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LE) LES MIGRATIONS TEMPORAIRES

région qui nous occupe, une étendue considérable qui permet, dès maintenant, de l’'examiner dans son ensemble ; seuls quelques détails locaux doivent être réservés pour l'étude des départements septentrio- Daux.

La première apparition de nos voisins du Nord sur notre territoire date de 1820. Deux causes avaient contribué à la provoquer : le surpeuplement de leur pays les obligeant à chercher des débouchés à l’extérieur, et la crise survenue dans l’industrie jusquelà très simple du tisserand, par l'intervention du machinisme qui enlevait à leurs familles un gagnepain appréciable. Ce mouvement, ralenti par laccroissement considérable de notre natalité sous la Restauration, reprit avec force sous le second Empire, par suite de l’extension rapide sur notre sol de la culture de la betterave. Les Belges suivirent même la zone de cette culture au fur et à mesure qu’elle s’étendait ; c'est ainsi que, de la Flandre, ils descendirent surtout en Picardie, en Normandie, puis dans les plaines de la Beauce et de la Brie, et qu’appelés au début par les industriels pour travailler dans les usines sucrières, ils se consacrèrent ensuite aux travaux agricoles. Après nos désastres de 1870, le mouvement s’accrut dans de grandes proportions.

Deux courants, d'importance très inégale, se distinguent dans l’émigration saisonnière belge. Le pre-

mier vient des provinces wallones, presque exclusivement du Hainaut. Il affecte peu l'Ile-de-France et intéresse surtout la Normandie, spécialement le département de l'Eure. Il ne se compose que d’un maximum de 4.000 individus qui, originaires d’un pays de langue française, n'éprouvent aucune difficulté à se guider dans une région analogue à la leur et viennent y chercher du travail isolément ou par groupes de deux ou trois.

Tout autre est le départ des Flamands, surnommés dans leur pays Frenchmans, qui constitue la migration typique de Belgique, Dans son livre sur la Flandre, M. Blanchard a décrit leur venue annuelle en termes pittoresques: « Le Frenchman... part au printemps. Son bagage est simple : un bissac bleu en toile à matelas, contenant les vêtements de travail, le linge; à la main, il tient la faucille piquée dans un bouchon de liège ; sur la tête une casquette plate. Il y en a de tous les âges entre 15 et 60 ans. Les premiers s’en vont au milieu de mars, mais le grand exode ne se dessine que dans les premières semaines de mai, pour les betteraves. Ils ont été recrutés par un chef de bande auquel s’est adressé le cultivateur français ; des agences de placement existent dans les villes flamandes, et Lille en possède de nombreuses aux alentours de la gare. Ils voyagent en chemin de fer par groupes, le gouvernement belge leur accordant un prix très réduit. »

De quinzaine en quinzaine, leur nombre s'accroît ; en 4898, de 692 dans la 1" semaine de mars, ils étaient passés à 3846 dans la 2”° quinzaine du mois; dans la première quinzaine de mai, ils étaient 27.200 ; à l’époque de la moisson, on en comptait 40.176. Cette statistique, bien qu’ancienne, peut toujours servir de base à notre étude, car ce mouvement ne varie guère d’une année à l’autre, se composant toujours des mêmes éléments, lentement renouvelés, le plus grand nombre des ouvriers revenant travailler dans les mêmes fermes à chaque passage. On évalue aujourd'hui le nombre de ces émigrants temporaires à environ 45.000. Ils se répandent sur une portion considérable de notre territoire, occupant le Nord, le Pas-de-Calais, les Ardennes, l’Aïsne, l'Oise, la Somme, la Seine-et-Oise, la Seine-et-Marne, la Seine Inférieure, l'Eure, l’Eure-et-Loir, le Loiret, l’Aube, une partie de l’Yonne et de la Nièvre ; leurs principaux centres de dispersion en France sont : Lille, Amiens, Beauvais, Saint-Quentin, Compiègne, Soissons, Meaux, Melun, Chartres et Orléans ; on peut voir par cette simple énumération qu’ils jouent un grand rôle dans l’Ile-de-France et les départements qui l’avoisinent et s’y rattachent étroitement au point de vue agricole, tels par exemple que l’Eure-et-Loir et le Loiret.

Vers le 15 novembre, ces Flamands regagnent leur

pays, emportant leurs économies qui varient de 300 à 900 fr.

Ce mouvement ne paraît pas jusqu’à présent menacé de décroître, mais cette situation se maintiendra-t-elle? Sans doute le surpeuplement de la Belgique existe toujours et constitue pour le mouvement une chance de durée, mais l’accroissement colonial de’ ce pays peut présenter de nouveaux débouchés à ses nationaux. D’un autre côté, le gouvernement et le monde politique belge voient d’un assez mauvais œil cet exode périodique. Deux hommes placés aux pôles extrêmes de l’opinion le déplorent : le socialiste Vandervelde l’a âprement combattu, et le député catholique de Gand, M. Maënhaut, président du comité de protection des émigrants de la Flandre Orientale, déclarait de son côté, à la séance d’ouverture du Congrès de la dépopulation des campagnes (3 juin 1909), que dans son pays « on s'occupe très activement des ouvriers flamands qui émigrent temporairement en France, attirés par de gros salaires ; on facilite leur rapatriement, on les pousse à l'épargne qui pourra les fixer dans leur village natal (1) ». Il y a là des symptômes dont il ne faut pas négliger l’importance, sans rien exagérer toutefois.

(x) Réforme sociale, 1909, vol. 2, p. 19.

Salaires et manière de vivre.

Les salaires varient suivant les régions et suivant les années, dans des proportions quelquelois considérables, en ce qui concerne les travaux à la tâche. C’est ainsi que M. Ringelmann donne les chiffres suivants comme des minima, calculés par hectare (1).

Démariage et binage des

DÉLTÉLAVES TAN ee 0 Loire PC DOMA:00 IL:

Sarclage du lin . . . . A45fr.

Moisson du blé ou de l’a-

NOIRE Er A NE na ra TO rIT: (0 AL Par CELA NO ments aux environs de Paris ; monté à près de 8o fr. en 1905).

Arrachage du lin. . . . &8ofr.

Binage des pommes deterre 15 à 20 fr.

Arrachage des betteraves. 60 à 7o fr.

M. Hitier, professeur à l'Institut agronomique, dans son intéressante étude sur la culture intensive dans l'Ile-de-France (2), cite les chiffres individuels ciaprès, d’après les renseignements qui lui ont été fournis par un des fermiers les plus appréciés de la Brie, M. A. Brandin de Galande (Seine-et-Marne).

(1) Bulletin de la Sociélé d'encouragement pour l’industrie nationale, octobre 1910: La main-d'œuvre rurale, par Max Ringelmann.

(2) Réforme sociale, 1909, vol. 2, p. 314 : La culture intensive et la main-d'œuvre agricole dans l'Ile-de-France.

« Des Belges occupés aux travaux des binages de la betterave ont pu se faire des journées de 7 fr. pour ce genre de travail ;

« Des journées de 13 fr. 75 pendant la moisson;

« Des journées de 5 fr. 30 pendant l’arrachage des betteraves ;

« Des journées de 3 fr. 50 à 4 fr. 50 pendant les battages.

« Une équipe de 4 Belges, restée toute l’année à Galande, a gagné 1809 îr. par homme, 6 fr. environ par jour. »

Il ajoute d’ailleurs que c’est là un salaire s’appliquant évidemment à des ouvriers de premier ordre et que, par contre, le salaire journalier, dans la même commune, est des plus faibles, 3 fr. par jour.

Si, pour essayer de fixer une moyenne du gain total réalisé par les Belges pendant leurs campagnes en France, nous nous reportons de nouveau au travail très complet de M. Ringelmann, nous voyons qu’il évalue leurs économies, — dont nous indiquions plus haut le chiffre ordinaire, — à la moitié de ce gain, l’autre moitié étant dépensée, en France, en frais de voyage ou de nourriture. Ils gagneraient donc en tout de 600 à 1000 fr. au cours de leurs six mois de séjour.

Les engagements sont traités entre les propriétaires et les chefs d'équipe. M. Vandervelde se montre fort

sévère pour ces derniers, qu'il présente comme fort mal recrutés et comme exploitant indignement leurs camarades. Mais il semble bien qu'ici l’esprit de parti ait faussé le jugement du leader socialiste ; dans la pratique, ces chefs, qui donnent à leurs ouvriers l'exemple du travail, se montrent au contraire intelligents et dévoués aux intérêts communs; ils se font allouer par les propriétaires des gratifications supplémentaires variant de 2 à 5 Îr., ce qui sans doute a motivé les colères de M. Vandervelde, mais qui pourtant, en conscience, n'a rien d'excessif.

S'ils n’ont pas la frugalité des Italiens et des Espagnols, et si même la tempérance n’est pas leur vertu dominante, les Belges se montraient, par contre, jusqu’à ces derniers temps, peu difficiles sur la question du logement : ils se contentaient souvent pour abris de granges et de masures assez primitives. Depuis quelques années, ils sont devenus plus exigeants, mais les propriétaires, qui tiennent à ces ouvriers, ont compris en général la légitimité de leur désir de confortable. Les belles installations de M. le Comte de Mony-Colchen, dans sa ferme de la Trousse près Lizy (Seine-et-Marne), qui ont fait l'admiration des délégués du récent Congrès de la dépopulation des campagnes (4), sont l'exemple le plus typique, mais

(x) Rapport de M. de Boïissieu. Réforme sociale, 1909, vol. 2.

nullement isolé, des améliorations intérieures à cet égard.

Animés en général d’un bon esprit et de caractère paisible, les Belges, en dépit des sobriquets amusanis dont nos campagnards les affublent, vivent avec eux généralement en bons termes ; il n’y a qu'avec les Bretons, dont le nombre s'accroît et en qui ils voient des rivaux, que leurs rapports sont plus tendus.

Ils ont d'ailleurs, au plus haut point, le sens de l'association et des groupements de défense de leurs intérêts. Catholiques fervents en général, l’une de leurs grandes préoccupations a été d'assurer la liberté de leur vie religieuse, que trop de propriétaires, dans certaines régions, se montraient disposés à entraver. C’est ce qui rend particulièrement intéressante, entre toutes leurs organisations dont plusieurs ont leur siège en Belgique même, l’œuvre établie, 1314, rue de Charonne, dont un de leurs compatriotes, M. l’abbé Seyssens, est l’âme irès agissante. Là se trouve l’église destinée à la colonie des 30.000 Belges habitant Paris ; mais les prêtres qui la desservent ne bornent pas leur ministère à exercer un service paroissial : ils parcourent incessamment les fermes et les agglomérations où travaillent les Frenchmans, leur donnent des réunions pascales, des messes dominicales, et leur font des sermons

dans le langage de leur pays. En même temps, ils s'occupent de leurs intérêts matériels; ils servent d’intermédiaire entre eux et leurs employeurs. Plusieurs de ces prêtres sont d'habiles jurisconsultes et possèdent le titre d’interprètes près la Légation de Belgique de Paris. Avec le concours d'avocats de talent, ils ont organisé un syndicat qui a contribué grandement à l’amélioration du logement et a élaboré un projet de contrat type, en faveur de leurs nationaux, dont l'usage commence à se répandre.

On a prétendu même que leur zèle dépassait quelquefois le but proposé, et que certaines prétentions exagérées de ce syndicat avaient contribué à faire remplacer, dans certaines fermes, les Belges par les Polonais. Pourtant, les changements qui se sont produits en ce sens sont encore d'une importance très restreinte, et M. le Comte de Mony-Colchen, dont la compétence est grande en cette matière, a bien voulu nous répondre lui-même, sur la demande que nous lui avions adressée, que les prétentions élevées ik y a deux ans par les Belges de sa région n'avaient rien d’exorbitant et que les difficultés se sont trouvées facilement aplanies. Il ajoute que « chez lui et dans ses environs, l’émigration belge est maintenue comme autrelois et dans les mêmes proportions ».

LA

DANS LES CAMPAGNES FRANÇAISES 8x

Valeur et rendement de travail.

Très travailleurs et d’une extrême endurance, les Belges, qui ont commencé par s’adonner à la culture de la betterave où ils gardent toujours une supériorité marquée, sont aujourd’hui, pour tous les travaux des champs, de remarquables et puissants auxiliaires. Levés à 3 heures, ils restent à la besogne jusqu'à 7 heures du soir, sans autres interruptions que celles très courtes nécessitées par leurs repas. La preuve d’ailleurs la plus frappante de l’estime qu'ils ont su inspirer aux propriétaires réside dans le fait, déjà signalé, qu'ils changent peu de patrons, et que leurs différentes escouades sont rappelées chaque année dans les mêmes fermes où elles ont déjà été employées.

PoLoNAIS

Le mouvement polonais, de date encore toute récente, sera étudié, avec tous les détails qu'il comporte, dans le chapitre suivant à propos des départements de l'Est, dans lesquels il a pris naissance et où il a eu dès son origine une importance réelle. Il est encore peu apparent dans l'Ile-de-France, et il sera

assez lent à s’y implanter, si nous en croyons les

renseignements puisés auprès du directeur même

de l’agence établie à Paris, qui croit pourtant à son

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extension; entre autres obstacles, il faut compter ici l'éloignement plus grand du pays d’origine et, par suite, l'augmentation des frais de voyage. Puis, il faut tenir compte des habitudes prises : dans l'Est, les Polonais sont arrivés au bon moment pour remplacer une main-d'œuvre manquante; ici au contraire, ils se trouvent en face de premiers occupants, encore peu disposés à céder la place.

C'est surtout aux environs de Lieusaint, près Melun, que l’on a remarqué jusqu’à présent l’arrivée de ces nouveaux auxiliaires de l’agriculture française. Dans le reste du département, leurs traces restent peu sensibles. Voici ce que nous écrit à ce sujet M. le comte de Mony-Colchen, et qui s’applique plus particulièrement à l’arrondissement de Meaux, l'un des plus riches de la Brie : « Le mouvement des Polonais ne s’est pas encore accentué; je n’en ai jamais occupé et je ne connais guère qu'une ou deux fermes des environs de Meaux qui en aient essayé. Je ne pourrais pas affirmer que c'est avec succès. On les dit cependant plus habiles que les Belges à conduire les animaux. »

On trouve aussi en Beauce quelques traces de migrations polonaises. Mais nulle part encore, dans la région parisienne, le mouvement n’a le caractère d’une migration bien définie. Les Polonais qui pénètrent jusque-là y viennent en général isolément,

c'est-à-dire dans les plus mauvaises conditions, leur ignorance complète de notre langue et de nos usages leur rendant alors la vie fort pénible et les exposant sans défense au mal du pays.

En résumé, la situation est à notre simplement comme un symptôme, susceptible peut-être de se développer d’ici quelques années.

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