ûgvA&^vdXi le chef ou le père Tekapoua. J'ai même connu, à la Nouvelle-Calédonie, le chef Kahoua ou Tama-Kahoua qui, bien que déchu par les Français de son ancienne puissance, recevait, de la part des insulaires des tribus environnantes, les plus grands honneurs que j'eusse jamais vu accorder

à un chef; descendait-il de celui qui est devenu légendaire à la Nouvelle-Zélande ? Dans les deux pays , tuer un ennemi est moins glorieux que de le dévorer et en conserver la lête comme trophée. Enfin, ces deux contrées ont su utiliser les rares gisements de jade qu'elles possèdent à la confection de haches , remarquablement grandes et polies, auxquelles les habitants actuels attachent le plus grand prix. Aujourd'hui, non-seulement ils ont perdu de vue cette industrie, mais, se contentant d'habitude, d'attacher à ces instruments des idées superstitieuses, ils ignorent d'où elles proviennent et désignent toujours, lorsqu'on les interroge à cet égard, un point éloigné de leurs tribus. J'ai cependant été assez heureux pour découvrir le banc d'où l'on extrayait ce jade à la Nouvelle- Calédonie, et reconnaître les points où il avait été fouillé. Mais un autre rapprochement, non moins singulier, c'est que les haches de pierre se nomment Tonga ou Tonghi à la Nouvelle-Zélande, Toghi à la Nouvelle-Calédonie et Toi à Tahiti : dans ces deux premières contrées, le façonnement de ces outils de jade ou de serpentine — que l'on a retrouvés aux Louisiades et aux Nouvelles -Hébrides — existe probablement depuis l'âge de pierre chez ce peuple primitif australasien, qui, à la suite de ses mélanges successifs avec les Polynésiens, semble avoir acquis, à certains égards, une véritable suprématie sur ce dernier. C'est ainsi que, tout en conservant les travaux d'art du Polynésien, il y ajouta les siens propres, c'est-à-dire la construction de canaux d'irrigation d'une longueur immense, et enfin delà poterie. Aux Fidji, où existe, comme à la Nouvelle-Calédonie, un mélange de race noire et de Polynésiens, que l'on estime être dans le rapport de cinq à un, les naturels font aussi de la poterie, industrie ignorée par les Polynésiens, mais qui se retrouve dans tout l'archipel indien, la Nouvelle-Guinée, etc.

Les nombreuses légendes de la Nouvelle-Zélande mon-

LES MI'iRATIOKS POLYNÉSIENNES. 59

trent que les Polynésiens qui les peuplent sont venus par migration ; d'après les interprètes habituels de ces traditions, il semblerait qu'une seule migration ait suffi pour opérer l'envahissement successif, il est vrai, par les Polynésiens de ces grandes îles. C'est certainement là une erreur : par sa position et sa grandeur, le groupe de la Nouvelle-Zélande dut recevoir souvent des naufragés polynésiens ; mais, à cause des distances considérables que ces arrivants avaient alors parcourues sur la mer, ils ne durent jamais se trouver en assez grande force pour dominer du premier coup la race noire qui habitait ces grandes îles. La Nouvelle-Zélande dut passer par les intermédiaires où nous voyons les iles Fidji et la Nouvelle- Calédonie ; dans celle ci, que nous connaissons depuis un siècle, nous avons constaté l'envahissement polynésien, mais avec tant de lenteur, cependant, qu'il faudrait peutêtre encore plus de dix siècles pour que l'australasien fût totalement remplacé par le polynésien, ainsi que cela a lieu à la Nouvelle-Zélande. L'envahissement de la race polynésienne, que nous voyons s'effectuer en Australasie, a surtout pour cause une raison qu'il est, je crois, important de signaler ici : chacun connaît la laideur repoussante delà femme australasienne et la beauté de celle des polynésiennes ; le nègre à cheveux laineux et crépus de l'Àustralasie est un admirateur passionné des femmes à cheveux noirs, lisses et longs, à la peau claire, aux belles formes, que lui apportaient des canots arrivant du côté où le soleil se lève, et si, d'habitude, il exterminait les hommes qui les accompagnaient, il conservait leurs compagnes, dont les chefs faisaient leurs épouses. C'est ainsi que les chefs de la Nouvelle-Calédonie vont souvent chercher leurs femmes à Ouvea, une des Loyalty, où domine la race polynésienne, et que la plupart des grands chefs de cette île que j'ai vus avaient le port élevé, la peau claire du Polynésien : leurs cheveux n'étaient plus laineux.

mais simplement frisés. Tel est Bouarate, le chef intelligent et guerrier d'Hienguéne, une des plus puissantes tribus de la Nouvelle-Calédonie : ce chef et les principaux de sa tribu ont même conservé suffisamment la langue polynésienne pour que le père Viard, en 1845, put causer avec eux dans le dialecte des Wallis, d'où ce missionnaire arrivait {Ann. de la propagat. de la foi^ 1845, p. 397). Ce missionnaire, dans une autre circonstance et à Balade, put encore converser avec des indigènes qui venaient rendre visite aux habitants de cette dernière tribu. Enfm, moimême, en parcourant la côte orientale de la Nouvelle- Calédonie, celle-là même où devaient principalement débarquer les naufragés polynésiens, il m'arriva maintes fois de voir des groupes de petits villages dans lesquels le type polynésien dominait d'une façon remarquable.

Mais si, maintenant, nous considérons combien sont obscures pour nous les dates d'arrivée de ces migrations, malgré la présence sur les lieux du peuple autochthone et des étrangers, on ne s'étonnera point de l'erreur qui a toujours été commise en ce qui concerne l'histoire de ces mêmes migrations à la Nouvelle-Zélande.

L'immense proportion de la race polynésienne à la Nouvelle-Calédonie, démontrée dans chaque tribu par la langue, les mœurs et le type indique, à coup sûr, une antique arrivée polynésienne et une série de migrations. Cependant, tout ce que nous avons pu tirer des naturels à cet égard, c'est qu'une nombreuse immigration polynésienne est arrivée des Wallis aux îles Loyal ty il y a cinq générations ; ainsi, ces insulaires, qui n'ont pas de moyens précis pour conserver l'historique des faits, confondent toujours tous les événements identiques avec le dernier qui est arrivé : c'est ainsi qu'à la Nouvelle-Zélande, la dernière migration polynésienne eut lieu, il y a dix-huit générations. Ce qui correspond à une période de cinq ou six cents ans environ.

Les habitants actuels de ce grand archipel ont, du reste, une tradition qui tendrait à prouver leur antique connaissance de ce groupe : c'est que, disent-ils, leurs pères avaient vu, à une époque très-reculée (1), l'île du nord et celle du milieu réunies, tandis qu'aujourd'hui le canal de Cook, large de quatre à vingt-cinq lieues, les sépare. La nature des rochers qui se font face dans ce détroit indique, en effet, qu'il n'a pas toujours existé ; mais, si les ancêtres des Polynésiens de la Nouvelle-Zélande ont été témoins de ce phénomène, il n'y a pas à douter qu'ils n'aient abordé pour la première fois dans l'île depuis une époque extrêmement ancienne. Au reste, ce souvenir, chez les peuples de l'Océanie, des événements géologiques n'est point nouveau : l'ancienne tradition polynésienne, qui nous montre un dieu, Mawe, péchant au fond de la mer les îles sous la forme d'un immense poisson, se rapporte bien à la réalité, c'est-à-dire à l'arrivée du fond de la mer des îles volcaniques. Enfin, à la Nouvelle-Calédonie, à l'île Ouen, qui n'est séparée de la grande terre que par un étroit canal, évidemment formé parles eaux, la tradition des indigènes leur dit encore qu'autrefois les deux terres étaient réunies.

L' Australasien ou le peuple autochthone de la Nouvelle- Zélande s'est fondu peu à peu et par les raisons que nous avons données dans ce courant persistant de Polynésiens; lorsqu'ils ne furent plus qu'en très-petit nombre , cette race inférieure, refoulée dans la montagne, y périt de misère. On en trouve encore des traces parmi les Tarauaki» au sud-ouest et au nord de l'île; cependant, le Néo- Zélandais a conservé quelques-unes des coutumes de cet ancien peuple, disparu devant lui, comme lui-même s'éteint devant nous, entre autres cette habitude de pousser

(1) ZVeto-Zaatond ani itz aborigènes^ by Rev.^ Samuel Ironside, Sydney

des hurlements retentissants pendant de longues heures auprès des corps de ceux qui viennent de mourir. Mais, ce qui est caractéristique, c'est que la douleur n'entre pour rien dans ces démonstrations, que l'on suspend tout à coup pour manger, rire, dire un mot, etc. C'est ainsi exactement que les choses se passent à la Nouvelle- Calédonie, et, comme ce fait ne se retrouve pas chez les autres Polynésiens, il doit être nécessairement une vieille coutume des Autochthones ou Australasiens qui, euxmêmes, vivaient peut-être déjà à l'époque où l'Australasie ne faisait qu'un corps, où le nord de la Nouvelle-Zélande venait se souder au sud de la Nouvelle-Calédonie par l'intermédiaire de l'île Norfolk, où l'on trouve une flore moyenne entre ces deux terres, et des roches de la Nouvelle-Zélande.

Ainsi, à cette époque peut-être, les ancêtres des Australasiens erraient déjà sur ces terres aujourd'hui cachées par les grandes lames de l'océan Pacifique, qui portent maintenant nos navires et notre race I mais, en voyant ainsi les races supérieures succéder sous nos yeux aux races inférieures (l), on est tenté de se demander, non-sea lement si nous sommes les derniers anneaux de la chaîne, mais si les premiers — qui manquent à nos observations

(1) Je signalerai, à ce sujets un fait d'autant plus digne de remarque qu'il vient bien à Fappui de ma thèse. Les auteurs ont souvent parlé de la main rouge dont les races américaines marquaient leurs édifices, ornements, etc.; or, une marque identique a plusieurs fois été trouvée — surtout dans les cavernes — en Australie. La partie de la roche sur laquelle elle a été peinte avait d'abord été aplanie, et la substance colorante, d'un rouge brique, semble avoir pénétré dans la pierre elle-même. Quant aux indigènes, interrogés sur l'origine de cette marque, ils l'attribuent au peuple ancien, — Le boomerang lui-même, cette arme qui suffirait à différencier un peuple, n'est pas exclusivement australien ; les Africains du sud le connaissent sous le nom de hunga-munga, ceux du centre sous le nom de trombash, etc. Enfin une statue découverte dans les ruines de Ninive tienl à la main un de ces instruments. (Bonomi, Ninîve^ p. 136.)

— ne feraient pas graduellement descendre notre source jusqu'à un premier type humain des plus dégradés au moral et au physique! C'est là que nous conduit un raisonnement que le plus grand nombre, soit par doctrine, soit par orgueil, repousse vigoureusement.

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